05/05/2014
Alimentation et société. 5 mai 2014

Commerce équitable. "Le respect des droits humains ne relève ni de la bienveillance caritative, ni du volontarisme civique" (entretien original)

Comment faire en sorte que le commerce équitable ne reste pas un joli vœu pieux ? Nul doute qu’à l’occasion de la quinzaine du commerce équitable, qui se déroule ces jours-ci, on opèrera de nouveau ce constat. En dépit de sa forte notoriété - "quasiment tous les consommateurs (99%) connaissent le commerce équitable" rappelle la Dépêche du Midi [1], la filière peine à décoller : "d’après les derniers chiffres sur le sujet, datant de 2012, un Français dépense en moyenne 6,24 euros par an en produits équitables". Autant dire une misère...
Au vu des atouts humains, sociaux et économiques de ce type de commerce, comment expliquer qu’il reste à l’état de niche ? Dans cet entretien réalisé par la Mission Agrobiosciences, David Erhart, membre d’Artisans du Monde, renverse la question et prévient : l’objectif n’est pas de développer le commerce équitable au point d’en faire le nouveau modèle commercial hégémonique, mais bien de rendre le commerce international plus équitable. Vaste programme qui a pour pierres angulaires, l’équité et la justice sociales.

Mission Agrobiosciences. Comment faire en sorte que le commerce équitable ne reste pas un joli vœu pieux ? Chaque année, la question refait surface à l’occasion de la quinzaine du commerce équitable (CE) sans trouver nécessairement de réponse. Derrière cette interrogation, ce paradoxe : au vu des atouts humains, sociaux et économiques de ce type de commerce, comment expliquer qu’il reste à l’état de niche ?
David Erhart. De mon point de vue, la question mérite d’être posée différemment. Il y a tout d’abord cette réalité que l’on ne doit pas nier : le contexte actuel n’est guère favorable à l’essor du commerce équitable. Car les choix politiques actuels vont à l’encontre de bien des principes portés par celui-ci, tout particulièrement le respect des droits humains. Bien souvent, ces principes sont perçus comme des contraintes alors qu’ils devraient être considérés comme des objectifs à atteindre.
Il y a ensuite, effectivement, la question récurrente de son développement. Avec cette idée sous-jacente : comment le faire croître quantitativement ? Je pense qu’un tel changement d’échelle n’est ni réalisable, ni même souhaitable. Plusieurs raisons à cela.
Lorsque l’on parle de CE, on a tendance à confondre objectif et finalité. Chez Artisans du monde, nous avons fait le choix de bien différencier les deux. Développer ce type de commerce constitue bien évidemment l’un de nos principaux objectifs. Et dans ce cadre, on ne peut qu’encourager toute initiative citoyenne, associative, entrepreunariale qui va dans ce sens. Ces actions sont autant de leviers enclenchés pour faire bouger les lignes. Cependant, la finalité de notre travail n’est pas de démultiplier le chiffre d’affaire du CE jusqu’à remplacer le système existant, d’en faire un nouveau modèle hégémonique tout aussi critiquable. Ce qui importe à terme, c’est de faire en sorte que le commerce international soit équitable pour tous. Autrement dit que les principes – d’équité sociale, de juste rémunération, d’éducation – deviennent la norme et non pas l’exception, comme c’est actuellement le cas.
La nuance est de taille. Voilà pourquoi Artisans du monde défend UN (et non pas LE) commerce équitable. Pour que ces droits fondamentaux ne soient plus une option.

… ou un bel argument marketing…
Exactement. Le respect des droits humains ne doit pas relever de la bienveillance caritative ou du volontarisme civique. Ces droits prévalent sur les impératifs économiques et commerciaux. Ils doivent être accessibles à tous, partout dans le monde. Cela implique de refonder les règles du commerce international, pour qu’elles reposent non pas sur la compétitivité mais l’équité et la justice sociales. Un profond changement de paradigme qui intègre ces valeurs mais aussi les aspects environnementaux (transition écologique) et la nécessaire relocalisation des productions.

Le CE relève d’une démarche volontaire. La politologue Eve Fouilleux a étudié l’évolution et la prolifération des démarches volontaires axées sur l’environnement et les droits sociaux. Entre autres choses, elle souligne l’éloignement progressif de ces démarches de leurs objectifs premiers.
Nous sommes une démarche volontaire. Notre action a été initiée en 1974, ce qui nous permet d’avoir un certain recul sur le contexte actuel. On assiste effectivement à une prolifération des normes volontaires qui pose véritablement question. Dans ce cadre, nous avons travaillé avec l’Etat français pour tenter de réglementer le commerce équitable et éviter cette inflation normative. Il nous semble important de passer d’un cadre volontaire à un cadre contraignant, pour toutes les raisons évoquées plus haut. Sans compter que les seules filières commerciales, aussi équitables soient-elles, ne suffiront pas à lutter à grande échelle contre la pauvreté. D’où la nécessité de transposer cette problématique dans le giron étatique.
En outre, trop souvent, certaines (pseudo) chartes de bonne conduite intègrent la dimension environnementale mais pas les aspects sociétaux, ou alors partiellement. On a le sentiment que ces droits pourtant fondamentaux deviennent une variable d’ajustement, relevant du bon vouloir des individus. Ce n’est pas acceptable.

A cela s’ajoute une prolifération des labels, des systèmes de certification…
Il existe effectivement un risque de marchandisation de la chose et une dérive possible : combattre un système marchand pour, finalement, en promouvoir un autre. Le système manque de cohérence. La solution passe de notre point de vue par une gouvernance étatique de ces questions. La raison en est simple : le respect des droits humains est de la responsabilité des Etats, au même titre que l’alimentation ou à la santé. Ce sont les Etats qui siègent à l’Onu, à l’Unesco, dans toutes les instances onusiennes où l’on débat de ces questions.

Reste cette difficulté : comment contraindre les Etats ? Il n’est pas évident d’impulser un tel virage. Sans compter qu’ils ne sont pas seuls sur le vaste échiquier de la gouvernance mondiale. On parle de plus en plus de la montée en puissance des multinationales. Comment inverser la tendance ?
Nous agissons à plusieurs niveaux. Citons en premier lieu la structuration de filières d’importation de produits. Même si ces actions peuvent paraître minimes, elles ont une forte valeur démonstrative et permettent à des milliers de producteurs de mieux vivre. Soutenir ces individus, déployer de nouvelles solidarités constituent des objectifs en soi. Parallèlement, nous menons tout un travail de plaidoyer et d’éducation pour, d’un côté, changer les mentalités et, de l’autre, faire pression sur les décideurs politiques et économiques. Ainsi, nous dénonçons tout accord qui va à l’encontre du respect des droits humains. Ce fut le cas pour les accords de l’OMC, les ACP (Afrique Caraïbes Pacifique), ou la COP, la Conférence des Parties sur l’environnement.
Concernant les multinationales, il est clair que celles-ci sont de plus en plus présentes dans les instances de décision. Ce constat nous a conduits à développer un deuxième axe de travail sur la représentativité démocratique. Nous souhaitons par exemple rétablir la primauté des droits humains sur les droits commerciaux, et qu’on puisse en débattre de manière démocratique et représentative au sein des organisations onusiennes. Par ailleurs, nous menons, avec d’autres, des campagnes d’information pour dénoncer l’emprise des entreprises multinationales sur les négociations commerciales et sensibiliser citoyens et élus à cette dérive (voir le dernier traité transatlantique en cours de négociation, pour le moins opaque). Certes, me direz-vous, on reste dans une pratique de plaidoyer, à la portée limitée. Mais nos champs d’action ne se cantonnent pas à cela. En réponse aux défaillances du modèle libéral, nous proposons une alternative, d’autres manières de commercer, véritable panoplie d’expériences fertiles. En quelque sorte, il faut voir le CE comme un laboratoire pratique et politique.

Tous les acteurs du CE n’ont pas nécessairement la même vision des choses. Cette divergence de conception n’est-elle pas une faiblesse pour changer les règles du commerce mondial ?
Nous avons des dissensions entre acteurs concernant notamment les stratégies à mettre en œuvre. C’est regrettable dans le sens où cela amoindrit notre force collective. Ceci étant, j’aimerais souligner deux points. Premièrement ce constat ne doit pas nous amener à nier ces différences : chaque acteur doit pouvoir exprimer sa spécificité, ce pour quoi il se bat. En second lieu, cette pluralité ne nous empêche pas d’unir nos forces pour poursuivre un but commun. Avec tous les acteurs du commerce équitable, y compris ceux avec lesquels nous sommes en tension, nous avons par exemple lancé une action auprès des candidats aux élections européennes, pour qu’ils s’engagent à porter les valeurs du CE au cours de leur future mandature. Des dynamiques communes existent au sein de la plateforme du CE, dans le cadre du bureau européen de plaidoyer ou, à l’échelle mondiale, du WFTO (World Fairt Trade Organisation). On peut être en désaccord avec un certain nombre de stratégies et être en capacité de se rassembler pour porter collectivement l’idée d’un changement.

Propos recueillis par Lucie Gillot, Mission Agrobiosciences, le 23 avril 2014.

David Erhart est Responsable des relations avec les partenaires du Sud, des campagnes et du plaidoyer chez Artisans du Monde. Accéder au site

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Entretien avec David Erhart, Responsable des relations avec les partenaires du Sud, des campagnes et du plaidoyer chez Artisans du Monde

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