05/03/2012
Billet d’humeur. 5 mars 2012

#Printemps arabe. Tunisie : "Nous étions optimistes, et surtout naïfs"

En août 2011, l’agro-économiste Mohamed Elloumi, et Ali Abaad, professeur d’économie rurale, tous deux chercheurs tunisiens venaient dire au public des 17es Controverses de Marciac leur bonheur de se sentir enfin citoyens, et leurs espoirs pour leur pays en termes de développement et de coopération.
"Depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts » raconte aujourd’hui Mohamed Elloumi. En octobre 2011, des élections de la Constituante se sont tenues en Tunisie. Reste que pour l’agroéconomiste la situation « a pris une tournure inattendue, voire inquiétante. ».
Il signe pour la Mission Agrobiosciences un billet d’humeur à lire ci-dessous... Déception générale et petite lueur d’espoir.

« Nous étions optimistes, et surtout naïfs »
Billet d’humeur. Retour sur la table ronde de Marciac "Nouvelle démocratie, nouvelles coopérations. Le cas de la Tunisie"

La table ronde "nouvelle démocratie, nouvelles coopérations a eu lieu le 4 août 2011, c’est-à-dire quelques semaines avant la mort de Kadhafi et plus de deux mois et demi avant les élections de la Constituante en Tunisie le 23 octobre 2011. Depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts et la situation a pris une tournure à vrai dire inattendue, voire inquiétante.
Nous étions optimistes, un peu trop, et surtout naïfs. Nous avons mal évalué la capacité de nuisance des forces conservatrices et des alliances qui peuvent se nouer entre des courants rétrogrades à l’intérieur et à l’extérieur du pays.
En effet, si la situation de la Libye s’est quelque peu améliorée, du moins avec la fin de la guerre civile, ce pays a du mal à se relever et à se reconstruire après 43 années de mise sous tutelle de la société et de renforcement des identités tribales, auxquelles s’ajoutent les convoitises de toutes sortes sur les ressources pétrolières du pays et d’autres enjeux géostratégiques.
Pour l’Egypte, la situation semble, là aussi, s’enliser avec la main-mise des militaires sur le pouvoir et les victoires électorales des Salafistes (qui militent pour un Islam wahhabite des plus rétrogrades où les femmes n’ont même pas le droit de conduire une voiture) et les Frères musulmans qui offrent un choix tout juste meilleur comparé aux précédents, mais qui se le dispute en terme de conservatisme sur le plan du projet de société qu’ils proposent.
Ne parlons pas de la Syrie où à l’instant où j’écris ces lignes, l’armée arabe syrienne (sic) vient de pénétrer dans le quartier de Baba Amr à Homs après d’intenses bombardements dans le cadre d’une offensive contre le peuple qu’elle est censée défendre.
Revenons à la Tunisie maintenant. La situation peut paraître plus positive et pousser à l’optimisme, mais que de déceptions depuis les élections du 23 octobre ! Voilà quelques faits et méfaits de la Troïka au pouvoir sous la houlette du parti Nahdha (les Frères musulmans à la tunisienne) :

  • Une domination de la constituante par le parti Nahdha, après l’échec mérité des démocrates modernistes (dû à leur division) et l’alliance qu’il a réussi à nouer avec deux partis qui étaient en apparence laïcs et dont les chefs ont vendu leur âme, pour la présidence de la République pour l’un et celle de l’assemblée constituante pour l’autre.
  • Le libre cours à l’agitation et la provocation laissé aux salafistes de tous bords qui ont pris la plus grande université de Tunis en otage (13 000 étudiants pour imposer quelques étudiantes portant le niquab en cours)
  • La volonté d’inscrire la Chariaa comme source d’inspiration pour la législation dans la nouvelle Constitution, alors qu’il était question jusque-là d’un état civil et d’une séparation entre le religieux et le politique dans les programmes des partis au pouvoir y compris Nahdha.
  • Sans oublier les attaques contre tous les démocrates et les institutions de la république ou de la société civile comme les journalistes, l’UGTT, l’UTICA ou encore les associations de femmes démocrates etc.
  • Sans parler des élucubrations de notre cher Président au burnous qui une fois renvoie l’ambassadeur de Syrie et par la suite offre l’asile politique à Bachar El Assad en Tunisie à défaut de pouvoir convaincre la Russie de l’accueillir.
  • Tout cela dans le cadre d’une politique étrangère qui nous éloigne de nos partenaires traditionnels et qui nous pousse dans les bras de pays qui sont comme nous arabes et musulmans, mais qui sont les plus autocratiques que l’on puisse trouver sur un planisphère.

Dans toute cette grisaille un seul espoir : la forte mobilisation de la société civile et des démocrates. Reste à savoir si cela sera suffisant pour éviter une constitution rétrograde et le retour d’une dictature d’un genre nouveau sous couvert de la primauté de l’islam.

Mohamed Elloumi
Tunis le 02 mars 2012

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Par l’agroécomiste Mohamed Elloumi

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