07/05/2014
Dans le cadre du cycle "Histoire de...". Publié en mai 2014
Nature du document: Actes des débats
Mots-clés: Distribution , Faim , Modèles , Pauvreté

L’aide alimentaire : en bout de courses ?

Comme on pouvait s’y attendre, au lendemain de la clôture de leur campagne hivernale, les Restos du cœur dressent un bilan «  dramatique » (1) de la situation, le nombre de bénéficiaires ayant cette année dépassé le million. Dans les déclarations, la lassitude se mêle à la colère.
Désormais, l’aide alimentaire se trouve prise en tenaille entre d’un côté un accroissement de la pauvreté et, de l’autre, des aides publiques qui se réduisent comme peau de chagrin. Un contexte qui pousse les principaux acteurs à multiplier les appels aux dons et à la générosité du public. Jusqu’à quel point ?
Bénévoles aux Restos du cœur, représentants des épiceries solidaires, militants associatifs, élus en charge des questions de solidarité et de cohésion sociale, étudiants, chercheurs, membre du CESR… Ils étaient nombreux à prendre place, ce mercredi 26 mars 2014, au restaurant l’Hémicycle pour débattre du devenir de l’aide alimentaire. Avec cette envie : plutôt que de lancer un énième cri d’alarme sur la situation actuelle, inversons la tendance, identifions les pistes fertiles. Pour lancer la réflexion, la Mission Agrobiosciences avait sollicité l’analyse, hautement critique, de Dominique Paturel, chercheure à l’UMR Innovation (Inra Montpellier), et le témoignage, décapant, de Véronique Blanchot, du réseau national des épiceries solidaires. Un dialogue salutaire.

« L’aide alimentaire est le symbole de l’échec du système productiviste »
Le moins que l’on puisse dire, c’est que Dominique Paturel ne mâche pas ses mots. Retraçant la genèse l’aide alimentaire, elle énumère une à une les difficultés auxquelles elle est désormais confrontée. Première d’entre elles, sa logique d’approvisionnement. Des Restos du cœur aux Banques alimentaires, en passant par le Secours Populaire ou le Secours catholique, les associations récupèrent, notamment, surplus et invendus auprès de la grande distribution. Pour subvenir aux besoins des plus démunis, elles mobilisent de fait les circuits longs, s’adossent au modèle dominant de l’agriculture productiviste. Pour Dominique Paturel, «  l’aide alimentaire est le symbole de l’échec du système productiviste  ».
Second écueil, le désengagement historique de l’Etat. Celui-ci a, dans les années 80, délégué la gestion de l’aide alimentaire à l’humanitaire. Avec pour corollaire, la nécessaire course aux subventions, européennes notamment, pour financer le système.
A cela s’ajoute l’émergence, depuis plusieurs années, de nouveaux acteurs sur le marché de l’aide alimentaire, à l’instar des épiceries solidaires ou de la Fédération des paniers de la Mer (2). Sans remettre en cause le bien fondé de ces démarches, Dominique Paturel s’interroge sur cette multiplication des structures qui va «  complexifier l’échiquier de l’aide alimentaire ».

« L’aide alimentaire, un marqueur de la pauvreté »
Bien souvent, ce sont les travailleurs sociaux qui orientent les individus vers les structures d’aide alimentaire avec, comme idée sous-jacente, que l’argent ainsi économisé pourra leur permettre de payer le loyer, les factures. De fait, «  l’alimentation devient une variable d’ajustement  » ; « l’aide alimentaire, un marqueur de la pauvreté »…
Parallèlement, les producteurs se trouvent dans des situations financières de plus en plus tendues. Dans de nombreux cas, les prix d’achat sont inférieurs aux coûts de production. Comment repenser un système qui est très clairement sur la corde raide ? En retrouvant la mémoire du lien entre production et consommation, explique Dominique Paturel qui plaide pour une véritable démocratie alimentaire au sein de laquelle le pauvre n’est pas un sous-consommateur. «  Les pauvres ne sont pas moins doués que nous pour faire la cuisine  ».

« On peut changer la vision de l’aide alimentaire »
Renouer les liens entre production et consommation, c’est justement le pari – gagnant – réalisé par le projet Uniterres. A l’origine du projet que présente Véronique Blanchot, un constat : d’un côté, parmi les bénéficiaires de l’aide alimentaire se trouvent de plus en plus d’agriculteurs ; de l’autre, les épiceries solidaires (3) peinent à s’approvisionner en fruits et légumes frais et de qualité. Ou bien les produits ne sont vraiment plus de première fraîcheur, ou bien ils sont livrés en telle abondance, des endives par exemple, qu’il faudrait en manger matin, midi et soir pour écouler les stocks. Mettre en place un système d’approvisionnement solidaire, entre les producteurs en difficulté et les épiceries solidaires. Voilà la piste explorée par ce projet. Le principe ? Uniterres passe un contrat avec les producteurs, garantissant l’achat de leur production sur l’année avec des prix fixes, définis collectivement. Les atouts de cette AMAP (4) puissance 10 sont multiples. Pour les producteurs, le système offre une visibilité économique, qui leur permet de redresser leur situation financière, de reprendre confiance en eux et de retrouver une certaine dignité. Les clients des épiceries solidaires, quant à eux, disposent de produits frais et de qualité, à moindre prix, et sont fiers d’être utiles aux producteurs.
Et qui mieux que d’anciens agriculteurs pour accompagner leurs collègues en difficulté ? Alors que nombre de cinquantenaires se voient mis sur la touche du marché de l’emploi, Uniterres a choisi de faire valoir l’expérience de ces derniers pour accompagner les producteurs du programme. Là aussi, un pari gagnant.

« On est en circuits longs par la force des choses »
« On aimerait que cela fonctionne partout mais on a un problème, celui de la quantité. » A l’issue des interventions de Dominique Paturel et Véronique Blanchot, une bénévole des Restos du Cœur témoigne. Certes, Uniterres a de nombreux avantages mais il ne permet pas de subvenir aux besoins de toutes les personnes en situation de précarité alimentaire. En Haute-Garonne les restos distribuent 6400 repas sur 4 jours. Et la bénévole de lâcher : « On est en circuits longs par la force des choses »…

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LES INTERVENANTES

Chercheure à l’UMR Innovation Supagro-Inra Montpellier, Dominique Paturel travaille sur les questions d’accès à l’alimentation des ménages les plus modestes. Dans le cadre du Réseau Rural Français, elle coordonne le groupe de travail « Agriculture et nutrition ». Elle est l’auteure de plusieurs communications sur le sujet, dont « Aide alimentaire et accès à l’alimentation ».

Titulaire d’un Master Innovation Economie Sociale, d’un diplôme de Conseillère en Economie Sociale et Familiale et ancienne formatrice, Véronique Blanchot est responsable du pôle Alimentation / Santé du réseau national des épiceries solidaires. Elle a notamment en charge le développement du programme Uniterres. Ce programme vise à rapprocher l’aide alimentaire des petits producteurs locaux et mettre en place des actions participatives autour de la consommation de fruits et légumes frais. Actuellement en phase pilote, le programme Uniterres, en place en Poitou-Charentes et Aquitaine, a démarré au 1er novembre 2013 en Midi-Pyrénées.

Le cycle HISTOIRE DE…

Conçu par la Mission Agrobiosciences, « Histoire de… » est un cycle qui se propose d’éclairer, à travers l’histoire, les questions qui se posent dans le champ de l’alimentation et de l’agriculture. Non pas pour en exalter le passé en entretenant la nostalgie d’un paradis perdu mais, tout au contraire, pour mieux comprendre les enjeux actuels. En remontant ainsi le fil de l’histoire, ce cycle cherche à retracer les évolutions et à identifier les ruptures successives – technologiques, économiques, politiques ou culturelles – qui sous-tendent nos relations contemporaines à l’alimentation.

Après avoir dirigé le Pastel, une étoile au Michelin, Gérard Garriguesl distille aujourd’hui sa passion dans les cuisines du Moaï, au Muséum d’Histoire Naturelle, et de l’Hémicycle, situé aux Abattoirs, dans l’enceinte du Musée d’art moderne et contemporain de la ville Toulouse. Son leitmotiv ? Travailler des produits frais, de saison, et issus de producteurs régionaux. Une démarche Qualivore que ce chef hors pair également féru d’histoire de la cuisine mettra en musique à l’occasion de chaque rencontre d’Histoire de... .
Cette rencontre a été accueillie au restaurant l’Hémicycle du chef Gérard Garrigues, le mercredi 26 mars 2014.

Avec Dominique Paturel, chercheure à l’Inra à l’UMR Innovation ; Véronique Blanchot, responsable du pôle Alimentation/santé du réseau national des épiceries solidaires (Andes)

Notes

[1] Le Télégramme, 27 mars 2014
[2] Les associations membres récupèrent les poissons invendus sur les marchés de criée. La pêche collectée est transformée dans des ateliers de réinsertion puis redistribuée aux associations d’aide alimentaire. En savoir plus : http://www.panierdelamer.fr/
[3] Les épiceries solidaires sont des structures qui proposent en libre-service des produits de consommation courante à des personnes en situation de précarité, contre une participation financière de 10 à 30% du prix usuel. Le principe des épiceries solidaires est de lutter contre l’exclusion sans favoriser l’assistanat, de respecter la liberté des personnes et de promouvoir leur insertion durable. Voir le site : http://www.epiceries-solidaires.org/
[4] Association pour le maintien d’une agriculture paysanne


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