28/02/2022
Le Monde, Franceinfo, Courrier International, Huffington Post...
Nature du document: Revue de presse
Mots-clés: Crises

Vaccination et Covid-19 : il y a comme un trouble hormonal

Voilà un effet indésirable très ciblé mais fort désagréable : retard de règles, flux modifiés ou plus douloureux, saignements chez des femmes ménopausées… Depuis plusieurs mois, les témoignages de personnes connaissant des troubles du cycle menstruel suite à l’injection d’une ou de plusieurs doses de vaccin à ARNm contre le covid-19 abondent sur les réseaux sociaux, mais pas seulement. Le compte Instagram français « spmtamere » [ndlr : pour « syndrome prémenstruel »] s’en est notamment fait l’écho le 08 janvier 2022, à travers un post ayant récolté quelque 566 commentaires [1]. Au-delà des divers dysfonctionnements rapportés, on peut également y lire l’inquiétude et la solitude dont font l’objet ces femmes en attente de réponses. À ce jour, que sait-on précisément de la survenue de ces dérèglements menstruels en temps de pandémie ? Le point à travers ce passage en revue de la presse, des études scientifiques et des données de pharmacovigilance disponibles.

24 février 2021. L’alerte est lancée sur Twitter par l’anthropologue médicale américaine Kate Clancy : après avoir reçu une dose de vaccin Moderna, elle s’aperçoit que ses règles sont anormalement abondantes. S’ensuivent, en réponse à son tweet, des centaines de réactions et témoignages similaires. Quelques mois plus tard, en mai 2021, Passeport Santé s’empare du sujet et relaie cet autre étonnement de Victoria Male, immunologiste de la reproduction à l’Imperial College de Londres : des femmes ménopausées, des personnes prenant des hormones pour arrêter leurs règles mais aussi des hommes transgenres lui auraient confié avoir constaté des saignements après avoir reçu une dose de vaccin anti-Covid [2]. En août, c’est au tour de Franceinfo de s’intéresser à ces multiples alertes, mais cette fois-ci sous l’angle « Vrai ou fake » : « Qu’en est-il vraiment ? », s’interroge le site. Où l’on apprend que l’Agence Nationale de Sécurité du Médicament et des produits de santé (ANSM), qui assure notamment la pharmacovigilance sur les vaccins anti-Covid, a identifié pour la première fois le 30 juillet 2021 « un ‘signal potentiel’ derrière les cas rapportés de troubles menstruel post-injection (…) et non un lien formellement établi  ». Si l’Agence n’a pas souhaité répondre « aux sollicitations de Franceinfo  », elle précise toutefois dans sa note explicative que ces effets sont «  très majoritairement non graves ». Outre-Manche, poursuit Francinfo, ce sont pas moins de 27 501 signalements - sur 43,4 millions de personnes vaccinées – qui ont été recueillis par l’homologue anglais de l’ASNM. En cause, « des règles plus abondantes que d’habitude, des retards de règles ou des saignements vaginaux imprévus ». C’est grave, docteur ? Pour Jacky Nizard, gynécologue-obstétricien interrogé pour l’occasion, ces « anomalies sont minimes ». Il ajoute que « ce ne sont pas des complications graves, qui amènent les femmes aux urgences  » [3]. Notons que, depuis, l’ASNM a tout de même « ajouté les troubles menstruels à la liste des effets indésirables potentiels [aux vaccins anti-Covid] », indiquait France Bleu [4].

Étude norvégienne…

Nouveau point sur la situation, le 21 décembre 2021 : à ce jour, relate Le Monde, l’ANSM réaffirme que malgré un «  nombre important de notifications » reçues, « les données disponibles ne permettent pas de déterminer le lien direct entre le vaccin et la survenue [de perturbations menstruelles] ». En clair, toujours pas de quoi s’inquiéter puisqu’il s’agit « majoritairement d’événements non graves, de courte durée et spontanément résolutifs » [5]. Le même son de cloche nous provient de l’Agence européenne des médicaments, renseigne France Bleu. Mais pour l’un de ses responsables, Georgy Genov, cette absence de lien direct n’enlève rien à la «  nécessité » de réaliser des études complémentaires sur le sujet, prévoyant « entre autres, des mesures de concentrations hormonales ». Et le même papier de mentionner l’étude dévoilée ce même jour par l’Institut norvégien de santé publique : réalisée sur 6000 femmes âgées de 18 à 30 ans, elle révèle que « les troubles du cycle menstruel sont plus fréquents après la vaccination ». Ces résultats n’ayant pas encore été soumis à l’évaluation par les pairs, ses auteurs ne manquent pas de souligner qu’ils « doivent être confirmés par d’autres études ».

… Puis américaine

Il faut attendre le 05 janvier 2022, et la publication d’une étude américaine financée par les Instituts nationaux de santé (NIH) dans la revue scientifique Obstetrics & Gynecology, pour en savoir plus. Du journal Le Monde jusqu’à L’Express en passant par le mensuel Sciences et Avenir, tous partagent cette info dépêchée par l’AFP : « La vaccination peut perturber le cycle menstruel mais sans réelle gravité », titrait ainsi Libération le sept janvier dernier. Comme l’indique entre autres Le Huffington Post, les scientifiques ont étudié la durée des cycles de 2403 femmes vaccinées ― en majorité avec Pfizer (55%), mais aussi avec Moderna (35%) et Johnson & Johnson (7%) -, âgées de 18 à 45 ans et n’utilisant pas de moyen de contraception. Pour cela, ils ont analysé les données qu’elles ont renseignées sur Natural Cycle, une application validée par l’Agence américaine des médicaments et leur servant à surveiller leur cycle. Ils les ont ensuite comparées avec les données d’un groupe témoin composé de 1556 personnes non vaccinées. Les résultats les plus notoires concernent l’allongement de la durée du cycle menstruel des personnes vaccinées : « Une augmentation de durée a bien été constatée dans le groupe vacciné [ndlr : après administration d’une première dose], mais de moins d’une journée (0,64 jour)  ». Suite à la deuxième injection, la durée du cycle menstruel s’est vue allongée de 0,79 jour en moyenne. Quant à la durée des règles pré et post injection, elle reste inchangée. Des résultats « très rassurants », atteste Alison Edelman, professeure d’obstétrique et de gynécologie à l’Oregon Health & Science University et principale auteure de l’étude. Elle précise également que ce changement s’expliquerait en partie par le fait que «  les systèmes immunitaire et reproductif sont interconnectés ». Et, les vaccins entraînant une réponse immunitaire forte, c’est « l’horloge corporelle », responsable de la régulation du cycle menstruel, qui s’en trouve affectée [6]. En clair, c’est la réponse immunitaire au vaccin, plus que le vaccin lui-même, qui serait à l’origine de ces troubles.

Inégalités de genre

Le 10 janvier 2022, c’est au tour du media Numerama de relayer les conclusions de l’étude. S’il signale d’emblée que ces dernières «  plaident largement en faveur de la vaccination des personnes menstruées », il pointe en revanche que toutes les perturbations du cycle menstruel dont souffrent les femmes « ne sont pas totalement élucidées  ». Ainsi, des « symptômes menstruels exacerbés », des « saignements imprévus » ou des « modifications qualitatives et quantitatives des flux » pour lesquels les données manquent. D’autant que ce n’est pas la première fois qu’un vaccin cause des troubles hormonaux : « En 1913, il avait été montré que la vaccination contre la typhoïde était associée à des irrégularités du cycle menstruel  », renseigne un article du blog Réalités Biomédicales (Le Monde), tenu par le médecin Marc Gozlan. Idem pour la vaccination contre l’hépatite B ou le papillomavirus (HPV) [7]. Problème, note l’auteur, le suivi des essais cliniques vaccinaux « ne comporte habituellement pas la recherche d’irrégularités du cycle menstruel ou des saignements, ce qui rend difficile de déterminer si ces changements sont le fait d’une coïncidence ou d’un effet secondaire potentiel des vaccins  ». D’après lui, il conviendrait donc de délivrer «  une information claire et transparente sur [ces] possibles répercussions » [8]. Car en leur absence, les rumeurs vont bon train dans les milieux dits « antivax » et / ou « complotistes » : ainsi de celle prétendant que la vaccination nuit à la fertilité des femmes et des hommes ; une théorie largement invalidée par la communauté scientifique. Sans parler de la forte dimension sociale que revêt cette question liée à la santé des femmes. Dès lors, toujours dans Numerama, la journaliste invite à interroger davantage les « perturbations du cycle en cette période de pandémie (…) faute de quoi les femmes pourraient à nouveau subir des inégalités de genre » [9]. Comme le révèle Courrier International, le stress induit par la pandémie de Covid-19 aurait en effet conduit à d’autres « bouleversements » de leur cycle menstruel : avec, là aussi, « des règles anticipées ou retardées, [des] symptômes plus prononcés ou encore [des] saignements plus abondants ». Conclusion de cette étude parue dans le journal Fertility and Sterility : « Ces changements peuvent peser sur le bien-être des femmes, en particulier pour celles qui tentent d’avoir un enfant » [10]. Où l’on comprend que le sujet dépasse de loin l’information des femmes quant aux possibles effets secondaires de tel ou tel vaccin, mais devrait pousser la recherche médicale et la société dans son ensemble à prendre davantage au sérieux la santé de ces dernières. C’est qu’en décembre 2021, The International Journal of Epidemiology tirait déjà la sonnette d’alarme : « Le manque de recherches de haute qualité portant sur le Covid-19 et le cycle menstruel reflète l’objectif plus large de la recherche médicale, qui ne donne pas la priorité à la santé des femmes, en particulier en dehors du contexte de la grossesse. La découverte selon laquelle les cycles menstruels semblent avoir été affectés par la pandémie de Covid-19 pourrait avoir des implications importantes pour la société, les inégalités fondées sur le genre et la reprise économique post-Covid » [11]. Bref, pour les femmes, c’est un peu la double peine.

Laura Martin-Meyer.

Revue de presse du 28/02/2022

[1Appel à témoignages du compte Instagram « spmtamere » : https://www.instagram.com/p/CYd4PGSAJc3/

[7L’auteur rend aussi compte d’une autre étude, passée elle plus inaperçue, publiée le 12 octobre 2021 sur la plateforme medRxiv. Katharine Lee, Kathryn Clancy et leurs collègues de l’université d’Illinois ont analysé les données menstruelles de 35 660 femmes âgées de 18 à 80 et ayant reçu deux doses de vaccin Pfizer ou Moderna. Parmi les femmes préménopausées, les scientifiques remarquent qu’« environ 40% ont remarqué que leurs règles étaient plus abondantes ». Pour celles présentant une « endométriose, des ménorragies (menstruations anormalement abondantes et prolongées) et / ou des fibromes », ces saignements s’avéraient autrement plus abondants.

[11The International Journal of Epidemiology, le 02/12/2021 : https://academic.oup.com/ije/advance-article/doi/10.1093/ije/dyab239/6447179?login=true

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