19/05/2022
Comment la crise de 2008 a induit de nouvelles conceptions de la sécurité alimentaire
Nature du document: Notes de lecture

[Sélection d’ouvrage] Un monde sans faim. Gouverner la sécurité alimentaire.

Contrairement à ce que peut suggérer son titre, Un monde sans faim n’est pas un nouvel ouvrage sur les moyens à déployer pour lutter contre la faim dans le monde. Repartant de la crise de 2008, cette série d’articles scientifiques, édités en mai 2021 sous la direction d’Antoine Bernard de Raymond et de Delphine Thivet aux presses de Sciences Po, s’intéresse à la façon dont cet évènement a profondément rebattu les cartes de la gouvernance mondiale de la sécurité alimentaire, induisant de nouvelles conceptions de la question. Une analyse bigrement éclairante à l’heure où, malheureusement, le sujet revient sur le devant de la scène.

Des outils qui en disent long
Fruit d’une enquête collective, regroupant les contributions de seize chercheuses et chercheurs, Un monde sans faim part du postulat suivant : la crise de 2008 a agi comme un élément « reconfigurateur » de la question de la faim dans le monde et de la gouvernance alimentaire à l’échelle mondiale. Comme l’expliquent d’emblée Antoine Bernard de Raymond et Delphine Thivet dans leur introduction : « si le pic de prix de 2008 a occasionné une crise, c’est moins une crise alimentaire en tant que telle qu’une crise de la représentation de la sécurité alimentaire et de sa modélisation ». Des aspects que cet ouvrage se propose, justement, d’explorer.

Premier constat, les évènements de 2008 ont induit une multiplication « des exercices de prospective sur le futur de l’agriculture et de l’alimentation à l’horizon 2030-2050 ». Dans le premier chapitre, Vincent Cardon et Gilles Tétart s’intéressent à la façon dont les instruments mobilisés pour construire ces scénarios façonnent les projections, induisent des biais, orientent les représentations. Plus précisément, ils distinguent deux approches : celle qui aborde la question de la sécurité alimentaire sous l’angle de la disponibilité alimentaire et celle, plus récente, qui se focalise sur la consommation et les besoins des populations. Or choisir l’une ou l’autre va conduire à des projections très différentes. Ainsi, la première aboutit «  automatiquement à promouvoir l’augmentation de la production alimentaire dans la perspective d’une pression démographique accrue » tandis que la seconde considère que la productivité alimentaire est limitée et qu’il faudra, pour viser la sécurité alimentaire, changer les pratiques de consommation. De là, un premier champ de tension autour du principe selon lequel il faudrait accroître la productivité pour assurer la sécurité alimentaire, qu’étudient Eve Fouilleux, Nicolas Bricas et Arlène Alpha (chapitre 4), puis Pierre-Marie Aubert (chapitre 5).

2008, année de la bifurcation
Plus concrètement, ces outils vont induire deux nouvelles conceptions de la problématique, radicalement opposées. La première, dans la droite ligne d’une conception basée sur la disponibilité alimentaire, postule que la « croissance démographique mondiale, associée à un processus d’urbanisation et une occidentalisation des régimes alimentaires dans les pays émergents, entraîne une augmentation de la demande, qui crée un déséquilibre auquel l’offre doit répondre  » résument Antoine Bernard de Raymond et Delphine Thivet. Il faut donc produire plus, investir dans l’agriculture et les nouvelles technologies. C’est la sécurité alimentaire globale (Global Food Safety). A l’inverse, la deuxième appelée Food Substainability ou alimentation durable, réinterprète le problème de la sécurité alimentaire. Pour agir, il faut d’abord « transformer les régimes alimentaires plutôt qu’augmenter la production ». Les auteurs identifient enfin un troisième cadre, « latéral aux deux premiers », la « Food and Nutrition Security  » ou sécurité alimentaire et nutritionnelle. Celle-ci a notamment pour terreau les graves crises humanitaires induites par les famines et les conséquences sanitaires de la malnutrition chronique, chez les enfants notamment.

Chapitre après chapitre, par touches successives, l’ouvrage dresse le portrait de chacune de ces conceptions, détaillant sa genèse, analysant les logiques d’acteurs, révélant les représentations sous-jacentes voire leurs paradoxes. Exemple ? S’intéressant au cas du Royaume-Uni, qui a fait de la Global Food Safety une priorité scientifique, Antoine Bernard de Raymond insiste sur le fait que réduire cette approche à ses élans productivistes et technologistes serait une erreur. Car celle-ci promeut également «  l’intensification durable  » de la production, soit une «  injonction à produire plus sans étendre les surfaces cultivées ». D’où l’émergence de nouveaux fronts de tension à l’instar des mécanismes de compensation écologique, aux effets controversés, ou la critique adressée à l’agriculture biologique, au motif que celle-ci va accroître les surfaces cultivées, pour compenser ses moindres rendements.
Peut-être l’aurez-vous compris à l’issue de ces quelques lignes : si cet ouvrage universitaire s’adresse en premier lieu aux passionnés du sujet, sa lecture offre une méticuleuse recontextualisation des débats, nourris de plusieurs focus sur des problématiques connexes - accaparement des terres, stratégie brésilienne « Faim zero », droit à l’alimentation en Inde. De quoi ouvrir de belles pistes de réflexion sur ce sujet toujours très débattu.

Un monde sans faim. Gouverner la sécurité alimentaire. Sous la direction d’Antoine Bernard de Raymond et de Delphine Thivet. Les presses de SciencesPo, mai 2021, 304 pages.

Sommaire

  • Introduction, Antoine Bernard de Raymond et Delphine Thivet
  • CH. 1. Modéliser pour mobiliser. Le futur de l’alimentation mondiale. Vincent Cardon et Gilles Tétart.
  • CH. 2. Global Food Security, politique des sciences et stratégies de compétitivité agri-tech. Antoine Bernard de Raymond
  • CH. 3. Le Comité de la sécurité alimentaire mondiale dix ans après la réforme. Jessica Duncan, Nadia Lambek et Priscilla Claeys
  • CH. 4. Produire plus pour nourrir le monde. Processus et enjeux politiques d’un mot d’ordre global. Eve Fouilleux, Nicolas Bricas et Arlène Alpha
  • CH. 5. Fragmentation et privatisation de la gouvernance mondiale de la sécurité alimentaire. Le retour du paradigme productiviste. Pierre-Marie Aubert
  • CH. 6. L’engouement international pour les terres agricoles. Vers un nouveau front productif ? Matthieu Brun et Sina Schlimmer
  • CH. 7. De la lutte contre la faim à la promotion de la sécurité alimentaire et nutritionnelle au Brésil. Grandeurs et revers d’une politique nationale. Florence Pinton et Yannick Sencébé.
  • CH. 8. Aide internationale et sécurité alimentaire. Arlène Alpha et Antoine Bernard de Raymond
  • CH. 9. La constitutionnalisation d’un droit à l’alimentation en Inde. Delphine Thivet
  • Postface. D’une exception agricole vers une démocratie alimentaire. François Collart Dutilleul.
Sous la direction d’Antoine Bernard de Raymond et de Delphine Thivet

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