25/09/2003
Contribution
Nature du document: Chroniques

Image de l’agriculture : le jeu de l’image brouille l’image du "Je".


Une lecture de la première journée de débats, pour clôre l’après-midi, par Patrick Denoux, maître de conférences en Psychologie interculturelle ( Université Toulouse Le Mirail).

« Loin de moi, l’idée de donner des leçons. Ayant initialement l’intention de vous parler de trois grands types de représentations en relation polémique qui me semblaient émerger, je consacrerai principalement ma réflexion à la troisième, qui me semble receler un enjeu plus important, au su de nos débats. Quelques mots cependant, sur les deux premiers types de représentations repérés.

D’abord, une représentation classique dont plus personne ne veut, cette mythification du monde agricole, dont même les paysans souffrent. Mais une mythification qui, malgré tout, n’a pas disparu, et est encore présente, parfois même chez ses détracteurs, préservant par-delà les prises de position officielles un coin plus secret de coupable nostalgie. C’est l’image du laboureur, celle abondamment exploitée par le régime de Vichy, qui « ensemence le sol avec son soc ». Cette icône idéologique du pétainisme désigne le monde agricole comme l’espace de la révélation des réalités immanentes. Rappelez-vous : « La terre, elle, ne ment pas ». Cette terre éternelle, indestructible, qui va nous dire, lorsque nous sommes égarés, ce que sont en vérité, les choses. Sachez que dans les contacts culturels, nous rencontrons exactement les mêmes phénomènes, lorsque les individus d’une culture assignent aux individus d’une autre culture la place symbolique de la nature, de l’authenticité, de la vérité. En fait, qu’il s’agisse de l’état pétainiste à l’égard du paysan ou du touriste à l’égard de l’autochtone, il s’agit toujours d’un regard surplombant et manipulateur, assorti d’un puissant mépris visant, au service d’une cause, à assigner une place particulière à l’agriculteur. Sous les apparences d’une revalorisation, il s’agit, le plus souvent, d’un regard de domination et d’inféodation.
Puis, vient un second ensemble de représentations, peu évoqué, qui conduirait à une forme de ghettoïsation et d’enfermement du monde agricole dans des réserves. Il consiste à le juger porteur de certaines valeurs, qu’il suffirait de conserver au sein d’un museum anthropologique local. Une sorte de commémoration vivante, d’exposition universelle permanente, là encore, sous les auspices du respect...

On ne peut pas échapper au marketing

J’aborde à présent la troisième représentation, qui me parait la plus intéressante, et vers laquelle nous allons. Nous sommes ici dans un mouvement de réappropriation, par les agriculteurs, de la fracture culturelle décrite plus haut. Pour accompagner ce mouvement, j’acquiesce, bien sûr, à toutes vos suggestions de dialogue, débats, discussion sur les représentations, car à mon avis comme au vôtre, le dépassement de nos représentations se fera dans et par la confrontation, mais comment ? Cela peut s’opérer de deux façons, et, là, réside à mon avis une difficulté majeure, sur laquelle nous ferions bien de nous pencher. Nous pouvons résoudre cette question par l’interculturation, processus de construction d’une tierce culture dans le contact culturel. Au sens où vous pouvez générer de nouvelles représentations qualifiant l’agriculteur qui appartiennent aussi bien au monde de la technique, qu’au monde paysan classique, au monde de la nature et qu’au monde de la science. Ces compromis, ces constructions élaborées tendront à constituer l’agriculteur en créateur plus qu’en créature. « L’arbre à frites » [1] me semble représenter métaphoriquement cela. Pour moi, cette fiction illustre le besoin d’interculturation. Voilà une construction mentale qui n’est ni industrielle-urbaine, ni naturelle-rurale mais relevant pourtant bien des deux, certes aberrante, mais témoignant en tout cas d’une nécessité de dépasser des contradictions et des oppositions. Nous montrons à cet endroit l’issue la plus heureuse. Mais, un autre aboutissement possible et plus néfaste, dont nous ne parlons pas et qui domine à l’heure actuelle : la virtualisation du monde paysan conduisant à un agriculteur qui ne cultiverait guère plus que son image dans laquelle il s’évanouirait. Cependant, pour aucune de nos sociétés dans leur forme actuelle, il n’y a de possibilité d’échapper au marketing.. C’est dire que le monde paysan, comme tous les autres secteurs de production ou de services, est mis en demeure de construire ou contribuer à l’image qu’il donne à l’ensemble de la société. Il n’y a pas d’autre dégagement possible, sinon se rendre invisible, pour illusoirement tenter d’échapper au contrôle. Cela, conduit à devenir objet de tous les stéréotypes projetés dont nous avons vu, qu’à travers les archaïsmes et simplifications modernistes qu’ils véhiculent, ils entretiennent la souffrance d’un monde agricole qui ne s’y reconnaît pas. Toutes nos communautés sont contraintes d’entrer, dans le jeu du marketing. Le problème est de savoir où s’arrête ce jeu de l’image, qui brouille l’image du « je ». Nous obligeant à composer avec le marché et ses idéologies, cette virtualisation est très puissante. J’en veux pour preuve, dans le témoignage rapporté par le sociologue Rémy Le Duigou, cette phrase d’une agricultrice qu’il a citée, censée exprimer le désarroi authentique et personnel d’une agricultrice « Je n’ai pas épousé Jean-Luc pour ses cochons ». Mais rendez-vous compte que cette situation est déjà un argument publicitaire pour vendre des fromages [2] ! Il n’y a plus de réalité au plein sens du terme, mais la réalité d’une image qui est prise pour la meilleure expression d’une réalité subjective dramatique. Permettez-moi, un petit commentaire sur ce qui a été dit par Rémi Mer : il appelle de ses vœux la restauration d’un rapport que l’on pourrait qualifier en psychologie de « sujet » à « sujet » dans la chaîne de production agricole. Que le producteur puisse, par exemple, attribuer une visée à son activité, en se représentant, voire en personnifiant, un consommateur et réciproquement. Je voudrais insister fortement en disant que cette vision exalte un produit n’existerait que comme un rapport entre deux sujets. Mais, ne s’agit-il pas de la caractéristique même, des sociétés archaïques dites communautaristes ! Celles qui personnalisent tous les rapports y compris de production, et ramène le produit à sa valeur d’usage.

La nostalgie est déjà construite

En fait, nous vivons l’inverse : le paysan est un sujet, coincé entre deux produits. La terre est devenue un produit foncier, géographique, muséographique, l’aliment est aussi devenu un produit nutritif, hygiénique...
Produit échangé entre deux sujets et sujet coincé entre deux produits signifient le face à face, tangible au niveau planétaire, entre un mode de pensée individualiste et un mode de pensée communautariste.

Je terminerai par la nostalgie. À ma grande surprise, la question a été posée de savoir, s’il fallait organiser la nostalgie. Mais cela fait très longtemps que la nostalgie est organisée, comme le montre la création artificielle de traditions inventées, drainant vers la ruralité (mais laquelle ?),touristes et budgets. D’ailleurs, cela fait tout aussi longtemps que, par le même jeu, la nostalgie nous organise. Notre imaginaire a virtualisé le monde paysan, la nostalgie est déjà construite. Mais les paysans ne sont pas les seuls, à subir ce phénomène. Toutes les communautés le subissent. J’en prendrais un exemple : je me trouvais dans un congrès international, sur les questions interculturelles dans une grande ville espagnole et, à la tribune, siégeaient différents représentants, notamment le maire de la ville, le représentant de la communauté juive etc.... S’amorce un dialogue public, où l’on entend le maire, détailler la dette morale à l’endroit de la communauté juive, compte tenu de la persécution qu’avait vécue cette dernière. Nous étions donc dans la logique plus que légitime du bourreau faisant amende honorable auprès de la victime, jusqu’au moment où quelqu’un se lève et dit : « Excusez-moi, Monsieur le Maire, mais combien y a-t-il de juifs dans la ville ? ». Et le maire, penaud, de répondre qu’il n’y en a plus aucun, ils sont tous maranes depuis des siècles [3] ! De quoi parlions-nous alors ? Peut-il y avoir un débat, sur les paysans, sans les paysans ? Mais oui ! Ce serait une grossière erreur que d’en conclure qu’il n’y a plus de réalité et que nous évoluons dans un monde imaginaire. Car revenons à cette ville espagnole, en réalité, sous-tendant le discours du maire, se préparait une politique israelienne d’investissements sur la côte, qui, elle, était bien concrète. Comme pour l’univers paysan, l’image acquiert un tel ancrage que la réalité en apparaît artificielle.

D’une certaine manière, nous avons à nous battre pour que ce croisement, cet affrontement des représentations ne débouchent pas sur quelque chose d’autre que de l’interculturation, c’est-à-dire de la co-construction, de la production d’une réalité tierce que serait une nouvelle culture agricole, à cheval sur des éléments traditionnels, des éléments scientifiques, des éléments mondiaux de l’agriculture. Ne laissons pas dériver cette culture naissante vers une virtualisation dans laquelle nous sommes déjà de plain-pied, ce qui nous amènerait, bien sûr, à vivre une situation extrêmement difficile.
Reste la question : comment faire ? La réponse est simple et compliquée en même temps, je n’en connais qu’une : la ruse, en grec « métis », le croisement ».

Par Patrick Denoux. Maître de Conférence en Psychologie Interculturelle. Dans le cadre de la 9ème Université d’Eté . 6 et 7 août 2003.

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