03/04/2020
3 avril 2020

#Coronavirus. Avec la pandémie, nos stéréotypes sur les frontières sont remis en question.

En Europe du moins, elles n’avaient disparu que dans nos esprits, déconsidérées, synonymes de pensées bornées, de sociétés fermées. Il aura fallu pas moins d’une pandémie pour que les frontières soient plus que de simples lignes en pointillé et qu’on en redécouvre entre autres le rôle protecteur, tant pour la santé physique que mentale. Il était temps, peut-être. Car pour Michel Foucher , à force de prôner l’ouverture tous azimuts et de vouloir dépasser les limites, c’est à un retour du refoulé que nous assistions ici et là à travers l’érection de murs. Un grand entretien avec cet éminent géographe, diplomate et essayiste, qui apporte un éclairage inédit sur la nouvelle cartographie qu’écrit le Covid-19.
Michel Foucher est titulaire de la chaire de géopolitique appliquée au Collège d’études mondiales (FMSH) depuis 2013. Parmi ses derniers ouvrages, Les frontières, Editions du CNRS, Documentation photographique, février 2020 ; l’Atlas des mondes francophones, éditions Marie B, Lignes de repères ; et Le retour des frontières, CNRS éditions, juin 2016, en cours de réédition.

Mission Agrobiosciences-Inrae : Au regard de vos travaux sur les frontières, que vous inspire ce grand confinement planétaire ?
Michel Foucher  : Le mot confinement est très intéressant. Il ne signifie pas s’enfermer, mais « le fait de se tenir aux confins », aux limites. D’ailleurs, en italien, « confini  » signifie frontières. Cette notion désigne en l’occurrence une clôture provisoire des frontières, laquelle n’est qu’un des éléments d’une clôture généralisée qui concerne chacun.
Par ailleurs, on redécouvre, au moins en Europe, où les frontières n’avaient en rien disparu comme on le dit trop souvent mais étaient devenues moins visibles, que celles-ci gardent une fonction sanitaire, prophylactique. Un Etat a le droit de décider de réguler le déplacement des individus et d’exercer son droit de monopole des moyens légitimes de circulation.
Hors temps de crise, je rappelle que pour entrer dans certains pays, il faut présenter un carnet jaune de vaccination. L’Institut Pasteur fournit le tableau détaillé des vaccinations qui doivent être réalisées avant de voyager et la présentation de ce carnet est obligatoire. De même, des barrières sanitaires ont été mises en place dans certaines régions pour la surveillance des flux de bétail. Et puis n’oublions pas qu’un contrôle renforcé aux frontières a concerné récemment la lutte contre les actions de groupes terroristes en Europe.
Ce qui est surtout frappant est le déni de la réalité du danger chez certains dirigeants pendant de longues semaines -aux Etats-Unis, Mexique, Brésil, Iran, Russie… - et le retard à prendre conscience du risque pour des raisons bureaucratiques : on préfère dissimuler que d’avouer un problème. C’est le cas de la Chine et de la Russie. Enfin, il est clair que les pays d’Asie qui ont connu l’expérience du SRAS étaient mieux préparés que d’autres à réagir vite avec des moyens de dépistage et des mesures de confinement. On apprend de ses malheurs.

Pourtant, depuis deux ou trois décennies, les frontières ont été discréditées dans nos sociétés… C’est l’ouverture qui était valorisée, la libre-circulation des biens et des personnes.
Oui, et nous assistons à une remise en cause du borderless world ( un monde sans frontières), cette idéologie des « mondialisateurs » depuis les années 1990, prônant une ouverture complète aux produits standardisés.
Mais ce qui est également remis en question c’est le «  No Border  » d’une partie de la gauche et de l’extrême-gauche. L’idée s’est ainsi installée en Europe que la frontière signifiait « mur » ou « barrière » et ce stéréotype s’est renforcé durant la crise migratoire de 2015. Même si, en diplomatie, on constate que de grandes puissances intervenaient un peu partout pour changer les régimes de certains pays…
Nous sortons donc clairement d’une période de disqualification des frontières. J’ai toujours considéré que c’était un sujet sérieux, en raison de leur portée symbolique autant qu’au plan réel. Et que leur négation portait le risque d’un retour du refoulé. C’est ce qui nous arrive aujourd’hui. Et c’est ce qui fait malheureusement la force de l’extrême-droite : en France notamment, nous n’avons pas voulu prendre la notion de nation au sérieux, on a dilué la souveraineté dans la coopération internationale et dans la construction européenne. Nation, souveraineté, frontière, elles font partie de la même catégorie politique, supposées s’effacer devant la « gouvernance ».

Pourriez-vous rappeler le rôle des frontières ?
Sa définition juridique, c’est le périmètre de l’exercice d’une souveraineté. Et c’est l’un des paramètres de la définition de l’identité nationale, de la citoyenneté. Aux frontières terrestres, maritimes, dans les ports et les aéroports, s’exercent les fonctions régaliennes : la sécurité, la fiscalité, la protection, dont la protection sanitaire. Aujourd’hui, ce que j’appelle une frontière civilisée moderne, c’est une frontière ouverte et contrôlée.

"C’est parce qu’il y a ce recul généralisé dans nos sociétés du concept même de limite que finalement, une partie des populations veut des murs !"

Avec cette pandémie, les Etats se replient à l’intérieur de leur frontière. Comme si les frontières internationales, qui englobent plusieurs Etats, voire des sous-continents, ne fonctionnaient plus face à une telle crise. Cela ne révèle-t-il pas l’échec des constructions d’espaces communautaires telles que l’Union européenne ?
D’abord, encore une fois, la fermeture des frontières étatiques est temporaire, même si chacun devra sans doute ajouter un carnet jaune de l’OMS à son passeport.
Ensuite, les frontières internationales font partie de la catégorie des limites, juridiques, sociales, éthiques. En clair, on ne peut pas faire n’importe quoi. Or ces limites justement s’effacent. Et c’est parce qu’il y a ce recul généralisé dans nos sociétés du concept même de limite – « je fais ce que je veux » - que finalement, une partie des populations veut des murs !
Troisième point, les « méta-frontières » Nord/Sud, Est/Ouest, Europe/Asie ont toujours existé. Le risque actuel est de croire que la sécurité sanitaire sera assurée dans le seul cadre national. C’est le message du premier ministre Ethiopien, Abiy Ahmed Ali, qui a lancé le 24 mars dernier un appel au G20 pour soutenir les économies du continent africain. La coopération scientifique et l’assistance internationale sont cruciales.
Quant à l’Union européenne, c’est le bouc émissaire idéal, le suspect habituel : elle serait inhumaine, inefficace, bureaucratique. Sauf qu’en la matière, on lui reproche une inaction dans un domaine qui ne relève pas de sa compétence, la santé. Vous savez, « on se soigne dans sa langue ». Après une période de sidération qui a concerné tout le monde, l’UE formule des réponses à sa portée, notamment via la Banque centrale européenne. Nous assistons également à des solidarité inter-régionales, des Alsaciens qui sont soignés en Bavière, des malades de Moselle pris en charge au Luxembourg, en toute subsidiarité.

Au-delà de la question sanitaire actuelle qui rend soudain palpable ces lignes de front, que serait à vos yeux un monde sans frontières physiques ?
Un monde barbare ! Non pas pour des raisons géopolitiques mais anthropologiques. Tout individu comme toute société a besoin d’une distinction entre le dedans et le dehors, « nous » et « eux », que l’on soit dans un rapport de domination ou dans un rapport d’égalité. Nous avons besoin de ces limites, on se construit au-dedans dans le rapport au dehors. C’est d’ailleurs pour cela que c’est aussi compliqué pour nous de vivre le confinement.

Peut-on concilier société ouverte et frontières fermées ?
Ma réponse est ferme : Non. On se construit par interaction avec l’autre. C’est le grand combat politique à venir.

Cette cartographie de la contamination révèle aussi ce qu’on ne sait pas

Depuis le début de la pandémie, se déploient sous nos yeux les cartes mondiales de la contamination. Cette cartographie spécifique change-t-elle ou révèle-t-elle nos visions du monde ?
C’est une question extrêmement importante. D’abord, au-delà de l’image très anxiogène de ces zones rouges qui se déploient sur les cartes, dont celles de l’université Johns-Hopkins, recensant au jour le jour les cas de coronavirus à travers le monde, on découvre ce qu’on sait et ce qu’on ignore encore. Ce qu’on sait, c’est qu’existe une double interdépendance, horizontale et verticale.
L’interdépendance horizontale, celle qui s’exerce entre les Etats est la plus évidente. La crise sanitaire fait prendre conscience de manière accélérée de ce qu’est la mondialisation comme organisation internationale des chaînes de valeur. L’excessive dépendance à l’égard de la Chine comme « usine » du monde sera corrigée dans des domaines stratégiques comme la fourniture de molécules pour les produits pharmaceutiques. Et la tendance au rapprochement des centres de production et d’assemblage et des marchés de consommation va se développer.
Par ailleurs une mondialisation plus régionalisée est en marche. Elle devrait bénéficier aux pays du Maghreb, à la Turquie et à l’Ukraine, proches des marchés européens, au Mexique pour les Etats-Unis, au Vietnam pour le Japon. En revanche, le découplage entre les firmes européennes et américaines et celles établies en Chine n’est pas pour demain.
Mais en même temps, l’interdépendance n’a pas d’interrupteur. La mise en place d’un système économique plus autonome à l’échelle régionale prendra du temps. Le souci environnemental peut y aider.

Et l’interdépendance verticale, en quoi consiste-t-elle ?

Elle concerne les différentes échelles de traitement pour contenir la pandémie. La première et principale échelle pertinente est celle des Etats, comme je le disais. La deuxième échelle est internationale et elle a un rôle essentiel dans plusieurs domaines. D’abord, elle est incarnée par l’Organisation Mondiale de la Santé, à Genève. Il revient à l’OMS de qualifier la situation, ce qu’elle a fait en respectant les étapes : épidémie, puis éventuelle pandémie (le 24 février) et enfin pandémie le 11 mars. Mais l’OMS, informé le 30 décembre par son bureau chinois, n’a publié son premier rapport de situation que le 20 janvier, soit plusieurs semaines après l’apparition des premiers malades en Chine, car elle dépend des informations que lui donnent les pays. Les cas aux USA sont signalés le 22 janvier dans le bulletin n° 3 (un homme rentré le 21 janvier à Seattle d’une visite à Wuhan), et seulement le 31 janvier en Italie, alors que le virus faisait déjà ses ravages. Elle est la tour de contrôle de la propagation du virus. Mais elle n’a pas le pouvoir d’imposer une politique aux Etats. Elle n’est pas le Conseil de sécurité des Nations Unies. Elle peut seulement encourager à la coordination. De fait, l’échelle internationale est pertinente pour l’échange d’informations et la circulation des données scientifiques entre laboratoires de recherche.
Mais l’échelle la plus importante est celle du comportement d’individus en interaction : si j’accepte le confinement, je participe à quelque chose qui a une portée nationale, européenne et mondiale. D’une certaine manière, , les interactions et les comportements individuels à travers le monde s’avèrent déterminants car ils peuvent aussi gouverner le monde.

Vous disiez que cette cartographie révèle aussi ce qu’on ne sait pas. C’est-à-dire ?
On connaît les cas du centre universitaire de John Hopkins, les rapports quotidiens de l’OMS qui sont extrêmement partiels, sous contrôle de la Chine, mais je n’ai pas vu encore d’article sur la géographie de cette contamination décrivant la manière dont cela s’est passé. Prenez le cas italien, le patient dit 1, celui par lequel le virus s’est propagé à Cordogno puis dans toute la Lombardie. On ne sait toujours pas comment et par qui il a été infecté, le fameux patient 0. Il faut savoir que Cordogno se situe dans un district industriel d’équipementiers automobiles qui travaillent notamment pour des usines en Bavière. Soit le virus est venu de Singapour ou directement de Chine, car le patient n° 1 travaille chez Unilever, lequel a un centre de recherche à Shanghai. Soit il est arrivé via la Bavière, selon une équipe de scientifiques de Milan. Peut-être y a-t-il des secrets d’entreprise. Mais ce travail de géographe, pour retracer la circulation du virus, retrouver les patients 0 dans chaque pays, ce qui est certes extrêmement difficile, n’est pas fait.

Aujourd’hui, quelle est votre principale préoccupation ?
La disqualification d’un certain nombre de concepts et le phénomène de surmédiatisation font le lit de l’extrême-droite., ce qui m’inquiète énormément. Les campagnes à venir se joueront sur cette dialectique entre société ouverte et société fermée. Nous sommes allés trop loin dans l’ouverture, dans la dépendance, et je crois qu’il faut réhabiliter l’idée de nation et de souveraineté dans un sens coopératif, réhabiliter la frontière comme un lieu de passage ouvert mais contrôlé.

Un entretien avec le géographe Michel Foucher, diplomate et essayiste.

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