27/10/2011
Dans le cadre des 17èmes Controverses européennes de Marciac
Nature du document: Actes des débats
Mots-clés: Crises , Europe , Politiques

L’avenir de l’agriculture passe par un rééquilibrage de la filière

Invité, aux côtés de l’économiste Lucien Bourgeois et de l’historien Jean-Luc Mayaud, à opérer la relecture des échanges de la première journée des 17èmes Controverses de Marciac, le fonctionnaire européen Tomás García Azcárate ne mâche pas ses mots pour décrire le contexte économique actuel du secteur agricole : ce dernier traverse une crise des revenus. Majeure. Sans précédent.
Et pour ce spécialiste de la PAC également membre du Conseil d’analyse stratégique et scientifique de la Mission Agrobiosciences, ce n’est pas en recyclant les vieilles recettes du passé (fixer des prix rémunérateurs...) que l’on résoudra le problème. Encore moins en versant dans le repli sur soi et la défense de son pré carré. La solution ? Rééquilibrer la filière. Explications.

L’avenir de l’agriculture passe par un rééquilibrage de la filière
17èmes Controverses européennes de Marciac, août 2011

Tomás García Azcárate. Il y a un sujet qui, hier, a été évoqué avec force, plutôt lors des séquences de débat qu’au fil des interventions à la tribune, c’est la crise des revenus agricoles. Cette crise est sans précédent. Imaginez qu’en 2009 le revenu per capita dans le secteur agricole était d’une valeur similaire à celui de 1982 !!! (Voir graphique ci-dessous)
Soyons clairs : exception faite des chômeurs, aucun secteur économique ne se trouve avec les mêmes revenus qu’il y a 15 ans, fort heureusement d’ailleurs. Comment expliquer que le secteur agricole soit dans une telle situation ? Si je rejoins le constat opéré par la salle lors des débats, je ne partage pas les raisons avancées pour l’expliquer.

Le contexte a changé : nous devons faire avec
A mon avis, le problème de la crise des revenus n’est pas un problème de prix payé aux producteurs ; celui des céréales n’est pas mauvais - inutile d’insister là-dessus. Là où le bât blesse, c’est à mon sens du côté des coûts de production et des marges.
Je ne crois pas que fixer des prix rémunérateurs, ou encore renforcer la protection aux frontières, soient deux pistes de résolution de la crise que nous traversons actuellement. Si, véritablement, l’Union européenne était confrontée à un phénomène massif d’importations, le marché serait saturé : nous nous situerions dans une situation où l’offre serait excédentaire et les prix très bas. Or, n’en déplaise à certains, les prix des viandes bovine, porcine, de la filière avicole et même du lait ne sont pas mauvais par rapport aux références historiques.
Par contre, les coûts de production, eux, sont bien supérieurs à ce qu’ils étaient par le passé. Conséquence : la marge, c’est-à-dire le différentiel entre le prix d’achat et les coûts de production - se rapproche dangereusement de zéro.
Ce nouveau contexte appelle donc de nouvelles solutions. Dès lors, croire que le salut passerait par un renforcement de la protection aux frontières ou une sortie du cadre de l’OMC est tout aussi illusoire et vain que souhaiter retrouver le Monde tel qu’il était avant que Christophe Colomb ne pose le pied aux Amériques. On peut considérer que la découverte était de ce grand continent fut une erreur ; quoi qu’il en soit, nous devons composer avec.
Dans cette perspective, je crois sincèrement que nous avons su apporter à la Politique Agricole Commune les réformes nécessaires, en diminuant notamment le rôle de l’administration dans la gestion des marchés. Il fallait le faire. Souvenez-nous de l’année 1982 : les dépenses budgétaires explosent alors que le revenu agricole s’effondre. Les produits s’amoncellent. Lac de vin, montagne de céréales, massif de viande bovine sont écoulés à bas prix sur les marchés extérieurs jusqu’à ce que la crise éclate, avec les Etats-Unis notamment. Le système avait montré ses limites.
L’erreur que nous – administration – avons commise, il faut l’admettre, a été de ne pas favoriser l’organisation des filières de producteurs alors que l’on réduisait parallèlement notre action dans la gestion des marchés. Ceci afin de faire émerger une organisation de la production à même de rééquilibrer la chaîne alimentaire.

Repenser l’organisation de la filière
J’aimerais ici préciser ce que j’entends par « rééquilibrer la chaîne alimentaire ». Je ne crois pas à la lutte de classe entre l’acheteur, le fournisseur, et le client. C’est une vision du système que je récuse – j’y reviendrai. Pour autant, je ne pense pas qu’une filière qui s’engage dans une course folle aux prix bas puisse fonctionner à long terme. Tout simplement parce qu’elle conduit inévitablement à la ruine totale de tous les éléments de la filière, au premier rang duquel le producteur. Il n’est pas le seul concerné. En dépit de ce qui peut se dire, la grande distribution est, elle-aussi, en crise. Elle ne fait pas de bénéfices pléthoriques comme semble penser certains. Telle est la perversité actuelle du système qui suit non pas une logique de production de valeur mais de destruction. Lorsque vous achetez du lait à 45 cents le litre dans un supermarché, vous saignez les éleveurs. Ce n’est pas tant le prix d’achat ou le prix de vente qu’il faut remettre en cause mais le système lui-même et sa logique.
D’où la nécessité de rééquilibrer la chaîne, d’ajuster les poids respectifs de chacun des acteurs – du producteur au consommateur – pour que le dialogue, les négociations s’opèrent plus d’égal à égal. Organisation et rééquilibrage de la filière, transparence des prix et de la formation des prix, tels sont les différents points qui composent la ligne de conduite dont l’Union européenne doit se doter. Les présidences française, espagnole et hongroise ont travaillé en ce sens. Mais, il faut le dire, à tout seigneur tout honneur, ce sont surtout les producteurs de lait qui ont amorcé le mouvement, avec leurs mobilisations de 2009 en démontrant toute l’absurdité du système. Quel intérêt peut-il y avoir à demander aux agriculteurs d’augmenter leur productivité, d’améliorer la qualité de leurs produits ou encore de réduire leurs coûts de production pour être plus compétitifs si, avant même qu’ils aient réussi à atteindre ces objectifs, la valeur ajoutée qui serait ainsi créée est immédiatement absorbée par la chaîne alimentaire ?
Nous devons trouver un juste milieu, sans pour autant abonder dans le sens contraire, en refusant par exemple le transfert de gain de productivité d’un secteur économique vers un autre. Il est somme toute logique que les améliorations de productivité générées dans un secteur économique bénéficient à l’ensemble de la société. Durant de nombreuses années, les prix agricoles ont augmenté moins que les prix alimentaires, et ces derniers moins que les prix généraux. Ceci signifie que la filière agricole a limité l’inflation, ce qui est une excellente chose pour l’ensemble de la société. Néanmoins, nous devons nous rendre à l’évidence et admettre que, tout comme en 1982, le système actuel a maintenant atteint ses limites. « There is no more meat on the bone », disent, de manière très imagée, les anglais. Ainsi, si pendant des années, le revenu agricole a constitué un levier d’action pour réduire les tensions inflationnistes, il en est désormais incapable.

Les clés du succès
En conclusion, l’un des indicateurs de succès de la prochaine réforme de la PAC va résider dans notre capacité à penser les questions de développement non pas de manière fragmentée - acteur par acteur - mais dans son ensemble. Je dirai même que cela implique d’inverser le regard porté et d’arrêter de penser les rapports entre les acteurs uniquement de manière frontale – la production contre les industriels ou contre les commerçants. Voilà pourquoi je ne crois pas à l’idée d’une "lutte des classes" appliquée à la filière agricole.
S’engager dans cette démarche doit par ailleurs permettre d’intégrer toute la diversité des types d’agricultures de l’UE. Nos amis hongrois ici présents ont rappelé le poids que représentent les agricultures de subsistance ou de semi-subsistance dans les nouveaux Etats membres. De par la taille des exploitations, de l’ordre d’un à trois hectares, ces agricultures ne pourront perdurer qu’en développant des actions conjointes. C’est par ce biais que nous pourrons résoudre le profond problème social qui existe en milieu rural dans les nouveaux états membres.
Serons-nous capables, avec la PAC de 2014, d’initier un mouvement commun ? Je l’espère. Car telles sont, à mon sens, les clés de la réussite, celles qui doivent permettre à la filière de sortir du cercle vicieux dans lequel elle se trouve et de retrouver la voie de production de la valeur ajoutée.

Relecture des échanges, par Tomás García Azcárate, fonctionnaire européen, spécialiste de la PAC. Dans le cadre des 17èmes Controverses européennes de Marciac : "La future PAC à l’épreuve des grands bouleversements du Monde", août 2011.


LEGENDE
En rouge, le revenu per capita du secteur agricole (index) dans les pays membres de l’UE avant l’élargissement de 2004 (UE15), de 1980 à 2009. UE 15 : France, Allemagne, Italie, Pays-Bas, Belgique, Luxembourg, Irlande, Royaume-Uni, Danemark, Grèce, Espagne, Portugal, Finlande, Suède et Autriche.
En bleu, le revenu per capita du secteur agricole (index) dans les Nouveaux Etats Membres (UE 12), de 2000 à 2009 : Estonie, Lettonie, Lituanie, Pologne, République tchèque, Slovaquie, Hongrie, Slovénie, Chypre (sans la partie nord de l’île) et Malte (adhésion en 2004) ; Bulgarie et de la Roumanie (adhésion en 2007).
Source. Document transmis par l’intervenant, issu de la présentation La "PAC après 2013 : état des lieux d’un débat"

Relecture des échanges par Tomás García Azcárate, fonctionnaire européen

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