16/10/2020
Propos recueillis par L. Gillot, Mission Agrobiosciences INRAE, le 27 août 2020
Nature du document: Entretiens

Croit-on vraiment aux fake news ?

On l’a dit issu d’un laboratoire chinois à Huang, diffusé par les moustiques, créé par Bill Gates pour éliminer les pauvres... Le Covid-19 aura sévi tout autant dans la sphère médiatique que dans nos organismes éprouvés. De pandémie, la crise du coronavirus est devenue ces derniers temps une "infodémie" avec son lot de fake news et autres intox ayant... virusé médias et réseaux sociaux(1). Symptomatique sémantique.
Si l’on s’étonne, s’inquiète, s’alarme ou s’insurge contre ce phénomène, une interrogation persiste : croit-on vraiment aux fake news ? Comment expliquer la (peut-être apparente) adhésion collective à ces informations fausses voire invraisemblables ?
Laissant volontairement de côté les questions du vrai et de la connaissance scientifique, largement abordées, le sociologue Laurent Cordonier détaille ici, strate après strate, les différents procédés à l’oeuvre. Car ce n’est pas un facteur mais une combinaison d’éléments qui explique notre sensibilité aux fake news. Dès lors, inutile de vous croire plus malin que votre voisin : pour ce chercheur, nul n’est à l’abri.

Mission Agrobiosciences-Inrae. Que vous évoque spontanément de cette question - croit-on vraiment aux fake news ?
Laurent Cordonier : Elle m’inspire d’emblée deux interrogations centrales : qu’est-ce que croire veut dire et qu’est-ce qu’une fake news ? Tout d’abord, croire signifie beaucoup de choses différentes : évaluer le degré de croyance d’un individu est loin d’être évident. Prenons comme exemple les théories du complot. Certains instituts de sondage mènent régulièrement des enquêtes pour savoir quelle proportion de la population « croit » à telle ou telle théorie du complot avec, comme résultats, « x% de la population française y adhère  ». Je ne prétends pas que ces sondages sont inintéressants, bien au contraire. Néanmoins, quand une personne répond par exemple « je crois à la théorie des illuminati (2) », manifeste-t-elle une croyance au premier degré ou, plus largement, une défiance vis-à-vis de l’ordre établi ? Ce n’est pas la même chose. On peut supposer que ces sondages mesurent davantage des convictions générales - «  on nous cache bien quelque chose », «  il y a des gens mieux informés que nous qui ne nous disent pas tout…  » - que l’adhésion à telle ou telle théorie du complot en particulier. D’autres méthodes permettent de le faire, mais elles sont plus difficiles à mettre en œuvre. Si des individus croient réellement à une théorie du complot donnée, cela devrait avoir un effet mesurable sur leur comportement : si je crois au premier degré à l’existence des illuminati, par exemple, je vais agir de manière à me protéger de leur influence ou, au contraire, je vais chercher à intégrer leur petit cercle privilégié. Or, on observe qu’il y a effectivement des individus qui se renseignent, sur Internet, sur la façon d’en devenir un. Reste à déterminer quel est le profil de ces personnes et à essayer de comprendre les mécanismes de leur adhésion à cette croyance.

"Une fake news est une information produite à dessein pour tromper le public dans un sens précis"

Deuxièmement, qu’est-ce qu’une fake news ? Le terme revêt des sens bien différents, y compris au sein de la communauté scientifique. La définition peut en être assez restrictive : une fake news est une information produite à dessein pour tromper le public dans un sens précis, ce qui implique une manipulation intentionnelle de l’information. Plus largement, le terme est souvent utilisé pour qualifier une information fausse mais dont on ne connaît rien de l’intention.

Y a-t-il des terrains privilégiés susceptibles d’être plus facilement investis par ces fausses informations ?
Internet a facilité la production et la diffusion des fake news. Auparavant, l’information était diffusée via la presse traditionnelle. Or, la crédibilité de cette dernière repose sur sa réputation, ce qui signifie que les rédactions ne pouvaient pas prendre le risque de diffuser une information sans l’avoir préalablement vérifiée. Il fallait s’assurer que ce ne soit pas une intox – ce qui ne veut évidemment pas dire qu’il ne leur arrivait jamais d’en diffuser ! Aujourd’hui, le contexte a changé : les médias sont pris de vitesse par les réseaux sociaux, ce qui les pousse à réagir de plus en plus vite afin de ne pas manquer un scoop ou une information marquante, sans prendre autant de temps qu’auparavant pour vérifier les faits.
A cela s’ajoute un effet plus mécanique. Il y a de plus en plus d’informations qui circulent et donc, en valeur absolue, plus d’intox.

Qu’en est-il de notre perception de ces informations ? Qu’ont montré les sciences cognitives de ce point de vue ?
De nombreuses recherches tentent de comprendre pourquoi certains individus sont plus sensibles aux fake news que d’autres, et quels en sont les ressorts cognitifs. Les résultats indiquent notamment que les individus ayant un style de pensée dit « analytique » auront tendance à moins y adhérer que ceux qui ont un style de pensée plus « intuitif » : les premiers prennent davantage de temps pour réfléchir à une information qui leur est soumise, tandis que les seconds se fient plus facilement à leur première impression.

"Chacun d’entre nous a tendance à accorder plus de crédit aux informations qui confirment ses convictions qu’à celles qui les contredisent"

Néanmoins, ce n’est sans doute pas le paramètre le plus important pour expliquer leur succès. D’autres biais cognitifs entrent également en jeu, comme le célèbre « biais de confirmation », que l’on pourrait décrire ainsi : chacun d’entre nous a tendance à rechercher et à accorder plus de crédit aux informations qui confirment ses convictions qu’à celles qui les contredisent. Si une fake news va dans le sens de ce que vous pensez, elle ne vous échappera pas et vous en serez plus facilement convaincu. Ceci s’est particulièrement bien illustré lors de la précédente campagne américaine, entre Donald Trump et Hillary Clinton. Des études montrent que les soutiens de Trump croyaient aux fake news concernant Clinton, et réciproquement.
D’autres mécanismes cognitifs vont encore jouer comme, par exemple, l’effet de répétition. Plus vous voyez une information, plus vous aurez tendance à la considérer comme vraie. Par exemple, si vous apercevez plusieurs fois le titre – « on a démontré que l’hydroxychloroquine (HC) est efficace contre le Covid-19 » – vous considérerez cette affirmation plus facilement comme vraie que si vous ne l’avez lue qu’une fois.
Fait notable, ces mécanismes cognitifs classiques vont se combiner à la mécanique d’Internet. Exemple : il est désormais très facile, via Facebook (FB) ou twitter, de partager du contenu, par exemple un article. Vous voyez sur votre mur FB un article dont le titre va dans le sens de vos convictions idéologiques ; vous le partagez, sans même l’avoir lu, à vos proches et à ceux qui vous suivent. La pratique est courante : des études montrent que la plupart des individus qui relaient des articles sur ce réseau social n’en ont lu que le titre. Cela facilite la circulation des fake news. En effet, comment juger la fiabilité d’un article à la seule lumière de son titre ? Ajoutez à cela l’effet de répétition précédemment cité et vous entrapercevez la puissance de cette combinaison.

Si je vous entends bien, il y a un effet conjugué entre nos perceptions, la mécanique des réseaux sociaux et la pression de l’immédiateté dans les médias…
La manière dont fonctionnent les réseaux sociaux favorise effectivement l’expression de certaines de nos pentes cognitives naturelles qui facilitent la diffusion d’informations fausses.

"La confiance est l’une des pierres angulaires de la connaissance".

Il y a un autre élément central à prendre en considération : la source de l’information. Concrètement, la majorité des choses que nous savons sur le monde provient du témoignage d’autrui, et non de nos sens. Je n’ai pas constaté que la Terre est sphérique : on me l’a expliqué. La confiance est l’une des pierres angulaires de la connaissance. Cela implique de bien estimer la fiabilité de l’émetteur. C’est ce que les sciences cognitives désignent par « vigilance épistémique ». Cette vigilance nous rend attentifs à la nature de la source qui émet telle ou telle information : est-elle fiable ? Un message émanant du ministère de la Santé sera plus crédible que celui posté sur FB ou un blog confidentiel. Du moins normalement…
Mais cette vigilance se heurte à cette réalité : quand vous réceptionnez un message, vous allez conserver en mémoire son contenu mais en oublier rapidement la source. Revenons à notre article titré « on a démontré que l’HC est efficace contre le Covid-19  ». Outre, l’effet répétition engendré par les réseaux sociaux, va s’ajouter cette sélectivité de votre mémoire. Vous oublierez rapidement la source exacte pour ne conserver que l’idée que l’HC est efficace. Nul n’est à l’abri de ce phénomène.
Cette « vigilance épistémique » nous conduit également, parfois, à croire à de fausses informations dès lors que la source qui les véhicule est fiable. En l’occurrence, on peut se dire qu’il est logique d’avoir souscrit aux résultats de l’article du Lancet sur l’HC, la revue étant sérieuse. En tant qu’individu, j’ai donc raison de me laisser piéger. Finalement, une source fiable est une source qui nous trompe peu et qui, lorsqu’elle nous induit en erreur, ne le fait pas à dessein.
J’insiste : la source est un élément central. Voilà pourquoi le seul conseil que l’on puisse donner aux gens pour opérer le tri entre le bon grain et l’ivraie, consiste à remonter le flux des informations pour identifier l’émetteur. A cet égard, il importe que les médias restent des informateurs fiables et dignes de confiance, et qu’ils ne se laissent pas aller à la facilité à des fins d’audimat ou par souci d’économie de moyens.

Laurent Cordonier est docteur en sciences sociales, chercheur à la Fondation Descartes et à l’Université de Paris. Il est l’auteur de La nature du social. L’apport ignoré des sciences cognitives aux PUF, 2018.

Entretien avec Laurent Cordonier, sociologue

(1) Voir notamment l’article sur The Conversation "Covid-19 : une uberisation des fake news ", du 14/10/2020.
(2) « Organisation secrète qui agirait dans l’ombre pour diriger le Monde ». Lors de leur dernière enquête sur le complotisme, la Fondation Jean Jaurès et Conspiracy Watch ont posé, entre autres, la question suivante : « Les illuminati sont une organisation secrète qui cherche à manipuler la population ». 27% des personnes interrogées ont déclaré être d’accord avec cette affirmation. Voir l’enquête


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