C’est le journaliste Yann Kerveno qui, dans sa newsletter du 30 janvier dernier, appelait notre attention sur le sujet (RNJS#3, 2026). L’info ? La Colombie a repris en décembre 2025 les épandages de glyphosate, après dix années d’interdiction (Le Monde, 2015), en vue de détruire les plantations illicites de coca, la plante à l’origine de la fabrication de la cocaïne.
Lors d’un entretien réalisé le 9 janvier 2026 avec le journal hispanique El Pais, le président colombien Gustavo Petro avoue que cette reprise est due aux menaces que subit depuis plusieurs mois le pays andin par le gouvernement de Donald Trump, menaces décuplées depuis l’enlèvement de Nicolas Maduro au Venezuela le 3 janvier 2026 (Courrier international, 2025).
Traitement de choc
Cédant à la pression, Gustavo Petro a ainsi décidé de réautoriser les fumigations de pesticides mais, cette fois-ci, via des drones pouvant cibler davantage les cultures illicites, et donc amoindrir, selon le ministre de la Justice par intérim Andrés Idárraga, l’impact sur « les populations riveraines ou les écosystèmes ». Un revirement de la part du gouvernement mais aussi du président Petro qui s’était pourtant positionné contre ces épandages de glyphosate alors même qu’« il était (encore) sénateur » expliquait le média RFI en décembre dernier. Ce virage semble plaire au locataire actuel de la Maison Blanche qui se sent plus disposé à « un retour à une entente cordiale entre les deux alliés historiques », laquelle était conditionnée par l’engagement du gouvernement colombien à prendre des « mesures agressives » (Le Vert Média, 2026).
Avant 2015, la Colombie était le seul pays au monde à pratiquer ces épandages aériens de pesticides suite au Plan Colombia de 1999. Cet accord bilatéral conclu entre les Etats-Unis et la Colombie, aussi appelé « plan pour la paix, la prospérité et le renforcement de l’Etat », devait empêcher l’exportation de drogues illicites et rétablir la sécurité dans le pays sud-américain (Ed. SciencesPo, 2014). Financé en partie par les Etats-Unis, la stratégie choisie devait permettre à l’armée anti-drogue colombienne de mener une véritable guerre contre le narcotrafic.
Plan de bataille
Cette stratégie militaire déployée pendant une quinzaine d’années a dès l’origine été controversée dans les campagnes colombiennes mais fédère encore beaucoup de personnalités politiques, notamment étasuniennes selon un article de l’Universidad Externado de Colombie publié en juin 2025, convaincus de l’efficacité de cette méthode de fumigations pour éradiquer les cultures illicites. Le Plan Colombia, signé en 2000, aurait en effet permis de réduire les taux de violence - « les kidnappings avaient diminué de 85,4 %, de 1999 à 2005 ; les assassinats de 33,3 % » (Ed. Outre-Mer, 2014) - et de chômage. Selon les mêmes auteurs, une baisse drastique est constatée concernant les plantations de feuille de coca sur le terrain, passant de 163 000 hectares (ha) en 2000 à 62 000 ha en 2010. Le Plan, parfois comparé au Plan Marshall, aurait également permis, un temps, la hausse du PIB du pays, recueillant les faveurs du peuple colombien envers la méthode et maintenant la popularité de l’ex-président colombien Alvaro Uribe alors aux commandes, soit 74 % d’opinions favorables pendant ses deux mandats de 2002 à 2010 (Ed. Outre-Mer, 2014).
Des conséquences ravageuses
Néanmoins, les conséquences sanitaires et environnementales sont désastreuses, comme le dénonce le film « Colombie : poison contre poison » (2018) de Marc Bouchage portant sur les premiers épandages aériens : déplacements de populations, destruction de cultures licites, contamination des sources d’eau potable… Plusieurs agriculteurs des zones touchées par les fumigations dénoncent les effets délétères des produits chimiques : « Le glyphosate détruit la coca, mais aussi le cacao, la banane plantain… Il détruit tout. » explique Carlos Buitron agriculteur dans le sud-ouest de la Colombie, dans (Le Vert Média, 2026). « Même vingt ans plus tard, rien ne pousse sur certaines parcelles », poursuit-il.
Le même cocktail de pesticides serait responsable de nombreux décès d’enfants en bas âge, de malformations, de fausses couches et de cancers. Fabian Mendez, épidémiologiste à l’université de Cali, signalait cependant dans un article de La Croix publié en 2022 que « les études portant sur les humains sont moins concluantes, car il demeure difficile de savoir à quelle quantité de glyphosate le patient a été exposé ». Un manque de preuves qui complique les plaintes des communautés paysannes contre l’Etat et laisse un goût amer : « Peu de Colombiens savent que l’histoire de nombreuses familles est marquée par les pulvérisations aériennes. Les épandages pour ces communautés étaient synonymes d’une guerre menée par l’Etat contre elles, suscitant la méfiance et peinant à apparaître comme une solution » (Fundacion ideas para la paz, 2025).
« Effet cafard »
Aujourd’hui, la production de chlorhydrate de cocaïne est repartie de plus belle en Colombie, atteignant un pic en 2023 : « un record de 2 600 tonnes, soit 53% de plus qu’un an auparavant selon l’ONU » (France 24, 17/09/2025). En clair, les plantations illicites de coca sont loin d’être éradiquées. Malgré un recul des plantations illicites en Colombie autour des années 2010 grâce aux épandages, le trafic mondial de cocaïne s’est en réalité maintenu, via un « report » de ces plantations dans d’autres pays comme la Bolivie ou le Pérou. Ce dernier est d’ailleurs devenu le plus gros producteur de feuille de coca et de cocaïne après la Colombie (Ed. Outre-Mer, 2014).
Selon d’autres sources, tel que l’indiquait en septembre dernier l’Institut Indepaz, l’utilisation de drones de précision censée éviter les problèmes sanitaires et environnementaux ne feront qu’alimenter l’ « effet boule de neige » et l’ « effet cafard » : « Si une opération brûle réellement une partie importante des plants […] Les cultivateurs dépossédés et déplacés, se méfiant davantage du gouvernement, iront dans d’autres régions pour implanter les cocaïers. Les groupes armés alliés de la mafia s’installeront dans une autre enclave productrice. »
D’où, pour la Fondation Ideas para la paz, ce constat en août 2025, il conviendrait d’« adopter une stratégie axée sur le développement de conditions sociales et sécuritaires qui éloignent les communautés du trafic de drogue et des autres économies illégales. Cela ne sera possible que si cette stratégie parvient à fédérer, au minimum, les secteurs de la défense, de l’agriculture et de l’environnement. »
Ah au fait, une dernière question : pourquoi les Etats-Unis sont-ils si prompts à lutter contre ce narcotrafic ? Un journaliste interviewé dans le film déjà cité le dit tout net : « Ils mènent en réalité leur propre guerre en Colombie […] Les Etats-Unis, avec moins de 5% de la population mondiale, consomment la moitié de la drogue produite dans le monde. »
Rien n’est jamais simple, Kessel Media, 30/01/2026.
La Colombie bannit l’épandage de glyphosate, Le Monde, 04/05/2015.
Petro : « Trump m’a dit qu’il pensait faire des choses mauvaises en Colombie, une opération militaire », El País, 09/01/2026.
Pour les États-Unis, la Colombie n’est plus un partenaire dans la lutte antidrogue, Courrier international, 17/09/2025.
La Colombie reprend la pulvérisation de l’herbicide glyphosate pour lutter contre les champs de coca, RFI, 27/12/2025.
Narcotrafic : sous pression de Donald Trump, la Colombie reprend l’épandage de glyphosate sur les plants de coca, Vert – Le média, 27/01/2026.
Plan Colombie et Plan Mérida : chronique d’un échec, Sciences Po – OPALC, 2014.
Nouveau contrat pour la fumigation au glyphosate : entre enjeux politiques et environnementaux, Universidad Externado de Colombia – Département de droit de l’environnement, 24/06/2025.
Le Plan Colombie revisité (1999-2013), Outre-Mer, 2014.
« Colombie : poison contre poison », Reportage de Marc Bouchage, 2018.
En Colombie, les enfants handicapés du glyphosate, La Croix, 17/10/2022.
Au-delà de l’éradication de la coca : penser une stratégie qui fonctionne vraiment, Fundación Ideas para la Paz, 06/08/2025.
Washington retire son soutien à la Colombie dans la lutte antidrogue : que signifie cette décision ?, France 24, 17/09/2025.
Un destin au glyphosate : revenir à l’aspersion aérienne de la coca serait inutile et contre-productif, Indepaz – Instituto de Estudios para el Desarrollo y la Paz, 09/2025.







