15/05/2023
[BorderLine] Où sont passés les experts ?
Nature du document: Contributions

Le choix des experts : un enjeu démocratique

Souvenons-nous de la pandémie et des experts mis en avant par le gouvernement avec le Conseil scientifique Covid 19, mais aussi de l’inflation d’experts autoproclamés sur les plateaux. Au milieu des discours cacophoniques, qui croire ? Que penser quand ils disent douter ou ne pas savoir ? C’est quoi, vraiment, un expert scientifique ? Entre savoir et pouvoir, quelles sont les limites et les contraintes de son exercice ? Tels sont les objets de la prochaine rencontre publique BorderLine, le 6 juillet 2023 au Quai des Savoirs (Toulouse) avec Jean-Pierre Cravedi, toxicologue et président du conseil scientifique d’Aprifel ; Didier Pourquery, président de The Conversation France et de Cap Sciences ; Pierre-Benoît Joly, socio-économiste, président du centre Inrae Occitanie-Toulouse et Bruno Spire, directeur de recherche Inserm et ancien président de l’association Aides.
Pour préparer au mieux cette rencontre et apporter des éléments de réflexion au débat, la Mission Agrobiosciences-INRAE a lancé un appel à contributions.
Premier à s’être prêté à l’exercice, François Saint-Pierre.

François Saint-Pierre, mathématicien de formation, enseigne en Mathématiques Spéciales mais se montre plus intéressé par les applications des mathématiques dans les autres disciplines que par la recherche fondamentale. Il a collaboré avec des chercheurs en sciences humaines (linguistique et sociologie) et des médecins du sports (modélisation de la fréquence cardiaque). Par ailleurs, à partir de sa réflexion sur l’histoire des sciences et d’un sens aigu de la citoyenneté, il a été conduit à participer aux débats sur l’épistémologie et la sociologie des sciences. Il est également responsable du Café Politique à Balma.


François Saint-Pierre : Pour prendre une décision importante ou pour expliquer une problématique, les responsables politiques et les médias ont recours à des experts. Démarche que tout un chacun pratique aussi dans sa vie privée ou professionnelle, mais qui est centrale depuis la naissance du concept de démocratie, car la rationalité doit éclairer le débat avant le choix du peuple souverain, que ce soit de manière directe ou via des représentants. La construction d’une opinion publique consciente des enjeux est une nécessité.

Sur les questions scientifiques, qui concernent le fonctionnement de notre société, l’expert peut être légitime par son statut de chercheur ou par son expérience professionnelle. Mais en pratique sa légitimité existe à partir du moment où il est choisi par une autorité administrative ou médiatique. La règle implicite est de choisir un chercheur confirmé ou un professionnel expérimenté, mais de nombreux contre-exemples montrent que cette règle est loin d’être systématiquement appliquée, surtout si le sujet se prête au dissensus. Les doutes sur les processus qui conduisent au choix des experts affaiblissent fortement la confiance des citoyens dans notre système démocratique.

L’exemple de la récente crise sanitaire est particulièrement flagrant. Naïvement, au moment de l’annonce de la création du conseil scientifique, on pouvait penser que l’on demanderait aux grandes institutions, de désigner un ou deux membres qui avaient le plus de compétences dans le domaine de l’épidémiologie et de la gestion de crise sanitaire. CNRS, INSERM, INRAE, HAS…. La démarche du gouvernement a été de choisir directement des personnalités de l’Institut pasteur et des chefs de services de grands hôpitaux, sans trop se préoccuper de la compétence sur les modèles épidémiologiques qui ne sont pas réellement dans le champ de formation du milieu médical. Pour les médias, le diplôme de médecin suffisait pour devenir un expert, alors que leur formation en mathématiques ne leur permet pas d’utiliser la version la plus simple du modèle SIR qui est la base des modélisations du développement des épidémies.

Plus récemment sur la question des méga bassines, le pouvoir exécutif, pour disqualifier les opposants et justifier ses choix, a invoqué l’expertise du BRGM en cherchant une étude ancienne, considérée comme obsolète par la grande majorité des hydrologues, car ne tenant pas assez compte de l’évolution du climat. Mais ce phénomène d’utilisation abusive d’experts inadaptés voire corrompus n’est pas récent, l’exemple du refus de faire le lien entre l’usage du tabac et les cancers du poumon a été extrêmement bien documenté. De même les scientifiques climatosceptiques qui ont un temps largement squatté les plateaux de télévision n’avaient trop souvent aucune légitimité dans les sciences du climat et étaient très loin du consensus scientifique des spécialistes du domaine.

La sociologie des sciences a depuis longtemps mis l’accent sur les controverses scientifiques qui impactent les choix de société. S’il y a consensus dans le monde de la recherche, le choix des experts ne pose pas vraiment question. En cas de controverse, le choix des experts doit être explicite, respecter des procédures qui correspondent aux exigences du monde de la recherche et ne pas dépendre uniquement du bon vouloir du représentant de l’autorité qui demande l’expertise.

Le minimum est de faire apparaître clairement les conflits d’intérêts et les raisons qui guident le choix doivent aller plus loin que le simple titre académique ou professionnel. Le lien entre la compétence de l’expert et le sujet sur lequel on l’interroge doit être explicité, notamment par référence aux publications scientifiques, et sa position par rapport à la communauté scientifique doit être signalée si le sujet est polémique. De même l’expertise venant du monde professionnel, qui est souvent indispensable, est de fait toujours liée à des intérêts économiques, cela doit toujours être bien explicité. Sur des sujets conflictuels, pour ne pas apparaître comme un choix politique, l’expertise doit toujours faire référence aux travaux de recherche qui respectent les processus d’évaluation par les pairs et qui viennent d’organismes dont l’indépendance par rapport aux autorités est reconnue par tous.

Depuis quelques années, comme si les experts académiques ou professionnels n’étaient pas suffisants pour éclairer l’opinion publique, l’expertise est devenue un marché dynamique. Cabinets de conseil comme Mckinsey, think tanks fortement imprégnés d’idéologie, instituts privés qui font, comme l’IFRAP, passer leur lobbying politique pour de la recherche prolifèrent et ont très souvent leurs entrées privilégiées auprès des pouvoirs européens ou nationaux et leur rond de serviette dans les grands médias. Les systèmes experts, boostés par la capacité de l’IA à exploiter les données statistiques, sont en train de standardiser l’expertise. Outil supplémentaire pour contourner le débat démocratique dans les mains de la technocratie.

Pour lutter contre les dérives populistes il est marginal de faire la chasse aux "platistes" ou aux complotistes qui s’expriment sur les réseaux sociaux, il est bien plus important d’être rigoureux dans l’usage de l’expertise. Une démocratie est en bonne santé si ceux qui ont de l’expérience et du savoir montrent à tous qu’ils œuvrent pour l’intérêt général et non pour leur carrière ou pour les privilégiés du système économique.


[BorderLine] Où sont passés les experts ?

Rendez-vous le jeudi 6 juillet 2023, de 18HOO à 20HOO,
au Quai des Savoirs de Toulouse,
39 All. Jules Guesde, 31000 Toulouse.
Prenez votre billet (gratuit) : https://billetterie.quaidessavoirs.toulouse-metropole.fr/selection/timeslotpass?productId=10228698068505

Exprimez-vous

Vous êtes citoyen.ne, expert.e, chercheur.se, représentant.e d’une association, élu.e, étudiant.e, et souhaitez apporter votre témoignage ou votre analyse sur ce sujet de l’expertise scientifique. Dans ce cas, n’hésitez pas à participer à notre appel à contributions en répondant à une ou plusieurs des questions suivantes :

Qu’est-ce qu’un expert scientifique selon vous ? Qu’en attendez-vous ?
Quel est ou devrait être son rôle ?
Y a-t-il des formes d’expertise scientifique à privilégier et pourquoi ?

A renvoyer à mission-agrobiosciences@inrae.fr avant le 29 juin 2023. Après relecture et validation, cette contribution sera publiée le site de la Mission Agrobiosciences-INRAE et viendra alimenter les échanges lors de la rencontre.

Contribution de François Saint-Pierre

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