05/01/2023
Point de vue

Face à la pénurie d’organes, la transplantation interespèces ?

Le 15 décembre dernier, se déroulait en public, au Muséum de Toulouse, le débat BorderLine co-organisé par la Mission Agrobiosciences-Inrae et le Quai des Savoirs : qu’elles soient biologiques, morales, juridiques, économiques ou philosophiques, les transplantations interespèces bousculent un certain nombre de frontières, redessinant les contours du corps humain et des êtres vivants. Quelles sont-elles et quelles limites fixer ? Les invités du jour : Olivier Bastien, ancien directeur des prélèvements et des greffes d’organes et de tissus à l’Agence de la biomédecine, Jean-Michel Besnier, philosophe à Sorbonne Université et Fabien Milanovic, sociologue, responsable du Pôle Biotechnologies en Société à Sup’Biotech. Le journaliste Stéphane Thépot, qui y assistait, livre pour nous son regard sur cette table ronde.

L’animal peut-il devenir un médicament ? La question fera frémir les végétariens, qui ne veulent déjà plus considérer les animaux comme des aliments. Mais elle suscite l’intérêt des médecins et des chirurgiens, qui cherchent depuis plus d’un siècle à peaufiner les techniques de transplantation d’organes chez l’humain. A Baltimore (USA), une équipe chirurgicale de l’université du Maryland a ainsi réussi à greffer un cœur de porc sur un malade en janvier 2022. Le patient, âgé de 57 ans, est décédé deux mois plus tard mais l’opération est considérée comme un succès. Le cœur avait été prélevé sur un animal génétiquement modifié afin d’éviter le rejet.
Pour Olivier Bastien, cette « xénogreffe » est un incontestable progrès. Ancien directeur des greffes nationales au sein de l’Agence de la biomédecine, cet anesthésiste-réanimateur qui a commencé sa carrière aux hospices civils de Lyon attire l’attention sur une « pénurie d’organes » humains. Sachant qu’en 2018, l’Agence de la biomédecine a comptabilisé 5.805 greffes, tous organes confondus : un chiffre qui marque le pas, après huit années de forte hausse. « La France prend du retard  », alerte le Pr Bastien. Le médecin lyonnais se place résolument dans le prolongement des travaux d’Alexis Carrel, prix Nobel de médecine en 1912, qui avait lancé les bases de la chirurgie vasculaire et la transplantation d’organes dès le début du XXème siècle à Lyon, avant de poursuivre ses travaux aux USA. A l’époque, la France et l’Allemagne rivalisaient avec les Etats-Unis dans ce domaine. Aujourd’hui, la compétition se joue entre les USA, la Chine et le Japon, constate Olivier Bastien. « Une équipe américaine avait envisagé d’opérer en France, mais je les ai découragés de venir  », témoigne-t-il, un peu amer. A ses yeux, le cadre juridique est trop contraignant dans notre pays, en interdisant de facto tout ce qui n’est pas formellement autorisé au nom de l’éthique.

« Il n’y a pas d’un côté les scientifiques engagés dans une sorte de fuite en avant, et de l’autre des philosophes qui freinent  », tempère Jean-Michel Besnier. Pour ce docteur en sciences politiques de l’université de la Sorbonne, spécialiste de l’épistémologie, les xénogreffes produisent d’abord du fantasme : est-ce le cochon manipulé génétiquement par la société Revivicor pour donner son cœur à l’équipe de Baltimore qui a été « humanisé », ou le patient qui a été « animalisé » ? C’est la barrière érigée depuis des siècles en Occident entre l’homme et l’animal qui se trouve là remise en question. De son côté, le Pr Bastien objecte qu’on utilise déjà au quotidien des tissus porcins pour greffer la peau des brûlés. Le philosophe abonde dans le même sens : en Asie, le siège de la vie ne se situe symboliquement dans les organes, comme en Occident, mais dans les tissus. De fait, sur les xénogreffes, « il n’y a pas de question éthique en Chine », assure Jean-Michel Besnier. D’ailleurs, selon Olivier Bastien, la Chine serait déjà en capacité de produire 1000 porcs génétiquement modifiés par an pour des opérations médicales. Et la perspective d’un nouveau « tourisme médical » de se dessiner, avec des porcs utilisés notamment pour des greffes de cornée.

Mais quid des animaux en question ? Le sort des « cochons médicaments » pose en définitive la question de tous les animaux dits « de laboratoire ». Un paradoxe, alors même que la cause du « bien-être animal » se développe y compris pour les animaux d’élevage. « On utilise tous les jours des lapins pour produire des anticorps. J’ai visité la ferme d’un laboratoire pharmaceutique près de Lyon, c’est très encadré  », assure Olivier Bastien. « Les Aztèques pratiquaient des sacrifices humains, mais ils traitaient très bien les futurs suppliciés », rétorque Jean-Michel Besnier. Le philosophe des sciences soulève une objection majeure, souvent entendue : « Si on maltraite un animal, il n’y a pas de raison de ne pas maltraiter un humain ». Il observe que certains chercheurs ont tendance à ne plus considérer les souris de laboratoire comme des êtres vivants mais plutôt comme « des artefacts  », surtout si elles sont clonées. A ses yeux, cette vision mécaniste, déjà présente chez Descartes, se retrouve chez un prix Nobel : François Jacob, biologiste de l’Institut Pasteur, distingué en 1965 pour ses recherches sur l’ADN et l’ARN, qui aurait « désacralisé » le vivant en le réduisant à « un algorithme ».
La mise au point de prothèses purement artificielles seraient-elles l’alternative aux greffes d’origine animales ou humaines ? Pour Olivier Bastien, le cœur artificiel aurait assurément de l’avenir « si on investissait autant d’argent dans ce projet que pour aller sur la Lune ». Il glisse au passage que le modèle Carmat, développé en France par le groupe Dassault, est déjà tapissé... de cellules de porcs. Jean-Michel Besnier mise plutôt sur le développement des « auto-greffes » à base de cellules-souches. Nous aurions alors une sorte de « jumeau numérique », ce qui pose d’autres problèmes éthiques redoutables. Ces dernières seront peut-être l’avenir à long terme, convient Olivier Bastien, mais rappelle qu’au présent, une greffe, ça n’attend pas. De son côté, le philosophe déclare surtout «  batailler » contre les projets « transhumanistes » soutenus par quelques milliardaires américains. Selon Jean-Michel Besnier, Elon Musk n’hésite pas à utiliser des chimpanzés pour être le premier à mettre une « neuro-prothèse » sur le marché. Demain, tous cyborgs (sur caillebotis) ?

Stéphane Thépot, décembre 2022.

Par le journaliste Stéphane Thépot. décembre 2022

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