28/05/2014
Agriculture et société. Revue d’actualité (28 mai 2014)
Mots-clés: Agroécologie

Permaculture : les semences d’une révolution ?

L’agriculture intensive, inféodée à l’industrie pétrolière, semble avoir fait son temps. L’heure est aux innovations. La France, à travers Stéphane Le Foll, son ministre de l’Agriculture, de l’Agroalimentaire et de la Forêt, donne une impulsion à ses voisins européens en faisant de l’agroécologie son cheval de bataille. Pourtant, d’autres formes d’agricultures existent, développées dans l’Union européenne et par-delà le monde qui, elles aussi, répondent à la brûlante problématique environnementale. La permaculture, puisqu’il s’agit d’elle, fait aujourd’hui partie de ces nouvelles méthodes de culture, dites saines. De quoi s’agit-il exactement ? D’innovation ou d’imposture ? Le point sur cette pratique, basée sur un modèle anglo-saxon, qui se développe en France, par Maxime Crouchez, stagiaire à la Mission Agrobiosciences.

Permaculture : les semences d’une révolution ?

Ques a quo ?
La permaculture désigne une méthode de culture écologique. Le nom voit le jour en 1974 à l’initiative de Bill Mollison et David Holmgren, deux Australiens qui ont travaillé à sa définition en s’inspirant des travaux de chercheurs qui ont développé l’idée d’une « culture permanente ». Russel Smith et Masanobo Fukuoka sont leurs deux principales sources d’inspiration [1].
Leur objectif ? Développer une forme de culture où l’ensemble des facteurs se régulent et se pérennisent ; en somme, construire une culture autogérée et permanente à partir de l’observation de la nature. Les deux chercheurs-agriculteurs expérimentent et se basent sur leurs découvertes pour rédiger Permaculture 1, un livre qui décrit le processus de gestion d’une culture permaculturelle.
En parallèle de ces travaux, Sepp Holzer un agriculteur autrichien, développe à l’écart une technique qui, sans avoir côtoyé les deux chercheurs, s’apparente à ce qui est décrit dans l’ouvrage des Australiens. Bien que leurs méthodes diffèrent, leurs réflexions se juxtaposent sur une majorité de principes : multifonctionnalité des éléments, réduction des efforts, observation et imitation de la nature, circulation des énergies, gestion de l’espace deviennent le ciment de la permaculture. Et pour la mieux définir, les auteurs n’hésitent pas à faire valoir des principes philosophiques, à l’image du manifeste du blog Arpent Nourricier : « Je veux montrer ici comment une micro-agriculture de personnes libres, s’appuyant sur des pratiques agraires nouvelles très économes en labeur, peut constituer le socle d’un modèle d’organisation économique durable, robuste et souhaitable » [2]. Car, plus qu’une méthode, la permaculture est présentée par ces défenseurs comme un modèle de vie, pour ne pas dire un modèle de société. Basée sur le fonctionnement des écosystèmes, elle préconise la recherche d’un maximum d’interactions entre les acteurs associés (animaux, humains, végétaux, minéraux ou champignons) : elle redéfinit les principes de vie de la cité.

Force ou farce ?
Mais ces postulats de départ ne rendent-ils pas les contours du projet un peu flous ? Car loin des données théorisées ou scientifiques, ce modèle d’agriculture s’adosse à une doctrine philosophique, ce qui ne manque pas d’inquiéter nombre d’observateurs. Des universitaires, chercheurs, attachés au monde scientifique dénoncent cette méthode de culture qu’il désigne comme « un mouvement qui prétend proposer des alternatives à " l’agriculture productiviste" » [3]. Ils reprochent à la permaculture d’être une entreprise démunie de savoir scientifique et qui, par sa définition de « projet global de microcomunautés alternatives » [4], tend à devenir sectaire. Effectivement, la remarque mérite attention. Car, si certaines formes de culture permacole suivent un objectif de recherche concret (voir ci-dessous le Bec Hellouin), d’autres n’en tombent pas moins dans un esprit sectaire et, finalement, peu lié aux principes philosophiques de la permaculture (liberté, échange…). L’exemple le plus parlant étant certainement certains sites de woofing, où la recherche d’autonomie s’apparente parfois à un rattachement exclusif à un groupe clos qui fonctionne selon ses règles propres (le cas du régime alimentaire par exemple). La difficulté de ces initiatives permaculturelles est sans doute résumée par les propos de ce scientifique contre la permaculture : « Si l’intention sectaire n’est pas établie au départ, le risque de dérive sectaire, lui, existe bien » [5].

La question se pose alors : jusqu’où peut-on la crédibiliser ? C’est dans les résultats de ses différentes formes d’application que les chercheurs puisent leurs intérêts pour cette nouvelle forme de culture. Car depuis son apparition en France, la permaculture a produit des résultats intéressants. D’ailleurs, récemment, l’Inra a lancé une recherche au cœur de la ferme normande le Bec Hellouin [6] afin, au fil des ans et des observations, de tirer des conclusions quant à la fonctionnalité, ou non, des techniques mises en œuvre sur cette exploitation. Ajoutez à cela une importante littérature, venant témoigner des expériences et réalisations de permaculteurs, à l’instar de celle des Australiens Mollison et Holmgren ou de l’Autrichien Sepp Holzer et sa ferme du Krameterhof [7].

L’intelligence est dans le pré
Ces ouvrages sont représentatifs de ce qu’est la permaculture aujourd’hui : un chantier en expansion. Il s’agit le plus souvent de catalogues de techniques (souvent proches d’un ouvrage à un autre), émaillés d’exemples et de formes de cultures qui ont porté leurs fruits là où elles ont été mises en place. Mais aucune de ces « techniques » ne prétend à l’universalisme. Car ce qui fait la spécificité – et la difficulté - de cette forme de culture, c’est justement qu’elle ne propose aucune solution miracle. Point de normes au pays de la permaculture.
La solution ? Elle réside dans l’ « intelligence » et dans la capacité de s’adapter à un milieu. On le comprend, les formes que peuvent prendre cette agriculture sont infinies. Sols, climats et micros-climats, animaux, humains, insectes, financement, espace, habitation… sont autant de facteurs qui rentrent dans l’équation de cette culture. Chaque lieu étant unique, il va de soi que les méthodes employées selon ces lieux seront différentes. Bref, une culture de l’adaptation permanente.
Dès lors, d’autres questions se posent : comment enseigner cette pratique ? Comment introduire dans un cursus scolaire une théorie qui n’en est visiblement pas une ? Les organismes formant à ces pratiques ont bien-sûr quelques réponses. En France notamment, où l’Université populaire de permaculture (UPP), sous couvert d’un réseau décentralisé de concepteurs/formateurs relié au réseau mondial des centres de formation en permaculture, délivre un diplôme de « permaculteur », après deux années tutorées de formation et d’expérimentation. Le diplôme, qui n’est pas d’État, permet à son acquéreur de dispenser son savoir à travers des stages ou des conférences, ou de participer (comme sur le Bec Hellouin) à la création de fermes permaculturelles. Parallèlement, de nombreux sites Internet et autres blogs se sont ouverts pour transmettre des savoirs sur la permaculture, afin que les internautes puissent piocher parmi les différents savoirs existants.

Une culture de la complexité
Dans une interview, Bill Mollison confiait un jour : « Alors que les problèmes du monde deviennent de plus en plus complexes, les solutions demeurent honteusement simples...  ». Ce qui fit réagir certains médias. Médiapart notamment, ou plus précisément l’auteur du blog HLNLINK, qui écrit : « la permaculture offre une vision holistique, heureuse et réaliste d’un avenir post-pic, une inspiration puissante et une méthode efficace pour anticiper notre descente afin de la rendre la plus harmonieuse et éthique possible » [8].
Aussi mélioratifs qu’ils soient, ces propos n’en sont pas moins simplistes. On n’ignore pas que la transition d’une agriculture productiviste à une agriculture agroécologique pose déjà un certain nombre de problèmes. Il faut alors comprendre que la transition à une agriculture permacole relève d’enjeux différents et d’autant plus complexes. Il serait impossible, aujourd’hui, à un agriculteur de construire seul, sur une surface semblable à celle des grandes exploitations, son équivalent permaculturel. Le travail est trop considérable. S’y ajoute le problème du rendement car si, à terme, cette méthode peut égaler le rendement de l’agriculture productiviste, elle ne peut dès la première année subvenir aux besoins de celui qui la développe. Parlons alors de rendements alternatifs.
C’est pourquoi, aujourd’hui, la transition est davantage portée par des particuliers et de petites initiatives agricoles. Lentement, cette forme de culture prend racine à l’échelle nationale.

Maxime Crouchez, stagiaire à la Mission Agrobiosciences (28/05/2014)


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