08/07/2016
Contribution aux 22èmes Controverses européennes de Marciac (29 et 30 juillet 2016)
Mots-clés: Nature

Inventer de nouveaux rapports à la nature pour se construire un futur.

Afin de recueillir une pluralité de points de vue et d’alimenter en amont les 22èmes Controverses européennes de Marciac (29 et 30 juillet 2016), posant la question "Avec quoi nous faut-il rompre pour réinventer l’avenir ?", la Mission Agrobiosciences a lancé un appel à contribution.
Voici celle de Aurélie Javelle. L’ethnologue nous invite "à apprendre à dépasser l’approche désenchantée du monde et faire appel aux profondeurs humaines, où les sciences sont fécondées par l’imaginaire pour ouvrir des perspectives encore trop sous-estimées dans notre appréhension du vivant. ".
Lire sa contribution et toutes les autres, qu’elles soient écrites ou filmées.

Inventer de nouveaux rapports à la nature pour se construire un futur.

Notre société est en crise à divers niveaux. La recherche anxieuse d’un avenir ne traduit-elle pas, notamment, des inquiétudes quant au futur de l’humanité sur la Terre ? Le constat de l’irresponsabilité de l’homme occidental envers l’environnement est omniprésent et avec lui, la prise de conscience de l’ampleur de l’impact humain sur la planète. Humain destructeur de son milieu de vie, l’homme moderne culpabilise, cherche des solutions pour sortir de l’impasse mortifère vers laquelle il court. La crise environnementale actuelle s’explique par le type de relations au monde que l’occidental s’est construit : une humanité séparée d’une nature réifiée, se plaçant en haut de la chaîne de l’évolution, se conférant tous les droits sur ce qui l’entoure, ne voyant que des solutions techno-positivistes à une approche intellectuelle de son environnement. Ce modèle prévaut dans tous les domaines de la société occidentale, mais il rencontre aujourd’hui ses propres limites. Or, certains arrivent à sortir de ce fonctionnement. Ils font évoluer leur regard sur la nature pour le transformer en relations avec elle. Mais qu’est-ce à dire ? Il s’agit d’apprendre d’autres relations, d’autres façons de considérer les non-humains, à entrer en relation avec eux, à (re)trouver notre place au sein de la Terre. Prenons l’exemple de l’agriculture.
Les principes agroécologiques demandent de considérer l’action de la nature non plus comme perturbatrice et contraignante, mais positive. En terme scientifiques, on parle de concevoir des systèmes techniques valorisant des processus écologiques. Cela signifie que les éléments de nature passent du statut d’objets à gérer à celui d’ « actants » potentiels. Cela représente un changement de posture d’ampleur, pas seulement technique, mais aussi culturel. Il s’agit de passer d’une situation où l’agriculteur cherche à contrôler autant que possible un système de production, où il est dans le « faire », à une situation où il accepte de « faire faire » voire de « laisser faire » les éléments naturels. Cela demande de questionner le statut et le rôle accordé aux objets de nature, et par-là même l’agriculteur se sent remis en question quant à son statut et ses compétences. Puisque les éléments de nature commencent à être envisagés comme « actants », peuvent-ils devenir partenaires de travail de l’agriculteur ? Quelle signification et quelle intensité donner à ce « partenariat » ? Comment apprendre à entrer en relation avec eux ?
De tels changements vont de pair avec la construction de relations aux monde basées sur « la confiance et la relation » [1] et, pour ce faire, réhabilitent notamment une approche sensible et sensorielle du vivant, en complément d’une approche scientifique. Cette approche peut sembler romantico-poétique dans une société à l’approche techno-positiviste d’une nature intellectualisée. Néanmoins il faut bien réaliser que l’approche scientifique seule ne peut faire face aux questions soulevées par des agroécosystèmes qui retrouvent toute leur complexité. Les savoirs locaux sont redécouverts, et, avec eux, une approche empirique qui retrouve ses lettres de noblesse. Or les approches empiriques s’appuient sur une appréhension directe de l’environnent. Cela demande d’apprendre à accepter dans notre quotidien une approche symbolique, sensible et sensorielle de la nature comme outil de construction des savoirs. Cette démarche montre de forts potentiels dans la gestion d’agroécosystèmes et ce, de manière complémentaire à une démarche scientifique. Une telle approche permet « un raisonnement et des actes non plus commandés par une logique d’intervention et d’action, mais guidés par une posture qui demande de s’appuyer sur "la propension et l’occasion" » [2]. Elle permet également de construire des savoirs appréhendant la complexité du vivant, de faire face au risque et à l’incertitude, vaste domaine exploré aujourd’hui en agronomie.
Une telle démarche appliquée à l’agriculture ne prend racine que dans un contexte social plus large où l’homme retrouve du sens à son existence en se questionnant sur ses relations avec le monde.
La richesse des apprentissages hybrides d’une nature partenaire fait écho à la richesse des capacités humaines. Nous devons apprendre à dépasser l’approche désenchantée du monde et faire appel aux profondeurs humaines, où les sciences sont fécondées par l’imaginaire pour ouvrir des perspectives encore trop sous-estimées dans notre appréhension du vivant. Ce n’est pas uniquement dans la technologie mais aussi dans la richesse intime de l’humain, que nous pourrons réinventer l’avenir.

Une contribution de Aurélie Javelle (8/07/2016). Ethnologue, ingénieure de recherche à Montpellier SupAgro, elle est aussi l’auteure de "Les relations homme-nature dans la transition agroécologique", à paraître prochainement aux Editions L’Harmattan, afin d’approfondir nos questionnements sur les relations à entretenir avec les éléments de nature dans les processus de production.

Vous aussi pouvez contribuer jusqu’au 18 juillet 2016 aux 22èmes Controverses européennes de Marciac. Voir les modalités ICI

Accéder au programme et au bulletin d’inscription des Controverses de Marciac 2016

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Les contributions filmées


Par Aurélie Javelle, ethnologue, ingénieure de recherche à Montpellier SupAgro

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