17/05/2023
[BorderLine] Précarité alimentaire : vers une carte vitale de l’alimentation ?
Nature du document: Contributions

[Sécurité sociale de l’alimentation] « Dans les quartiers populaires, il faut être modeste et patient »

Et si notre carte vitale servait aussi à faire les courses ? Loin d’être une utopie, l’idée de créer une Sécurité sociale de l’alimentation vise à favoriser l’accès de toutes et tous à une alimentation durable. Permettant tout à la fois de lutter contre la précarité alimentaire et d’insuffler une nouvelle dynamique à la transition agricole vers des systèmes plus durables, cette initiative sera au cœur de la prochaine rencontre BorderLine, le jeudi 25 mai 2023 à 18h00. Pour préparer au mieux cette rencontre, identifier les angles morts comme les points de dissensus, la Mission Agrobiosciences-INRAE a lancé un appel à contributions ouvert à tous les citoyen.ne.s.
Tayeb Cherfi s’est prêté à l’exercice. Figure pionnière du « Tactikollectif », une « association culturelle et concernée » implantée dans les quartiers nord de Toulouse, il confiait en 2017 à la revue « Ballast » : « De notre point de vue, les meilleurs défenseurs de ces quartiers-là sont ceux qui y vivent ou y ont vécu, s’y intéressent et s’interrogent à leur sujet. » [1]. Parmi ses sujets de préoccupation, figure en bonne place l’accès de ces habitant.e.s à une alimentation de qualité. Témoignage et regard, ancré dans la réalité des quartiers populaires, sur la Sécurité sociale de l’alimentation.

MAA-INRAE : L’alimentation est-elle un sujet dont vous vous emparez au sein de votre collectif ou de votre réseau ?

Tayeb Cherfi : On s’en préoccupe en effet beaucoup. Nous sommes par exemple très en lien avec EDENN (Espace De coopération et d’Expérimentation à la Nature urbaiNe) [2] et nous organisons depuis quelques années le festival « Ici, ça bouge en bio ! » dans le quartiers des Izards – Trois Cocus. L’idée n’étant pas de militer forcément en faveur du bio, mais d’envoyer un signal : nous aussi, nous travaillons sur ces sujets-là. Car quel que soit le bout par lequel on la prend, l’alimentation est un enjeu particulièrement fort dans les quartiers populaires. Prenons celui des Izards : de quoi dispose-t-on pour s’alimenter ? Un Vival – comme vous vous en doutez, le rayon bio est plus que succinct -, un vendeur de kebab et une pizzeria. Je n’ai rien contre eux, j’y vais de temps en temps mais le problème, c’est qu’on n’a pas d’autres choix. Ce qui est facile et évident pour vous – j’imagine que vous n’êtes pas dans la précarité ou parmi les plus bas revenus –, n’existe même pas dans les quartiers. En parallèle, on sait aussi que plus on est vulnérable, et moins on est en mesure de manger correctement ou à sa faim. Ainsi, ce que je défends depuis des années, c’est que l’alimentation est non seulement une question sociale ou de santé, mais aussi et surtout de citoyenneté et de dignité.

Ce travail que vous menez autour de l’alimentation commence-t-il à porter ses fruits ?

Comme nous souhaitions aller au bout de la démarche, nous avons longuement travaillé sur l’implantation d’un restaurant au cœur du quartier des Izards. Un lieu où l’on mangerait bien, des produits sains, bios ou pas, mais en tout cas proches de leur production. A l’époque, l’agglomération toulousaine voulait ouvrir un restaurant social, avec des bénévoles qui proposeraient des repas à deux euros et composés de produits de la banque alimentaire. Yamina Aissa Abdi [3], avec qui nous travaillons beaucoup, Céline Penetro, la responsable du centre social et moi-même avons donc sollicité la métropole pour leur proposer un contre-projet : un restaurant éthique porté par des habitantes, non pas bénévoles mais salariées. Le chemin fut long et semé d’embûches, jusqu’à ce qu’enfin l’ouverture du restaurant soit prévue pour le début d’année 2024. Et on tentera de se tenir au plus proche des règles et principes que l’on s’est fixés : si on fait un hamburger, ce sera avec du bon pain et de la bonne viande, et puis il y aura surtout plein d’autre choses.

En parallèle à votre démarche, il y aussi le projet de caisse locale d’alimentation portée par EDENN et l’initiative Caissalim. Comment accueillez-vous cette expérimentation locale de Sécurité sociale de l’alimentation ?

Je trouve ça super et de toute façon, nous, on prend tout. Mais l’écueil possible de ce type de démarches, c’est un rapport « descendant », de « sachant » à « non sachant », qui peut parfois s’instaurer entre les porteurs de projet et les habitantes et habitants auxquels ils s’adressent. Ils ne s’en rendent pas forcément compte sur le coup. Personnellement, je suis plus proche de quelqu’un comme Dominique Paturel [4], avec laquelle on est davantage sur un travail commun, d’égal à égal. Elle pose aussi des questions politiques, et c’est bien le prisme qui m’est cher pour regarder la société dans son ensemble.

Qu’est-ce que l’instauration d’une Sécurité sociale de l’alimentation pourrait venir résoudre ou changer dans les quartiers populaires ?

D’abord, offrir la possibilité aux gens de manger mieux et de retrouver leur dignité. Rien que ça, c’est politique : l’alimentation, c’est la base même de la vie, le siège de choix de société, de ses propres engagements personnels et de son histoire. La SSA, c’est aussi un moyen d’activer la citoyenneté qui n’est pas inintéressant. Chaque fois, c’est le même principe : tirer la ficelle de l’alimentation, la culture ou l’emploi, pour créer de la citoyenneté. Je ne vous apprends rien, vous savez comment sont traités les habitantes et habitants des quartiers populaires, comment on les globalise et les réduit à une image dégradée. D’où cette nécessité de retrouver de la dignité, y compris de ce point de vue-là.

Derrière la SSA, il y en effet un enjeu démocratique : que chacune et chacun puisse décider des produits à conventionner, en tenant de ses besoins et préférences alimentaires. Comment justement activer cette citoyenneté, pour que les habitant.e.s des quartiers populaires puissent faire entendre leurs préoccupations propres ?

Je n’ai pas de botte secrète. A priori, je ne vois pas autre chose que la présence, le partage d’un quotidien : on ne trouvera pas de solution toute faite car nous avons affaire à de l’humain. De fait, il n’y a pas de règle. On n’est pas dans une dynamique linéaire, qui progresserait comme pousse une plante. Parfois les résultats sont encourageants, parfois ils sont décevants. C’est pourquoi il faut en permanence se questionner. Aux Izards, on a un centre social, avec des éducateurs et des animateurs, mais le souci, c’est qu’à côté de ça, on n’encourage pas ou difficilement les initiatives locales portées les citoyens et les citoyennes. Or cela fait bien longtemps que les gens se mobilisent tous les jours dans les quartiers. Et si on trouvait des financements et de l’accompagnement pour ces militants et activistes, je ne doute pas que l’on constaterait des progrès visibles. Car les quartiers populaires, l’alimentation et tout le reste, c’est comme la démocratie, cela demande du temps et de l’argent. Contrairement à ce qu’on peut raconter partout, il n’y a pas d’argent chez nous. Et ce n’est pas la drogue qui va nourrir le quartier. La drogue, elle concerne dix personnes qui font du business entre elles, trois familles, et pas plus. Tout le reste, c’est la galère. En clair, il faut replacer ce projet de SSA dans le contexte qu’est celui des quartiers populaires : s’y attaquer, c’est se confronter à 50% de chômage, de la toxicomanie, des femmes seules, de l’échec scolaire. Bref, c’est un sacré chantier.

Pour être ancré dans cette réalité, le projet de caisse alimentaire toulousaine ambitionne de mobiliser un maximum de personnes. Mais est-ce si simple ?

C’est difficile, et tout le monde peine à mobiliser. D’autant qu’ici, il ne suffit pas d’être bon élève et de travailler dur pour y parvenir : dans les quartiers populaires, cela ne suffit pas. Il ne faut pas pour autant se décourager : fédérer autour de ce type d’initiative, c’est certes ardu, mais surtout exaltant. Je dirais aussi qu’il faut être modeste et patient, sans attendre de résultats immédiats. Comme nous avons appris à n’attendre rien de personne, nous avançons, avec sans vous. Et si certaines personnes, EDENN, Caissalim ou autre, veulent nous donner un coup de main, ils sont les bienvenus ! Par contre, s’ils veulent nous manipuler, ils tomberont sur un os. A ce propos, le collectif « Pas sans nous » - avec lequel je ne suis pas forcément en harmonie totale - a ce slogan qui résume bien les enjeux : « Tant que vous ferez à notre place, ce ne sera pas pour nous, ce sera contre nous ! ».

Propos recueillis par Laura Martin-Meyer, Mission Agrobiosciences-INRAE, le 21 avril 2023.


Rendez-vous le jeudi 25 mai 2023, de 18HOO à 20HOO,
au Quai des Savoirs de Toulouse, 39 All. Jules Guesde, 31000 Toulouse.
Prenez votre billet (la billetterie est épuisée, mais exceptionnellement, le Quai des Savoirs laissera entrer des personnes sans billet dans la limite de sa capacité d’accueil) : https://billetterie.quaidessavoirs.toulouse-metropole.fr/selection/timeslotpass?productId=10228657093611
Ou suivez les échanges en streaming (sans inscription) : https://www.youtube.com/watch?v=0sIIj4KwzLU&ab_channel=Quaidessavoirs

Contribution de Tayeb Cherfi, figure pionnière du "Tactikollectif"

[2EDENN est un espace de coopération et d’expérimentation dédié à l’agriculture urbaine, à l’alimentation responsable et à l’économie circulaire au Nord de Toulouse. Le collectif regroupe douze structures (associations, maraîchers, entreprises) et porte notamment l’élaboration d’une caisse locale d’alimentation, une initiative locale de Sécurité sociale d’alimentaire, dans les quartiers Izards – Borderouge. Plus d’infos : https://www.edenn-toulouse.fr/caissealim-nord

[3Yamina Aissa Abdi est présidente d’Izards Attitude, une association créée par les mamans du quartier, et du restaurant « au cœur de ma cantine ».

[4Dominique Paturel et chercheuse à l’UMR Innovation INRAE. Elle travaille de longue date sur l’accès à l’alimentation durable pour toutes et tous, et plus particulièrement pour les familles à petit budget et les personnes en situation de précarité.


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