08/02/2008
Dans le cadre du Plateau du J’GO, réalisé le 5 février 2007.
Nature du document: Entretiens

Biodiversité contre standardisation ? Ces graines qui sèment la discorde !

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La Chronique par Sylvie Berthier. Mission Agrobiosciences

L’histoire de Kokopelli- n’est pas encore très médiatisée. Elle a fait l’objet simplement d’une émission sur France Inter, d’un papier dans Le Monde... En revanche, elle commence à prendre de l’ampleur dans la presse spécialisée agricole et environnementale, et commence a agiter sérieusement le monde des semenciers et des jardiniers du dimanche, qui se répondent à coup de communiqués de plus en plus cinglants. Kokopelli est une association qui vend des semences de variétés potagères anciennes aux jardiniers amateurs. Elle est relativement connue des gens comme vous et moi, qui ont envie de se faire plaisir le dimanche, en plantant des légumes rares, mais elle compte, aussi, parmi ses clients des mairies, des conseils généraux et de grands chefs étoilés, qui ont bâti leur réputation sur la cuisine de ces légumes rares. Sauf qu’en décembre 2006, la cour d’appel du tribunal de Nîmes a condamné l’Association à une amende de 17 000 euros pour commercialisation de semences de variétés non autorisées. Bref, l’association est accusée de concurrence déloyale. Mais Kokopelli ne compte pas en rester là. Elle s’est pourvue en cassation et assigne l’État français devant la Cour européenne de justice, en s’appuyant sur une Directive européenne censée protéger les variétés anciennes menacées d’érosion génétique, qui ne serait pas transposée en droit français. Cap 21 et Corinne Lepage-, l’ancien ministre de l’environnement, ont annoncé qu’ils soutiendraient le pourvoi en cassation de Kokopelli. De manière un peu caricaturale, je vous résume ce que j’ai perçu des réactions de l’opinion publique : elle est révoltée que l’on accuse une association comme Kokopelli, censée défendre la biodiversité. Les gens ont l’impression qu’on s’acharne sur quelques individus qui ne pèsent pas lourd sur le marché des semences et se demandent, du coup, quelles sont les motivations du lobby semencier. Les termes employés sont assez forts : on parle de résistance, de libérer les semences, il serait question d’inféoder les paysans... Les semenciers, eux, accusent Kokopelli de dissimuler une activité lucrative derrières de faux arguments écolos...Pour tenter de mieux comprendre ce qui se joue dans cette histoire, pour éclairer les arguments et les enjeux, j’ai invité Michel Chauvet. Ingénieur agronome, ethnobotaniste à Agropolis International à Montpellier, il dirige le Bureau français de Prota, une fondation internationale sur les ressources végétales de l’Afrique tropicale. Pour tenter de sortir de cette opposition frontale, Michel Chauvet va faire quelques propositions.

Sylvie Berthier : Pour avoir le droit de vendre des semences, il faut qu’elles soient inscrites dans un catalogue officiel européen, donc qu’elles aient passé avec succès de nombreux tests assurant qu’elles sont distinctes des autres, homogènes et stables. Kokopelli vend des semences non inscrites au catalogue. L’Association est donc hors la loi. Et elle refuse de s’inscrire car, dit-elle, c’est trop coûteux, entre 250 et 1500 euros par variété, or elle en diffuse 2 000. Les représentants des semenciers répondent qu’il existe un catalogue pour les amateurs, beaucoup moins coûteux et plus souple, qui pourrait convenir à Kokopelli. Qu’en est-il de ce catalogue ? Est-ce que Kokopelli fait vraiment de la résistance ?

Michel Chauvet : Tout d’abord, quand on lit les communiqués de Kokopelli, on réalise que l’attitude générale de l’Association est un refus radical de tout ce qui peut ressembler à une réglementation sur les semences. Pour eux, les semences sont un principe de vie... Alors que pour les agriculteurs, la semence représente un matériel végétal de départ, qu’ils ont élaboré, au fil des décennies, avec les services de l’État et les organismes de recherche, l’Inra- entre autres. Ils ont mis en place un système pour tenter de clarifier ce commerce car, avant, il arrivait que d’un semencier à l’autre, vous trouviez les mêmes variétés, éventuellement sous des noms différents. Bref, les semenciers se piquaient les variétés pour les recopier... A l’image du plagiat ou du piratage dans d’autres secteurs. Alors, le catalogue a été créé au niveau français au lendemain de la Seconde guerre mondiale, pour relancer l’agriculture française et la rendre plus productive. Pour certaines plantes comme les céréales, on a inclus des critères de valeur agronomique et technologique, mais cela ne s’applique pas aux légumes. On a ainsi essayé de favoriser l’émergence d’un secteur privé important de semences. Le catalogue est à l’initiative de la France, qui a réussi à faire passer l’idée au niveau européen. Il a été réalisé en accord avec les agriculteurs, qui étaient demandeurs d’un matériel végétal de qualité, les semenciers et les services de l’État. Le problème, maintenant, dont témoigne Kokopelli, c’est l’irruption d’autres acteurs de la société, à savoir la société civile, qui cherchent à cultiver des choses un peu curieuses dans leurs jardins. Je ne suis pas d’accord avec la prétention de Kokopelli qui affiche qu’il défend la biodiversité. Ce qu’ils font, c’est quelque chose qu’on connaissait au début du siècle, où nos ancêtres Pailleux et Bois avaient écrit un livre qui reste une bible pour les amateurs qui s’appelle le Potager d’un curieux (4), qui cultivaient pour voir, parce que c’est joli, parce que ça a des goûts bizarres. Et c’est cette tradition en quelque sorte qui se répand dans la société, qu’on voit dans les fêtes des plantes, qu’on voit dans tous les conservatoires...

Sylvie Berthier : D’accord, mais moi, quand je fais mes courses, je ne trouve que quatre sortes de tomates dans les rayons.

Michel Chauvet : La tomate est peut-être un cas mal choisi parce que c’est une nouvelle venue dans notre alimentation. Il y a 50 ans, dans les campagnes, on mangeait peu de tomates. Mais avant l’ère industrielle, il existait effectivement des variétés de terroir et il fallait se promener de ville en ville pour les trouver et les apprécier. En réalité, elles étaient donc accessibles à peu de personnes. Aujourd’hui, avec le grand commerce, il y a une tendance à la standardisation et il y a eu, c’est vrai, la disparition d’un grand nombre de variétés traditionnelles. Mais, heureusement, une partie d’entre elles se trouvent dans les banques de gènes.

Sylvie Berthier : Mais sont-elles accessibles ?

Michel Chauvet Justement, j’ai été au Bureau des ressources génétiques durant de longues années, je connais très bien ce secteur. Malheureusement, je constate que toutes ces grandes banques de gènes, qui détiennent l’essentiel de la biodiversité conservée actuellement, ne communiquent pas vers le grand public. Cette affaire reste confinée au monde scientifique et, éventuellement, à quelques utilisateurs qui sont des sélectionneurs. Ce que je trouve déplorable. Les amateurs et jardiniers qui sont passionnés par cette diversité ignorent que ces banques de gènes existent. Il faudra bien qu’elles apprennent à communiquer, même si ce n’est pas leur métier premier.

Sylvie Berthier : Si je monte une association et que je décide de cultiver des légumes anciens, pour les vendre au J’Go par exemple... il me suffit d’aller dans une banque de gènes, de planter mes graines et de vendre les légumes que je cultive ?

Michel Chauvet : Le problème, c’est que la banque de gènes va vous donner un sachet de 10 ou 50 graines. Avec ça, vous n’allez pas très loin. C’est pour ça qu’il faut des structures relais, des agriculteurs multiplicateurs, puis des structures de commercialisation pour diffuser ces graines largement. Donc, il est vrai qu’il y a des obstacles techniques. Des agriculteurs bio, qui trouvent que les variétés modernes sont adaptées à des modes d’agriculture à fort intrants, très fortement irriguées, sont ainsi en train de tester quelques variétés traditionnelles des banques de gènes pour trouver celles qui seraient les mieux adaptées à ce type d’agriculture.

Sylvie Berthier : Pour conclure, j’aimerais qu’on aborde un dernier aspect du discours de Kokopelli, qui demande de libérer les semences, donc de s’opposer à toute réglementation. Ce discours est repris pas Vandana Shiva-, qui est porte-parole d’une partie des petits paysans indiens, et qui a une certaine audience dans les pays du Sud. Pensez-vous que le débat sur la propriété des semences puisse s’opérer dans les mêmes termes dans nos sociétés et dans les pays en développement, où de nombreux paysans n’arrivent pas à subvenir à leurs besoins ?

Michel Chauvet : Mon expérience d’inventaire des plantes utiles d’Afrique tropicale m’a permis de voir qu’il y a finalement très peu d’espèces d’importance mondiale qui intéressent les multinationales de la semence. Tout le monde se fiche des espèces endémiques locales. Là, il faudrait un gros effort de recherche publique et d’aides à ces agriculteurs pour qu’ils s’organisent en groupements ou en coopératives, qu’ils constituent des réseaux d’échange de semences à améliorer, car, souvent, ces espèces souffrent de maladies qui les handicapent. Elles risquent finalement de disparaître à cause de la concurrence des espèces les plus performantes, comme la tomate, le maïs, etc.

Une question qui fâche ?

Michaël Moisseeff-. Vous avez laissé entendre que Kokopelli n’est là que pour se remplir les poches. Il se trouve que je connais très bien Kokopelli, en aucune manière vous ne pouvez les accuser de ça. Et puis je suis surpris que vous n’ayez pas parlé de la brevetabilité du vivant : on prend des espèces, et on demande de l’argent à ceux qui veulent les cultiver. C’est une mise sous séquestre. Dans le temps, mes grands parents sélectionnaient leurs fèves, leurs melons... On s’échangeait les graines. J’espère que la résistance va s’établir, comme elle s’établit pour le vin, pour le fromage et pour les cigares.

Michel Chauvet. D’abord, tout ce que l’on reproche à Kokopelli, c’est de faire commerce de semences. Les semences issues des collections de banques de ressources génétiques, comme on en trouve à l’Inra ou chez de nombreux collectionneurs privés, ou dans des jardins botaniques, ne font pas l’objet d’un commerce. Je propose justement qu’on donne un statut de variété de collection à ce genre de semences qui actuellement n’en ont pas vraiment. On me dit parfois qu’il est normal que les banques de gènes fassent payer les frais de mise en sachets, d’expédition, etc. mais que cela peut être assimilé à du commerce par un juge. Là, il y aurait des choses à clarifier.
Deuxièmement, Kokopelli parle d’une Directive européenne que l’État français n’appliquerait pas. L’État français ne l’applique pas tout simplement parce que les décrets d’application ne sont pas sortis. Il faut en effet définir techniquement ce qu’on entend par "variété de conservation". Alors, pour votre information, un projet a été élaboré par la Commission européenne et est en cours de consultation auprès des gouvernements. Apparemment Kokopelli ne le sait pas. Il devra ensuite passer au Parlement européen, et c’est à ce moment qu’il faudra intervenir, si nécessaire, pour que les critères retenus ne soient trop stricts et favorisent la diffusion de ces variétés de conservation..
Pour finir, ce que je reproche à Kokopelli, c’est de refuser tout dialogue avec les services publics et avec les autres semenciers. Son discours depuis de nombreuses années a contribué à braquer tout le monde. De plus, Kokopelli agit seul, et ignore tout le secteur associatif et régional qui mène les actions de terrain. Et la qualité technique de ce qu’ils font est contestée par beaucoup. C’est regrettable, car il y a des possibilités de faire avancer les choses. Je déplore que le secteur semencier continue à pratiquer le culte du secret et de la langue de bois, mais entre gens qui connaissent vraiment les plantes et les semences, on doit arriver à trouver un terrain d’entente.

4- Ed. Jeanne Laffitte

Avec Michel Chauvet. Ethnobotaniste.

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