24/04/2023
Présentation de l’ouvrage de Bénédicte Bonzi
Nature du document: Contributions

« La France qui a faim » : plaidoyer pour une Sécurité sociale de l’alimentation

Pour sa thèse d’anthropologie sociale, Bénédicte Bonzi [1] s’est frottée à une réalité invisible et mal comprise du plus grand nombre : l’arrière-cuisine des Restos du cœur, où elle accompagne les bénévoles dans leur quotidien, partageant avec elles et eux « les questions et les tensions  ». C’est à Toulouse, un soir d’avril, qu’elle vient présenter le fruit de ses travaux, devant la petite salle bien remplie de la librairie Terra Nova. Son ouvrage, « La France qui a faim – Le don à l’épreuve des violences alimentaires » (Seuil, col. Anthropocène, 2023, 448 p., 22 €), est d’abord l’occasion de « rendre hommage  » à l’engagement sans faille, mais non sans peine, de ces bénévoles, depuis les ramasses le dos courbé dans les coulisses des supermarchés, jusqu’à la distribution de repas auprès de celles et ceux qui n’ont d’autres recours pour se nourrir. Mais ce qui émerge au fil des pages, c’est surtout une critique ferme du système agricole, mondialisé et industriel, « malade d’un bout à l’autre de la chaîne ». Suivons pas à pas son diagnostic, pour comprendre le traitement qu’elle préconise : la création d’une Sécurité Sociale de l’Alimentation (SSA). De quoi poser les premiers jalons d’un débat dédié à cette thématique, co-organisé par la MAA-INRAE et le Quai des Savoirs, le jeudi 25 mai prochain.

L’autrice donne le ton. « S’attaquer à l’aide alimentaire, ce n’est pas évident : dans les représentations, être dans le don, c’est faire le bien  ». Reste que cette interrogation l’habite et nourrira des années durant sa réflexion : « Ça veut dire quoi, avoir besoin de donner de la nourriture dans un pays qui produit en abondance, et qui jette par milliards de tonnes ? » Pour tenter d’y répondre, un crochet par l’histoire s’impose : « Au temps de Coluche, on est sur une aide inconditionnelle : les gens viennent aux Restos du cœur et repartent avec un sac, sans qu’on puisse soupçonner qu’ils y sont passés. Mais, au gré d’une série de chocs, on consent aujourd’hui à des choses qui n’auraient pas été acceptables à l’époque. » Résultat, au fil des ans et des réformes, ce qui fut initialement pensé comme une réponse à des situations d’urgence, s’institutionnalise jusqu’à revêtir aujourd’hui un caractère indispensable. Exemple : alors que les structures d’aide alimentaire n’intervenaient dans un premier temps qu’au cours des mois les plus froids, pour aider à payer la facture énergétique, les campagnes d’hiver et d’été s’enchaînent dorénavant sans interruption. Du côté des sources d’approvisionnement aussi, les choses ont bien changé : au départ, la récupération des invendus dans les magasins, « c’est un plus  », un dessert gourmand ou un petit accompagnement bienvenu. Puis vient la loi Garot [2], en 2016, qui cristallise depuis toutes les critiques. L’idée ? Résoudre, de façon certes un peu cynique, cette équation : « Des personnes qui doivent manger à leur faim, ironise la chercheuse, se sont dit ‘’on jette trop, tandis que dans l’aide alimentaire, ils n’ont pas assez.’’ » Le résultat, c’est le « fléchage du gaspillage vers l’aide alimentaire ». Et de poursuivre : « ‘’Bingo !’’ se disent les magasins, car avant, c’est à eux qu’incombait la destruction des invendus, avec le coût et la gestion associés.  » Sauf qu’ils peuvent désormais compter sur une armée de bénévoles pour faire le tri à leur place à la sortie des rayons. Cerise sur le gâteau, ils obtiennent en outre une défiscalisation pour le « don généreux ainsi fait à une association ». Mais pour l’anthropologue, la recette n’a de don que le nom : « Dans la loi, il est bien fait mention de ‘’convention de don’’, alors même que les acteurs de la distribution ne donnent que parce qu’ils savent qu’ils obtiendront une contrepartie. Or, ainsi que l’a étudié Marcel Mauss [3], connaître sa contrepartie, ce n’est pas être dans le don. »

« On nous a volé notre solidarité »

Quand bien même l’amertume gagne les rangs des acteurs de l’aide alimentaire, impossible pour autant de l’exprimer : « Du fait de ces conventions, les associations sont mises en concurrence : si vous vous plaignez, les invendus iront à d’autres  ». Là n’est pas tout. En plus de se taire, il faut aussi trier les fruits et légumes moches, pour ensuite pouvoir proposer les plus présentables. Car, souligne Alexandre Gondran, membre du collectif pour une Sécurité sociale de l’alimentation et qui modère la discussion, « donner des pommes pourries, c’est la négation de son engagement bénévole.  » À l’autre bout de la chaîne, les bénéficiaires aussi font durement les frais de la loi Garot : « Quand Carrefour dit qu’il a donné, il convertit des tonnes en repas. Or c’est faux : ce n’est pas avec des tonnes de pains au chocolat que vous pouvez proposer des repas équilibrés  ». En définitive, juge Bénédicte Bonzi, «  les pauvres sont une variable d’ajustement d’un système qui surproduit, et qui appauvrit tout le monde ». Même constat du côté d’Alexandre Gondran : « D’une lutte pour l’éradication de la pauvreté, l’aide alimentaire s’est transformée en outil de maintien de l’ordre social. On nous a volé notre solidarité ».

Violences alimentaires

Durant ses années de terrain, Bénédicte Bonzi est par ailleurs frappée par la prédominance d’une violence qu’elle peine à expliciter. C’est lors d’une maraude pas comme les autres qu’elle trouve les mots : «  Il s’agit d’une soirée particulière, où règne un esprit de fête, car nous disposons de pâtisseries à distribuer. Un jeune homme choisit un éclair au chocolat quand, dans la foulée, un autre le lui vole. Furieux, il s’empare alors d’une bouteille en verre pour la lui exploser sur la tête. En tant que bénévole, je réalise à cet instant que ce que nous faisons la plupart du temps, c’est contenir une violence qui peut éclater à tout moment. Typiquement pour un éclair au chocolat, mais, pourquoi pas, puisque c’est peut-être l’injustice de trop ? Si cette violence est déjà présente, d’où vient-elle ?  » Elle en est sûre : « Ne pas répondre au droit des personnes, en l’occurrence le droit à l’alimentation, c’est bien commettre une violence contre elles, et il est bien normal qu’elle finisse par rejaillir. » De fait, celles et ceux qui dépendent au long cours de l’aide alimentaire en paient le prix fort, endurant quantité de maux : d’une part, ces personnes souffrent plus que la moyenne d’obésité, d’hypertension ou encore d’anémie. D’autre part, « à force d’éprouver la honte d’être là, elles se dénigrent jusqu’à ne plus rien oser revendiquer  », témoigne l’anthropologue. À cela s’ajoute un « jeu d’inversion et d’intériorisation de la faute : derrière les préconisations nutritionnelles de l’Etat, il y a un peu cette idée que si vous avez des problèmes de santé, c’est que vous mangez mal, par votre faute  ». De ce point de vue-là, « définir ces violences alimentaires, c’est montrer qui sont les vrais responsables ».

Vers une sécurité sociale de l’alimentation

« Le don ne peut pas la justice », disait M. Mauss. Cherchons donc la justice ailleurs, se dit Bénédicte Bonzi, en dehors des sentiers battus de l’aide alimentaire : « Certes, il y a des violences, mais il y a surtout un beau projet politique à mettre en face, qui ne doit pas être seulement une solution ou une alternative ». « Le rêve, imagine Alexandre Gondran, c’est qu’on ne parle plus d’aide alimentaire, mais de droit à l’alimentation, comme il y a un droit à la santé ou à l’éducation ». D’où l’idée, qui fait son chemin, de Sécurité sociale de l’alimentation. L’enjeu, reprend Bénédicte Bonzi, est double : lutter contre la pauvreté et permettre aux producteurs de vivre dignement de leur travail. Le tout en restaurant un «  système alimentaire à la fois viable et désirable.  » Ses trois piliers fondateurs s’inspirent directement du fonctionnement de la Sécurité sociale de santé, telle qu’elle est conçue en 1945 : universalité, conventionnement de produits organisé démocratiquement, financement basé sur la cotisation sociale. Ainsi, depuis quelques mois, les initiatives fleurissent partout sur le territoire, avec une visée commune que détaille Alexandre Gondran : « La nouveauté en 1945, ce n’est pas la Sécu, mais le régime général : avant cette date, il existait déjà des mutuelles de santé que l’on a simplement unifiées pour tous les travailleurs. Ainsi, en attendant 1945, l’idée est de déployer des mutuelles alimentaires citoyennes sur le territoire. (…) On expérimente ce qui marche et ce qui ne marche pas, jusqu’à l’universalité  ». A Toulouse, l’expérimentation de SSA se donne par exemple une année pour rassembler un maximum d’intéressé.e.s, « avec la plus grande diversité possible, et pas seulement les individus qui seraient déjà conscientisés  ».

Se (re)mettre à table

Dans le public, les doigts se lèvent en nombre. Une dame en particulier, autrefois bénéficiaire de l’aide alimentaire, tique : « Ce n’est pas fait pour les gens qui n’ont pas d’argent. Si vous n’en avez pas, vous ne pouvez pas cotiser, et là où j’habite, les gens font les poubelles pour se nourrir  ». Et puis, « n’oubliez pas qu’avec le projet que vous portez, vous allez avoir en face la FNSEA, Arnault, Pinault et tous leurs copains. Vous n’êtes pas sortis de l’auberge !  » Pour ce qui est de la cotisation, tente de rassurer Bénédicte Bozni, « c’est comme avec votre carte vitale : vous allez chez le médecin sans payer de frais de santé, et sans vous soucier de savoir comment elle est chargée. » En clair, poursuit-elle, « cela ne retire rien aux personnes qui ne peuvent pas contribuer, mais leur donne plus. Dans ce projet de démocratie, les remarques comme la vôtre sont indispensables pour proposer des mesures concrètes, réalistes et au plus près du terrain. Il nous faut tous nous mettre autour de la table, même si on a parfois perdu l’habitude d’y être  ». Un jeune homme dans le public réagit à son tour : « Comme on l’a vu avec l’aide alimentaire, dès que les industriels mettent leurs mains dedans, ça pervertit le projet. Comment alors les empêcher de faire pareil avec la SSA ?  » « Qu’un Carrefour ou un Leclerc récupère le projet, c’est en effet un écueil très dangereux, rebondit Alexandre Gondran. On peut tout à fait imaginer qu’ils soient ravis qu’on solvabilise leurs clients en leur donnant 150 euros à dépenser dans leur enseigne. » Pour Bénédicte Bonzi, « la réponse tient en deux mots, la socialisation de l’alimentation, à travers sa sortie du marché. Et, grâce aux dérives essuyées par la Sécurité sociale de santé, on sait aussi qui ne pas laisser entrer, à quels endroits, et à quel moment. » D’où ce leitmotiv : « Ne pas calquer ce modèle sur la structure capitaliste que l’on connaît.  » Et cette difficulté : « Ce qui est vertigineux dans cette idée, c’est qu’elle nous invite à nous projeter dans un monde que l’on ne connaît pas, mais où l’on n’a plus envie de donner autant d’argent à quelques-uns sur le dos de tous les autres. (…) Il nous faut sortir d’un moule où l’on a pris l’habitude d’être sage, alors qu’être sage, parfois, c’est aussi compromettre la vie de certaines personnes  ».

Laura Martin-Meyer

Le sujet pour interpelle ? Venez en débattre le 25 mai prochain, à partir de 18H15, au Quai des Savoirs de Toulouse : « Précarité alimentaire : vers une carte vitale de l’alimentation ? ». Tous les renseignements ICI.
La France qui a faim, le don à l’épreuve des violences alimentaires (Seuil, 2023)

[1Éducatrice spécialisée de formation, Bénédicte Bonzi reprend sur le tard des études d’anthropologie sociale, à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), qui la conduiront au doctorat. Aujourd’hui chercheuse associée au LAIOS (Laboratoire d’Anthropologie des Institutions et des Organisions Sociale), elle accompagne également les collectivités dans leurs transitions alimentaires chez Auxilia Conseil.

[211 février 2016 – La loi dite « Garot » établit une hiérarchie dans les actions pour la lutte contre le gaspillage alimentaire : favoriser la prévention du gaspillage, puis utiliser les invendus par le don ou la transformation, puis valoriser dans l’alimentation animale, et enfin utiliser les restes alimentaires à des fins de compost pour l’agriculture ou la valorisation énergétique (méthanisation). De plus, les pratiques de destruction d’aliments encore consommables sont interdites. Les distributeurs de plus de 400 m² doivent maintenant proposer des conventions de don à des associations d’aide alimentaire.

[3Considéré comme le père de l’anthropologie française, Marcel Mauss (1872-1950) publie entre 1923-1924 « Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques » dans L’Année sociologique. Il y montre que le don est toujours suivi d’un contre-don, et que cette articulation sert de base au contrat social. Par l’état de dépendance qu’elle crée, la triple obligation « donner – recevoir – rendre » autorise aussi la permanence et le renouvellement du lien social.


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