« Mordre ». Ce verbe n’est pas anodin souligne d’emblée Estelle Fourat. A ses yeux, il résonne dans trois directions. La première d’entre elle, fondamentale en sociologie de l’alimentation, c’est la question des animaux entrant dans le répertoire comestible. « Mange-t-on les animaux qui mordent ou au contraire ceux qui sont tout gentils ? L’anthropologie et la sociologie ont étudié comment les sociétés humaines ont sélectionné les animaux qui deviennent de la chair », explique-t-elle. Or « cela varie d’une culture à l’autre (…) Dans la nôtre, nous allons consommer des animaux qui ne sont ni trop proches, ni trop sauvages. » Exemple ? Les chiens et chats, avec lesquels nous avons presque une relation commensale, de partage de repas, sont exclus de notre répertoire alimentaire tout comme des animaux très sauvages « parce que potentiellement ceux-ci mordent et pourraient nous manger nous-mêmes ».
Mais faut-il le rappeler, la viande n’est pas un aliment comme les autres car sa consommation implique la mise à mort de l’animal. Or celle-ci a, de tout temps, fait l’objet de rituels religieux ou sociaux ayant pour finalité d’encadrer et de rendre acceptable la mise à mort. « Dans toutes les religions, existent des rituels qui permettent de consommer la viande [des animaux tués]. D’ailleurs ces viandes étaient consommées à des moments très rares, comme des fêtes religieuses. Cet aliment présentait une valeur symbolique très forte ; il était offert en sacrifice aux Dieux pour entrer en communication avec eux », explique la sociologue. Or précise-t-elle, aujourd’hui, « avec la disparition du rituel religieux et du christianisme ainsi que la mise à distance de la mise à mort de l’animal, la viande est consommée sous de nouvelles formes. » Des rituels religieux mais également sociaux, ajoute Philippe Baralon. Il rappelle ainsi la place que tenaient, dans la ruralité, le « tue-cochon [2] » et, en Haute-Loire, l’arrivée du bœuf Pascal.
Troisième élément « mordant », la viande est un objet de clivage et de polarisation, et pas uniquement en France. En Inde, détaille Estelle Fourat, le débat se polarise entre régimes végétariens et régimes carnées. Et ceux dont la religion ne prohibe pas la consommation de chair animale, comme les musulmans, ou qui appartiennent à des castes qui seraient impures, « sont fustigés ». Un clivage tout autant social que politique qui « s’observe également chez nous. Il suffit de regarder les programmes du parti animaliste, qui avait mis en équivalence droits des animaux et droits humains (…) ou ceux de partis plus conservateurs qui font l’apanage de la chasse ou de la consommation de viande ». Donc « Manger de la viande est un marqueur identitaire à la fois politique et religieux. », conclue la sociologue.
INVERSIONS DE CONSOMMATION
« Les débats sur manger l’animal sont bien antérieurs à la domestication », insiste pour sa part Philippe Baralon. Car avant d’être éleveurs, les êtres humains étaient cueilleurs et chasseurs, ce qui suppose dans ce dernier cas la mise à mort des animaux. Un acte pour lequel les sociétés humaines ont toutes développées des rites, pour rendre acceptable cette mise à mort. Dans cette perspective historique, ce vétérinaire de formation insiste sur deux éléments majeurs. La première c’est que la domestication a paradoxalement induit « une baisse de la consommation carnée », par une meilleure valorisation des céréales et des protéagineux. D’ailleurs, pendant longtemps, la domestication animale n’a pas eu qu’une finalité nourricière, les bovins étant plutôt élevés pour leur force de travail et la fumure qu’ils fournissent.
Deuxième élément marquant, la consommation de viande constitue un marqueur social qui varie au fil de l’histoire. Au Moyen-Âge, la consommation de viande était plutôt réservée à une élite, le gibier étant le fait du prince ; dorénavant elle est surtout prisée des classes populaires, dans les représentations tout du moins. Si débat il y a aujourd’hui, c’est donc sous une forme renouvelée « d’un débat extrêmement ancien et culturellement, religieusement et socialement marqué ».
DES PROBLEMATIQUES QUI S’ACCUMULENT, SANS SE RESOUDRE
Pour Vincent Chatellier, un autre élément doit être ajouté à cette liste déjà nourrie. Sans doute le mordant trouve-t-il également son origine dans le fait qu’on n’arrive pas vraiment à résoudre les différents éléments de la problématique. Il y a tout d’abord les aspects philosophiques et moraux liés à la mise à mort, déjà évoqués, ainsi que les débats autour des conditions d’élevage et d’abattage. A ces considérations historiques, s’ajoutent des aspects plus actuels qui sont au nombre de trois : l’impact environnemental de l’élevage (émission de GES, déforestation en Amazonie…) ; la concurrence entre alimentation humaine et alimentation animale (argument qui a émergé particulièrement après la crise alimentaire mondiale de 2008-2009) ; l’impact pour la santé d’une consommation excessive de viande rouge.
Manger l’animal 1/4 : Pourquoi des débats si mordants ?
Manger l’animal 2/4 : Consommation de viande : de quoi parle-t-on ?
Manger l’animal 3/4 : Le poulet, révélateur de changements profonds
Manger l’animal 4/4 : Dans le vif du débat







