12/07/2022
Dans le cadre du cycle BorderLine, coproduction Mission Agrobiosciences-INRAE et Quai des Savoirs
Mots-clés: Biodiversité , Elevage

Le chat de Kipling et le renard de Saint-Exupéry

Les fables animalières sur le loup ou l’ours nous sont plus familières pour appréhender nos relations à la faune sauvage que les moustiques... ou les chauves-souris, montrées du doigt lors de l’apparition de la Covid-19 en Chine.

Tout le monde, ou presque, a lu le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry. Mais si chacun peut se remémorer le dialogue poétique entre l’enfant et le renard qui demande à être apprivoisé pour connaître « le prix du bonheur », plus rares sont ceux qui connaissent « le chat qui s’en va tout seul » [1] de Rudyard Kipling. L’écrivain britannique, plus connu en France et le reste de la planète pour les aventures du jeune Mowgli dans son « Livre de la Jungle », y raconte à la manière d’une jolie fable pour enfants la domestication des animaux : chien, cheval, vache... sauf le chat, fier de son indépendance, qui négocie le droit d’entrer se réchauffer au coin du feu tout en revendiquant sa liberté de vagabonder, « par les Chemins Mouillés du Bois Sauvage, sous les Arbres ou sur les Toits, remuant sa queue et tout seul ».
Y a-t-il une bonne distance, ni trop proche, ni trop lointaine, entre les descendants des hominidés « dénaturés » (Vercors) [2] tout juste descendus de leur arbre généalogique à l’échelle de l’évolution darwinienne, et les autres animaux, restés « à l’état de nature » (ou ce qu’il en reste) ? Vaste question à laquelle BorderLine, un podcast coproduit par le Quai des Savoirs et de la Mission Agrobiosciences-INRAE, a tenté de répondre avec plusieurs invités d’horizons divers lors d’un épisode enregistré en public, jeudi 7 juillet 2022 : « Humains et animaux sauvages : éviter les lieux communs ? » « Il ne faut pas donner à manger aux animaux  » conseille d’emblée la philosophe Joëlle Zask. Il n’est pas question des vieilles dames qui donnent à manger aux pigeons ou aux chats errants dans les villes, mais plutôt des consignes données aux campeurs dans les grands parcs en Amérique du Nord de suspendre leurs provisions pour ne pas attirer les ours. L’universitaire d’Aix-Marseille s’inquiète surtout pour les plantigrades qui font les poubelles jusque dans les villes et autres animaux « clochardisés » qui rôderaient de plus en plus dans les faubourgs. Les hommes d’un côté, la faune sauvage de l’autre : chacun sa niche. Le renard de Saint-Ex va être déçu...

Macaques dans les temples indiens et chauves-souris en Malaisie

Vétérinaire et vice-président de la Société nationale de protection de la nature, François Moutou objecte que la présence en ville d’animaux considérés ailleurs comme « sauvages » peut être courante dans d’autres pays ; voire même se passer en bonne intelligence. Il cite l’exemple des singes dans les temples en Inde. « Le problème, c’est l’arrivée des touristes qui font n’importe quoi », répond-il à Joëlle Zask, surprise de voir ces macaques dérober des objets pour les échanger contre de la nourriture. Interrogée en amont de l’émission par la revue Sesame, la philosophe rejette l’idée de « cohabitation » avec la faune sauvage, préférant tenter d’établir des règles « de bon voisinage  ». Joëlle Zask l’assure à nouveau au Quai des Savoirs : placer des mangeoires pour les oiseaux dans son jardin serait une mauvaise idée, car cela risque d’attirer d’autres animaux moins désirables.
Les self-services pour animaux non domestiques ne sont toutefois pas toujours volontaires. Ils peuvent même provoquer des désagréments autrement plus dangereux pour l’humanité que l’improbable incursion d’un ours dans votre jardin. François Moutou, spécialiste des zoonoses, rapporte l’histoire d’un virus mortel apparu en 1999 dans le village de Nipah en Malaisie [3]. Comment un homme a-t-il pu mourir à cause d’une maladie qui touche les porcs dans un pays musulman ? La production était destinée à l’exportation vers la Chine, les éleveurs ont planté des arbres fruitiers pour procurer de l’ombre aux bâtiments d’élevage, attirant des chauves-souris frugivores qui ont servi de vecteurs à la transmission du virus par leurs déjections, explique le vétérinaire, également épidémiologiste. Le Petit Prince a compris qu’il était « responsable de sa rose  », mais qui voudrait « apprivoiser »... un virus [4] ?

L’ours et le loup font le buzz, pas les moustiques

François Moutou souligne que parmi tous les mammifères présents sur Terre, 60% sont des animaux d’élevages alors que seulement 10% sont restés sauvages. Les 30% restants, c’est nous, les humains. Une espèce en forte expansion : « Depuis que je suis né, la population a triplé », souligne le vétérinaire, 68 ans. Le reliquat d’espèces sauvages non domestiquées serait-il devenu l’objet idolâtre d’un néopanthéisme de la déesse Terre pour des urbains déconnectés des réalités paysannes qui ont conduit l’humanité à se protéger des incursions du sauvage ? C’est la question que pose, un brin sarcastique, l’anthropologue Sergio Dalla Bernardina. L’universitaire d’origine italienne qui dirige un séminaire à l’EHESS pointe un « écovoyeurisme » qui pousse par exemple des touristes à se presser pour tenter d’apercevoir un bouquetin albinos aperçu en Haute-Savoie [5]. On songe aussi à Grizzly Man [6], du cinéaste allemand Werner Herzog qui raconte l’histoire vraie d’un documentariste tué par un de ces ours qu’il filmait en Alaska. L’universitaire italien vient à la rescousse de la philosophe marseillaise en insistant à son tour sur le danger de ces grands prédateurs qui s’approchent trop à son goût des humains. « Il y a des ours « borderline » dans le Trentin », avertit Sergio Dalla Bernardina en faisant état de plusieurs bergers qui auraient été attaqués dans les Abruzzes. Bref, le renard de Saint-Ex ne pourra pas compter sur lui pour se rapprocher des poulaillers.
A l’inverse, la photographe et naturaliste Béatrice Kremer-Cochet se réjouit de voir revenir des animaux qui ont longtemps été chassés de notre « voisinage ». Elle évoque les loutres, de retour dans les rivières où elles ont longtemps été « accusées de manger trop de poissons », ou ce chamois aperçu dans le massif de l’Esterel [7] « à seulement 200 mètres d’un village, au bord de la mer  » ; et même les loups, « qui reviennent tout seuls ». Une reconquête de territoires par des espèces présentées comme «  un réensauvagement spontané  » par cette militante déclarée du « rewilding  », soutenu en France par l’ASPAS [8]. Un retour qui n’est pas sans poser problèmes aux éleveurs, notamment dans les Alpes où le loup est arrivé par le parc du Mercantour depuis l’Italie voisine, ou dans les Pyrénées où des ours ont été réintroduits en provenance de Slovénie. « On a beaucoup demandé aux éleveurs de s’adapter, mais moins aux prédateurs » souligne Ruppert Vimal. Pour ce chercheur du CNRS établi en Ariège qui s’est lancé depuis 2019 dans une recherche de terrain en suivant trois estives fréquentées par les troupeaux en été et les ours, le conflit qui s’envenime depuis plus de vingt ans dans les Pyrénées autour de l’ours n’oppose pas « humains et non humains », mais des hommes entre eux. A défaut de « cohabitation  », il estime qu’une « coexistence  » de fait s’est déjà établie en Ariège. Le plantigrade, comme le chat de Kipling, est ce « Moussu » (monsieur en gascon) qui s’en va, pieds nus dans la montagne.
« Et les moustiques », demande l’animatrice soucieuse de ne pas résumer le débat aux seuls grands prédateurs qui alimentent le buzz ? On attend toujours la réponse. Pour une prochaine émission ?

Stéphane Thépot

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