06/05/2008
Dans le cadre du Plateau du J’GO co-organisé par la Mission Agrobiosciences, le Restaurant le J’GO et Radio Mon Païs.
Nature du document: Entretiens

Pesticides, plastifiants et polluants environnementaux : une menace pour l’homme ? Le cas des perturbateurs endocriniens

www.agrobiosciences.org

La séquence « Les pieds dans le plat » du Plateau du J’Go de mars 2007, se penchait sur les perturbateurs endocriniens, ces molécules qui perturbent les systèmes hormonaux. Qu’est-ce qu’un perturbateur endocrinien ? A-t-on aujourd’hui des preuves formelles de l’action de ces substances ? Y a-t-il des risques pour la santé humaine ?
Voici quelques unes des questions que posait Sylvie Berthier, Mission Agrobiosciences à Daniel Zalko, Biologiste au Département Alimentation Humaine de l’INRA. Un entretien suivi d’un débat avec le public.

Introduction,
par Sylvie Berthier, Mission Agrobiosciences

J’ai voulu faire le point sur les perturbateurs endocriniens, suite à une série d’articles parus dans la presse depuis le mois de décembre 2006 sur la baisse de la fertilité humaine. En cause, les produits chimiques, en gros les pesticides et les plastifiants. Il faut dire que 100 000 de ces substances ont été introduites dans notre environnement depuis l’après guerre. Ce n’est pas rien. Nous allons parler ce soir du cas particulier, des perturbateurs endocriniens, un nom un peu barbare, pour désigner les molécules qui perturbent les systèmes hormonaux.
Ce qui est incontestable, c’est que depuis les années 60, dans les pays industrialisés, les spermatozoïdes sont de moins en moins actifs, le nombre de couples stériles ne fait qu’augmenter. En Midi-Pyrénées, en 20 ans, le nombre de cancer des testicules a doublé. On note même une féminisation de certaines populations, comme à Seveso, où depuis la catastrophe sont nées davantage de filles que de garçons. Voilà pour le constat.
Du coté de la réglementation européenne, la directive Reach, adoptée en décembre 2006, et destinée à nous protéger contre les risques des substances chimiques, semble très insuffisante à des associations comme Greenpeace, le WWF ou le Bureau européen des unions de consommateurs (1), qui dénoncent, on s’en serait douté, la puissance du lobby des industries chimiques. Ce soir, nous allons faire le point avec Daniel Zalko, biologiste au département Alimentation Humaine de l’INRA : quand on parle de perturbateurs endocriniens de quelles molécules s’agit il ? Quels désordres provoquent elles ? Est ce qu’on a des preuves scientifiques ? Est-ce que ces perturbateurs n’agissent que sur la reproduction ? Ou bien pourraient-ils être à l’origine d’autres maladies, comme celle d’Alzheimer, etc.

L’entretien. Avec Daniel Zalko. Biologiste au Département Alimentation Humaine de l’INRA

Sylvie Berthier. Pour commencer qu’est-ce qu’un perturbateur endocrinien ?

Daniel Zalko. Un perturbateur endocrinien ou modulateur endocrinien est un xénobiotique, c’est-à-dire une substance qui n’est pas naturellement présente dans notre organisme (en clair, cela peut être un pesticide ou un composé chimique d’origine diverse, par exemple utilisé en industrie), qui va avoir des propriétés hormono-mimétiques, c’est-à-dire qu’il va pouvoir déranger les régulations hormonales normales chez l’homme, puis avoir des impacts sur sa santé.

A t-on aujourd’hui des preuves formelles de l’action de ces substances ?

Il s’agit d’une thématique de recherche un peu nouvelle, qui date d’une vingtaine d’années. Toutefois, on a maintenant des preuves irréfutables de l’impact de ces substances sur les populations animales très exposées à des composés chimiques.
Par exemple, dans des zones portuaires où les bateaux sont traités avec des peintures antisalissures, pour éviter que des algues ne s’y accumulent, les femelles de certains gastéropodes (les bulots) développent un pénis, sous l’action d’un produit chimique présent dans ces peintures.
Deuxième exemple, celui de certaines populations d’alligators en Floride. Là, au contraire, des composés chimiques, qui polluent abondamment certains lacs, vont agir sur les mâles qui, dotés d’un micropénis non fonctionnel, sont dans l’incapacité de se reproduire.

Il y a donc, pour la faune sauvage, une corrélation forte entre certaines molécules et des dérèglements hormonaux. Qu’en est-il chez l’homme ?

Chez l’homme, c’est évidemment plus difficile à prouver, puisqu’on ne peut pas exposer des populations et observer comment elles évoluent. Mais, nous disposons d’enquêtes épidémiologiques et d’un faisceau d’indicateurs qui nous permettent de dire que, oui, il y a des présomptions très fortes.
Aujourd’hui, on sait qu’il y a effectivement, chez l’homme, une baisse de la qualité du sperme. Et puis certaines pathologies sont en augmentation. Par exemple l’incidence de la cryptorchidie (non descente d’un testicule à la naissance chez le jeune enfant) augmente. De même pour le cancer du testicule dans de nombreux pays. Le problème, pour les chercheurs, est de savoir si on peut relier ces événements à une exposition à des produits chimiques. Eh bien, cela reste encore l’hypothèse la plus forte.

On parle beaucoup de perturbations de la reproduction. Y-a-t-il d’autres pistes de recherche sur d’autres pathologies possibles ?

Effectivement, quand on parlait des perturbateurs endocriniens, il y a dix ans encore, c’était surtout pour invoquer des composés « féminisants », c’est-à-dire des composés oestrogéniques. Aujourd’hui, la recherche sur les perturbateurs endocriniens se focalise principalement sur des pathologies du développement du foetus et de l’embryon, et d’autres cibles comme la régulation thyroïdienne. Et puis, de manière plus indirecte, le développement du système nerveux et même, peut-être, les régulations du système immunitaire qui est soumis, en partie, à des régulations par les hormones.

Ces dérégulations provoqueraient quels genres de maladies ?
L’exposition à certains composés, qui pourraient avoir une action anti-thyroïdienne durant la croissance in utero, pourrait entraîner des retards dans le développement comportemental ou moteur, ou le développement que l’on peut mesurer avec des tests du QI.

Quand on parle de pesticides, on voit bien comment les agriculteurs peuvent être contaminés. Mais comment cette contamination s’opère-t-elle pour les populations urbaines ? Par une accumulation de produits dans l’alimentation ? Par voie aérienne ? Par l’eau ? Trouve-t-on des perturbateurs endocriniens dans nos habitations ?.
Je crois que vous avez mentionné toutes les voies principales par lesquelles on peut être exposé. Ce peut être à la fois l’air, l’aliment et l’eau. Il faut rappeler que nous vivons sur une toute petite planète et savoir qu’une partie de ces pesticides ou autres produits chimiques peuvent voyager. On en a retrouvés, par exemple, au pôle Nord, à plusieurs milliers de kilomètres des industries qui les produisent.
Les humains, bien évidemment, sont exposés à l’accumulation de certaines molécules dans les aliments, des pesticides notamment, mais également par l’air. Si vous passez une éponge sur les vitres du J’Go, même si elles sont propres, vous y trouverez un certain nombre de composés qui sont utilisés dans des matières plastiques ou d’autres, des retardateurs de flamme, qui sont incorporés à des objets comme le tissu recouvrant ces chaises, pour les rendre moins sensibles au feu.
Notre environnement quotidien est donc baigné de perturbateurs endocriniens. C’est le cas de la plupart des plastifiants que nous utilisons, les stylos qu’on utilise tous les jours, les téléviseurs et même les Cdrom qui contiennent le polymère d’une molécule oestrogénique. Evidement, en bout de course, la plupart se retrouvent dans la chaîne alimentaire et nous les absorbons quotidiennement.

A vous écouter, on a le sentiment qu’on est surexposés et que l’on court tous plus ou moins ce risque de contamination. C’est une question de dose ?

La question de la dose est débattue, parce que ces produits ont une activité hormonale mais on ne peut pas dire qu’ils soient aussi actifs que des hormones naturelles. Reste la question des mélanges. Il faut savoir qu’aujourd’hui nous sommes exposés à plusieurs dizaines de produits. Nous avons dans l’organisme 300 à 400 polluants chimiques différents que l’on ne trouvait pas à l’époque de nos grands-parents ou arrière grands-parents, parce qu’ils n’existaient pas. La question qui se pose est l’effet de ce mélange sur la santé.

Que pensez-vous de l’argument des associations comme Greenpeace ou le WWF que l’industrie opère un lobbying puissant à Bruxelles pour limiter la réglementation ?

Ça peut se discuter. Les industries alimentaires n’ont pas forcément intérêt à ce qu’on retrouve dans les aliments des produits qui posent vraiment problème. En revanche, effectivement, au niveau des industries chimiques, il existe un lobbying assez puissant et systématique pour certains produits. Par ailleurs, des pesticides comme le DDT, par exemple, qui ne sont plus utilisés dans les pays occidentaux mais qui le sont dans les pays qui ont faim et qui se posent moins ce genre de questions que nous. Et puis, sur un certain nombre d’autres produits présents dans les plastiques qui représentent un gros marché économique.

Pour conclure, est-ce que vous prenez des précautions particulières ?

J’aimerais déjà préciser que le principal effort à mener consiste à estimer produit par produit si on peut se permettre de les garder sur le marché. Cette décision relève du politique. Elle n’incombe pas vraiment aux scientifiques. Nous, nous devons produire un certain nombre de données qui vont permettre aux politiques de prendre cette décision, d’arbitrer entre faits scientifiques et lobbying industriel. A mon niveau, je fais attention à ne pas utiliser trop de contenants plastiques, notamment lors du réchauffage au micro-ondes, parce qu’un certain nombre de composés peuvent passer dans l’aliment(1). Et puis, nous devons réfléchir à notre exposition, au quotidien, à des produits comme les pesticides : une bonne dose de ce qu’on absorbe vient du traitement de nos propres plantes d’intérieur ou de jardin.

Propos de table. Conversation

Michael Moisseff- (Biotechnologue. Spécialiste du Goût).
La plupart des anabolisants, comme l’androstanolone, pris par les sportifs, sont susceptibles de produire des cancers des testicules. Est-ce que ces données ont été prises en compte dans l’enquête épidémiologique ?

Daniel Zalko. N’étant pas médecin épidémiologiste et n’ayant pas réalisé ces études très précisément, je ne peux pas vous répondre. Nous, ce que nous regardons, ce sont les effets à long terme que peuvent avoir les polluants d’origine diverse présents dans nos aliments, sur les populations humaines. Cela veut dire que l’on va rechercher si ces composés, qui sont très faiblement hormono-mimétiques, vont avoir un effet. Et notre principal souci reste la période de la grossesse. Nous pensons que l’exposition d’un embryon, d’un foetus à certains composés chimiques peut, 20 ans plus tard, déclencher des effets.

Un intervenant du public. On parle beaucoup de produits chimiques, mais est-ce que des produits naturels peuvent avoir cet effet ? On sait depuis quelques d’années qu’un certain nombre de produits naturels ont des effets hormono-mimétiques. Je pense notamment aux personnes qui consomment en grandes quantités des produits à base de soja : ils ont une charge de composés oestrogéniques venant de leur alimentation qui est assez importante. Est-ce que ça peut avoir des effets néfastes ou bénéfiques sur la santé ? C’est en cours de discussion. Disons que, comme en toute chose, il vaut sans doute mieux éviter les excès.

Denis Corpet-. Directeur de l’équipe « Aliment et Cancer » de l’UMR INRA/ENVT Une question pour Daniel Zalko. Sylvie a rappelé que les écolos disent qu’on n’analyse pas suffisamment ces produits en profondeur... Daniel qu’en penses-tu ? Reach, c’est bien ou c’est pipeau ?

Daniel Zalko. Reach, pour nous, c’est une avancée. Il y a un certain nombre de produits chimiques qui se balladent dans l’environnement sur lesquels, même avec des tonnages relativement petits en production annuelle, il y a tout intérêt à mener des études. Pour un certain d’entre eux, on a vraiment besoin de données supplémentaires pour savoir s’ils sont dangereux ou pas.

Sylvie Berthier. Mission Agrobiosciences Une question aux chercheurs. Quand on fait des OGM qui produisent des pesticides, est-ce qu’on se pose la question de savoir ou d’évaluer si cette plante peut-être un perturbateur endocrinien ?

Joël Gellin-. Directeur de recherches à l’équipe « Génétique animale » INRA. Le terme plante-pesticide me gène. On peut effectivement imaginer fabriquer des PGM [Plantes génétiquement modifiées] qui fabriquent des insecticides, mais actuellement, par exemple, je n’ai pas l’habitude d’appeler le maïs qui résiste à la pyrale, plante contenant un pesticide. Il contient une substance mauvaise pour la pyrale.

Daniel Zalko. Je ne pense pas, en effet, qu’on puisse considérer ces plantes comme produisant des pesticides au sens où on l’entend habituellement. Les pesticides sont souvent des molécules organochlorées, qui ont des spécificités bien particulières en terme de cibles. Pour ces molécules-là, on en est au début des études d’évaluation en tant que perturbateurs endocriniens. Je crois que l’étape suivante sera de s’intéresser aussi à ce qu’il en est de certains médicaments."

(1) Lire à ce propos l’article paru dans le Monde du 5 mai "L’Europe va réévaluer le risque sanitaire des plastiques alimentaires"

Voir l’article sur le site du Parlement européen « 30 000 substances chimiques bientôt testées et contrôlées- et lire l’article « Reach ou l’occasion manquée... »- émanant d’associations de consommateurs et écologistes.

Cette Chronique « Pesticides, plastifiants et polluants environnementaux : une menace pour l’homme ? Le cas des perturbateurs endocriniens
 » est une des séquences de l’émission "Le Plateau du J’Go", l’alimentation en questions, du 5 mars 2007. Accéder à l’Intégrale de cette émission

Alimentation en débat : les Chroniques « Les Pieds dans le Plat » de la Mission Agrobiosciences.

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