03/03/2011
Le sens des mots. Mars 2011
Nature du document: Chroniques

Forêt : la loi de la jungle


En cette année internationale des forêts, promenons-nous dans les lois, les terminologies et les normes. Car c’est bien beau de nous dire que chaque année, 13 millions d’hectares disparaissent de la surface du globe, que les forêts couvrent 30% des terres émergées de la planète, qu’elles abritent 80% de la biodiversité végétale et animale, que 300 millions de personnes les habitent ou que plus de 1,8 milliards d’humains en vivent… si nous ne savons pas au juste de quoi la forêt est le nom.
Que l’origine du mot soit sujet à controverse, passe encore. Mais que chaque pays mette à sa sauce les indicateurs et il devient impossible de suivre l’évolution des ressources forestières mondiales, de dresser un inventaire ou de mettre en coupe réglée les bonnes pratiques et la gestion durable.

A l’ombre de l’étymologie

Il est des domaines si touffus que l’on hésite à les explorer tant y est grand le risque de se perdre. C’est sans nul doute le cas de la forêt, consacrée thème de l’année 2011 par le secrétariat général des Nations Unies, les 2 et 3 février derniers.
Les querelles commencent à la source même du mot. Nombreux sont en effet les articles qui rattachent la forêt au francique for-hist, « futaie de sapins ». Une lignée séduisante, mais totalement fausse, si l’on en croit notamment Alain Rey. D’autres voient dans le latin foris « hors de », une origine plus probable. Ainsi la forêt serait un espace situé à l’extérieur de la commune.
Bizarrement, toutefois, forestis apparaît au départ en tant qu’adjectif accolé à la silva (ou selve en ancien français) qui, jusque là, suffisait à désigner cet espace arboré. Que peut bien vouloir dire alors cette redondante « sylve forestière » ? Là encore, Alain Rey nous donne sans doute la clé : c’est en fait du forum, le tribunal, qu’est dérivé le qualificatif en question, qui n’a donc rien à voir avec un quelconque bois. De nature juridique, son usage est réservé, sous les Mérovingiens, aux domaines qui relèvent de la justice du roi (qui seul avait le droit d’y chasser ou d’y autoriser les prélèvements). En ce sens, forestis pouvait parfois s’appliquer à des pêcheries.
De fait, toute l’histoire de la forêt française porte la marque de ce royal intérêt… Depuis le corps des maîtres des eaux et forêts créés par Philippe le Bel jusqu’aux grands boisements de Napoléon III qui instaure les forêts de protection contre les coulées de boue et l’avancée des dunes, en passant par les ordonnances de Colbert qui organisent la gestion des coupes et des plantations. Une politique forestière à laquelle l’Etat républicain consacrera tout autant d’attention, à travers des codes, lois et règlements spécifiques.
Aujourd’hui, la vivacité des débats et la passion des propos qui ne manquent jamais de s’exprimer dès lors qu’il est question des enjeux et des usages d’une forêt, ne sont pas sans rappeler que nos forêts plongent leurs racines dans le forum antique où l’on débattait des affaires publiques. Comme si chacun des citoyens s’appropriait cet espace, qu’il soit domanial ou privé.

Des critères à défricher

Mais où commence au juste la forêt, où finit le bosquet ? Là encore, il y a du défrichage à faire dans l’enchevêtrement des critères et le taillis des normes. C’est « une vaste étendue de terrain peuplée principalement d’arbres », précise le dictionnaire. Un peu vague pour pouvoir effectuer des inventaires fiables, octroyer des aides, faire appliquer des règlements… Du coup, des critères précis sont apparus au cours du 20ème siècle : l’étendue, la densité, la taille des arbres ou encore la vocation principale des terres. Ce qui n’empêche pas la FAO de dénombrer plus de 650 définitions différentes dans le Monde, au gré des situations climatiques et pédologiques, des essences locales, des enjeux économiques et des cultures. Et encore, cela vaut pour les pays qui ont donné un sens précis aux espaces forestiers, ce qui est loin d’être le cas partout. Le Brésil et le Pérou, par exemple, ne disposent d’aucune définition légale en la matière, alors même qu’ils ont à gérer une large partie de la forêt amazonienne.
Dans cette jungle, comment parvenir alors à réaliser des estimations mondiales des ressources forestières à peu près fiables ? Sans prétendre à une portée universelle, la FAO, qui est chargée de cette évaluation, a proposé, en 2000, une classification commune, la plus cohérente possible : est considérée comme forêt une étendue d’au moins 0,5 ha (5000 m2), plantée d’arbres atteignant un minimum de 5 mètres à maturité – ce qui exclut de fait la taïga faite de conifères nains - et d’une densité telle qu’au zénith, leur ombre portée doit couvrir au moins 10% des terres (c’est ce qu’on appelle le « couvert forestier). L’usage de ces peuplements d’arbres est également pris en compte. Ainsi, dès lors qu’ils sont à vocation urbaine ou agricole – telles nos châtaigneraies, nos noyeraies ou nos truffières– ils ne peuvent faire partie officiellement des forêts. Une exclusion à laquelle échappent nos peupleraies... Quand on vous disait que c’était compliqué !

Chacun voit la forêt à sa porte

Peu importe, direz-vous d’un haussement d’épaule : chacun voit sa forêt à sa porte. Eh bien, pas vraiment. Ainsi, pourquoi certains pays asiatiques bataillent-ils pour faire reconnaitre leurs vastes plantations de palmiers à huile en tant que forêt ? En partie pour masquer la déforestation que cette monoculture entraîne… De ce type de classification, dépendent en effet des obligations, des cadres juridiques et des enjeux précis, tels que la certification des bois ou encore l’application de pratiques de gestion durable.
D’ailleurs, pas la peine d’aller chercher du côté des Tropiques ou des régions boréales pour trouver les dissonances. Rien qu’au sein de l’Union européenne, les Etats-membres n’en font qu’à leur tête. Le couvert forestier ? Il va de moins de 10% en Espagne, jusqu’à plus de 30% en Allemagne. Même chose pour la largueur minimum du terrain, qui court de 10 à 30 mètres, la France ayant opté pour 20 mètres. Ah, petit détail supplémentaire : un terrain classé forêt en France ou en Bolivie peut parfaitement être exempt de tout arbre, et ce pendant 50 ans, dès lors qu’il a été boisé auparavant et que les terres ne font l’objet d’aucun autre usage.
Dès lors, pas étonnant qu’au gré des définitions retenues, la superficie mondiale de la forêt, dont on dit couramment qu’elle occupe 31% des terres de la planète, puisse varier du simple au double. Ainsi, selon le Cirad, la seule taïga, comptabilisée ou non en tant que forêt, peut faire varier la surface mondiale de 20%. Une paille.

Par Valérie Péan, Mission Agrobiosciences.

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