24/04/2020
Revue de presse
Nature du document: Revue de presse

Animaux sauvages : un marché loin d’être en voie d’extinction

La crise du coronavirus a levé le voile sur le commerce des espèces menacées d’extinction. Des Échos à Libération, en passant par Rfi, 20 Minutes, ou le Bangkok Post, la presse du monde entier s’interroge. Car ce marché semble bien se placer aux dessus des lois et par delà les frontières. Sans oublier qu’il est loin de se confiner à l’alimentaire. Alors, doit-on réglementer cette pratique, comment et pourquoi ? Pas si simple.

Épicentre de la pandémie de coronavirus, la ville de Wuhan est aussi connue pour être l’hôte du marché de Huanan, devenu tristement célèbre pour sa vente d’animaux sauvages et exotiques vivants, destinés aussi bien à la consommation alimentaire qu’aux besoins de la médecine traditionnelle. Un wet market, marché humide en français, où se côtoient toutes sortes d’espèces pas banales : pangolins, civettes, hiboux, rongeurs, serpents, singes, porcs-épics... Des mets de choix, prisés pour leur finesse gustative mais vendus, bien souvent, dans des conditions d’hygiène déplorables, « touchés par les vendeurs, dépecés, alors qu’ils sont maculés d’urine et que les tiques et les moustiques font une sorte de nuage autour de ces pauvres animaux, par milliers », s’alarme l’ancien président du Comité consultatif national d’éthique, Didier Sicard, au micro de France Culture (27/03/2020). Une vente d’animaux sauvages, en Chine et à travers le monde à laquelle les médias s’intéressent.

La loi de la jungle

« Coronavirus : Pangolin, serpents, chauves-souris... Les espèces sauvages bénéficiaires indirectes de l’épidémie ? », titrait le quotidien 20 Minutes, le 25 février 2020. La veille, le 24 février, le comité permanent du Parlement chinois s’engageait à interdire la consommation et le commerce d’animaux sauvages, étant résolu à «  protéger efficacement la santé et la vie du peuple » (La Croix, 19/04/2020). Dans la foulée, le gouvernement publie une liste des animaux « comestibles », c’est-à-dire ceux relevant du « bétail », voire du « bétail spécial » (CNEWS, le 10/04/2020). N’y figure pas, par exemple, le chien qui obtient le titre convoité d’« animal de compagnie » (Les Échos, le 09/04/2020). De quoi réjouir les défenseurs de la cause animale, mais aussi l’occasion de tordre le coup à un vieux cliché : toujours selon les Échos, plus de 65% des Chinois n’auraient jamais goûté la viande de chien. Et la ville de Shenzhen de donner l’exemple en interdisant, la première, la vente et la consommation de chien, mais aussi de chat (L’Express, le 04/04/2020). Quant à la marchandisation d’animaux sauvages, nous apprend LCI, rien de nouveau sous le soleil de l’Empire du Milieu : cette législation [du 24 février 2020], qui existe depuis l’épidémie de Sras en 2003, n’a en réalité jamais été appliquée. Pour bien le comprendre, un détour par le très sérieux blog « The Conversation » : dans un article intitulé « Trafic d’espèces et pandémie : quelles réponses au non-respect des normes ? », Sébastien Mabile (Président de la Commission droit et politiques environnementales du Comité français de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature, UICN) met à plat les outils juridiques dont disposaient déjà la Chine et le reste du monde pour endiguer, ou du moins réglementer, le commerce d’espèces sauvages menacées d’extinction dont, au hasard, le pangolin chinois, classé « en danger critique d’extinction » par l’UICN. Ainsi, depuis 2016, « aucun commerce international de pangolins ne peut être autorisé sans permis d’importation et d’exportation délivrés par des autorités scientifiques », tandis que « l’article 151 du code pénal chinois réprime leur trafic d’une peine de plus de 5 ans d’emprisonnement, pouvant aller jusqu’à la mort si les circonstances sont particulièrement graves ». Comprendre : « Les pangolins chinois ayant disparu, leur chasse étant par ailleurs interdite, ceux mis en vente sur le marché de Wuhan étaient nécessairement issus de filières clandestines. » D’où, en prévision des critiques de la communauté internationale, l’engagement de la Chine à interdire totalement le commerce et la consommation d’animaux sauvages, « qu’ils soient ou non sur les listes d’espèces protégées  ».

Mauvais traitements ?

Sauf que, depuis, d’après CNEWS, Metro et le Washington Times, des wet markets, comme ceux de la ville de Guilin (sud-est de la Chine) et de Dongguan (sud de la Chine), auraient déjà réouvert… Les raisons du paradoxe sont multiples. D’abord, les besoins de la médecine traditionnelle, grande absente des interdictions nationales (30 millions d’amis, 01/04/2020) : comme l’indique le media Atlantico, les vendeurs de médicaments y auraient repris leurs activités. Des remèdes à base de bile d’ours ou de cornes de rhinocéros administrés pour... lutter contre le coronavirus ! « D’après les autorités chinoises, 85% des personnes atteintes du Covid-19 ont reçu des traitements issus de la médecine traditionnelle chinoise en complément d’un suivi moderne  », renseigne Libération (19/04/2020). Notons au passage que ce secteur, véritable « trésor » national, génère la modique somme de 130 milliards d’euros par an et fait travailler près de 14 millions de personnes (La Croix, le 19/04/2020). Un marché qui pèse lourd, à tel point que pour le socioéconomiste et spécialiste de l’élevage chinois, Jean-Marc Chaumet, « La Chine pourra publier toutes les lois qu’elle veut, et il en existe déjà de nombreuses qui concernent les marchés de la faune sauvage, mais tant qu’il n’y aura pas un réel contrôle des directeurs de marchés, des autorités provinciales et des réseaux mafieux qui gèrent ce business, cela ne servira à rien  » (La Croix, 19/04/2020). A plus tard donc, l’interdiction stricte du commerce et de la consommation d’animaux sauvages.

Un trafic pandémique

D’autant que, loin d’être une exception culturelle chinoise, ces marchés sont répandus sur l’ensemble du globe, comme l’indique un article du Courrier International : « Les Chinois ne sont pas les seuls à manger des animaux sauvages » (28/03/2020). Nigeria, Gabon, République démocratique du Congo (Geo, 16/03/2020), Thaïlande (Courrier International, 22/03/2020) ... Nombreuses sont les autres contrées friandes de ces mets exotiques. Surtout, et c’est là que les choses se compliquent, la plupart d’entre elles sont partie prenante de trafics internationaux en violation de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES). En témoigne cet autre papier du Courrier International, « La Thaïlande abrite-t-elle le prochain Wuhan ? » Car au cœur de Bangkok, au marché de Chatuchak, un « ’Wuhan en puissance’ continue de fonctionner comme si de rien n’était », déplore le Bangkok Post. D’après des images filmées en caméra cachée, le marché abriterait des servals d’Afrique et des fennecs du Sahara étendus aux côtés de serpents, de singes, ou encore de lézards.
Pour comprendre l’ampleur du trafic, revenons-en à nos pangolins. Sur Rfi, l’émission « Aujourd’hui l’économie » établit que pour un mammifère vendu 7 dollars au Nigeria, ses écailles se revendent 250 dollars au Vietnam. Au total, ce ne sont pas moins de 56 pays qui seraient impliqués dans le commerce illégal (The Conversation, 19/04/2020). Et Didier Sicard de déplorer que « les pandémies vont se multiplier tant que l’on n’aura pas criminalisé le trafic d’animaux » (Europe 1, 04/04/2020). Encore faut-il pouvoir se donner les moyens d’une coordination à l’échelle internationale.

A cheval sur l’hygiène

C’est en tout cas l’appel lancé par 241 associations de la protection animale à l’Organisation Mondiale de la Santé, le 06/04/2020 : « Conformément à sa mission déclarée de servir la santé publique, nous exhortons l’OMS à recommander que les gouvernements du monde entier interdisent définitivement les marchés d’animaux sauvages et l’utilisation de la faune sauvage en médecine traditionnelle. » Pour cette dernière, peut-on lire sur le site d’informations de l’ONU (16/04/2020), le problème relève avant tout du respect des normes de sécurité sanitaire des aliments, plus que de la vente en elle-même des animaux sauvages. A cheval sur l’hygiène, son objectif reste, pour l’heure, de « garantir que les aliments vendus sur les marchés soient sûrs ». La cause animale attendra. Mais, dans le fond, l’interdiction de ce type marché est-elle souhaitable, ou du moins, plausible ? Pas sûr car le passage d’un aliment de l’espace du mangeable à celui de non mangeable ne se décrète pas à grands coups de réglementations. En Chine par exemple, « si la consommation des viandes sauvages a diminué dans les grandes villes, elle continue d’illustrer une certaine réussite sociale » note le journal La Croix. Le sujet, sensible, est d’ailleurs largement documenté et analysé par les anthropologues Frédéric Keck (directeur du laboratoire d’anthropologie sociale, Collège de France), Christos Lynteris et Lyle Fearnley, dans un article intitulé « Coronavirus : pourquoi fermer les marchés aux animaux en Chine serait une très mauvaise idée ? » (The Conversation, 03/02/2020). Les risques d’une telle mesure ? « Explosion d’un marché noir incontrôlable » et privation pour les consommateurs chinois « d’un secteur qui représente 30 à 53% de leurs approvisionnements  ». D’où l’intérêt, selon eux, de « mettre en place une réglementation plus scientifique », s’appuyant sur de meilleures pratiques sanitaires, plutôt que de prohiber, purement et simplement, les wet markets. Pour ce qui est de la cause animale, retenons que la pandémie de Covid-19 aura permis d’élargir le champ des préoccupations d’un trafic envisagé jusqu’à présent « essentiellement sous l’angle de la conservation des espèces » (France Info Outre-Mer, 22/04/2020). Viennent désormais s’y greffer des enjeux sanitaires et de sécurité nationale.

Par Laura Martin-Meyer

Le 24/04/2020

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