21/06/2022

Géopolitique : la puissance de l’arme alimentaire

L’alimentation ne sert pas qu’à approvisionner les populations : elle alimente aussi des rêves de puissance à l’international. En Europe, on l’avait un peu oublié, à l’inverse d’autres régions du globe. En Chine et en Russie notamment, disposer de céréales et autres productions consiste bel et bien en une arme, affûtée par des stratégies clairement affichées. Un éclairant tour du monde à l’aune de ces questions on ne peut plus d’actualité, entre guerres, raréfaction des ressources et embargos, à travers un entretien exclusif avec le professeur de géopolitique Pierre Blanc (Bordeaux Sciences Agro et Sciences Po Bordeaux), chercheur au Lam (Les Afriques dans le Monde, CNRS/Sciences Po) et rédacteur en chef de Confluences Méditerranée. Ses deux derniers ouvrages ? Terres, pouvoirs et conflits. Une agro-histoire du monde (Presses de sciences po, 2020) et, avec Jean-Paul Chagnollaud, Le rendez-vous manqué des peuples. De l’échec des révolutions populaires au dérives populistes (Autrement, 2022).

Vous distinguez dans un article paru récemment dans Le Déméter [1] , titré « Nourrir la puissance : l’alimentation au prisme de la géopolitique », trois cas de figure anciens, ravivés par la guerre en Ukraine, qui lient étroitement l’alimentation et les affrontements armés. Le premier concerne l’alimentaire pour le militaire. En clair, la nécessité de nourrir les troupes. Le deuxième cas, c’est le militaire pour l’alimentaire, dès lors que le conflit est mû par l’acquisition de nouveaux territoires agricoles et donc de nourriture. Cette dimension est-elle présente aujourd’hui chez Poutine, notamment à l’égard du Donbass ?

Pierre Blanc : On ne peut pas dire de l’opération russe qu’elle soit guidée par la saisie de terres et de biens à des fins de production alimentaire, même s’il est difficile de savoir exactement les visées de Poutine. Nous ne sommes pas du tout dans la reproduction de l’opération Barbarossa, en 1941, qui, sur ces mêmes territoires, illustre pleinement ce volet du militaire pour l’alimentaire : la prise des tchernozioms (sols noirs très fertiles) ukrainiens et russes par Hitler, qui y voyait un enjeu vital. Reste qu’indirectement, l’est de l’Ukraine étant riche de terres agricoles, cette saisie pourrait fournir aujourd’hui à la Russie un avantage à l’international, en termes d’exportations, mais je ne pense pas qu’à l’origine, ce soit l’effet recherché.

En Ukraine, le siège de Marioupol a été marqué de ce sceau, encerclant des populations affamées.

En revanche, le troisième volet que vous déployez, le militaire par l’alimentaire, qui vise à affaiblir l’adversaire par la privation de nourriture, semble plus présent actuellement…

L’arme de l’embargo voire du blocus n’a jamais vraiment disparu. En Syrie, Bachar Al Assad a clairement utilisé l’alimentaire à cette fin, à une échelle infra-étatique, en maintenant un blocus étroit du camp palestinien de Yarmouk en 2013 et 2014. En Ukraine, le siège de Marioupol a été marqué de ce sceau, encerclant des populations affamées. On peut effectivement penser que cette tactique a été basée sur l’idée d’une reddition en raison des difficultés à s’approvisionner. Plus indirectement, la fragilisation de l’Ukraine par le blocus des ports et donc des containers de blé et autres productions agricoles, génère un grand manque à gagner pour le pays, ce qui relève aussi de ce registre.

Au-delà du cas de l’Ukraine, le réchauffement climatique et la raréfaction des ressources ne vont-ils pas raviver les liens entre enjeux alimentaires et conflits armés dans certaines régions du globe ?

L’historien Timothy Snyder, spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, a évoqué dans un livre [2] paru en 2015, l’hypothèse d’un renforcement du militaire pour l’alimentaire dans un scénario d’aggravation climatique. Même s’il faut rester très prudent, j’ajouterais que cela pourrait avoir lieu, dans un contexte de stress environnemental, y compris à des échelles infra-étatiques : nous pourrions assister à l’intérieur même de certains pays à une démultiplication de conflits d’usage, notamment sur les ressources en eau, pouvant donner lieu à des violences. Par exemple, entre pasteurs et éleveurs, comme cela a déjà lieu dans les régions sahéliennes, dans la corne de l’Afrique, ou encore au sud du Soudan… Là, la situation pourrait virer au paramilitaire pour de l’alimentaire.

Dans ce même article, vous insistez sur l’importance de l’alimentation pour asseoir la puissance étatique. C’est-à-dire la capacité d’un pays à peser sur les affaires du monde. Mais aussi pour nourrir son pouvoir (que vous distinguez de la puissance), lequel s’exerce en interne, pour nourrir ses populations. Là aussi, ces deux dimensions semblent avoir été réaffirmées à l’occasion de la pandémie du Covid, qui a mis en exergue les interdépendances et des pénuries, ou du moins le renchérissement de certains produits agricoles et alimentaires.

Ces dimensions n’avaient pas totalement disparu. Revenons à la Russie. Dès 2000, avec l’accession au pouvoir de V. Poutine, il est clair que l’intention est celle d’une puissance arrimée, entre autres, au renforcement des avantages comparatifs nés de la richesse de ses terres agricoles. J’ai observé de près le débat sur le démantèlement des structures foncières collectivistes, kolkhozes et sovkhozes, avec d’un côté les tenants de l’ancien régime qui voulaient garder ces structures et de l’autre, ceux qui prônaient une révolution néo-libérale. A peine arrivé au pouvoir, Poutine s’est engagé lui-même sur la question en accélérant la promulgation d’une loi qui a complètement restructuré le foncier. C’est le début de toute une batterie de mesures qu’il a fait adopter, considérant que l’agriculture était à la fois une importante cause de fragilité si la Russie ne la soutenait pas, et une source de puissance pour le pays si tout était mis en œuvre pour qu’elle renaisse. Au moment où il a pris le pouvoir, la fragilité était réelle car, depuis les années 1990, les productions s’effondraient, exposant le pays à des importations coûteuses, encore plus depuis la chute du rouble en 1998.

Depuis 2001, Poutine a promu l’agriculture à des fins de puissance.

Depuis l’arrivée de Poutine, la Russie a donc changé de registre au point que l’agriculture est devenue un élément du répertoire de sa puissance. Ainsi, Moscou a utilisé la production céréalière pour venir en appui à son allié Bachar Al Assad, quand le « grenier » du pays, l’Euphrate, est passé sous contrôle de Daesh entre 2014 et 2017. Livrer du blé, pour la Russie, c’est un moyen supplémentaire pour agrandir sa sphère d’influence…
Si l’on se déplace plus à l’est, ce lien entre puissance et agriculture paraît très prégnant dans le cas de la Chine, dont le projet de puissance affirmé par Xi Jinping est aujourd’hui pensé et indexé sur l’agriculture et l’alimentation. Cependant, derrière ce rêve de puissance, il s’agit en agriculture et alimentation de s’armer d’une capacité à ne pas trop dépendre des autres, car à la différence de la Russie ou même des États-Unis, ses ressources en terres et en eau constituent un facteur limitant. Autant la Russie, au vu de ses atouts agricoles, peut prétendre à peser sur d’autres par ses agro-exportations, comme les États-Unis en leur temps avec le monopole de l’arme alimentaire ; Autant la Chine, en particulier depuis Xi Jinping, fait en sorte d’améliorer sa capacité à ne pas trop dépendre des autres du point de vue alimentaire, en sachant qu’en dernière instance, c’est bien la capacité à peser sur les affaires du monde qui est visée, au moins sur le plan économique et, peut-être un jour, sur le plan militaire.

Cette stratégie passe notamment par le rachat ou la location de terres dans d’autres pays…

Effectivement, il s’agit là du volet externe d’une stratégie d’ampleur, qui s’intéresse tout autant au rachat et à la prise de participations dans des entreprises, car toucher à la terre des autres, c’est toujours délicat. Mais il y a aussi un volet interne. La grande problématique de la Chine, c’est le manque de terres et d’eau. Elle n’a que 9% des terres arables de la planète, pour 20% de la population mondiale, sachant qu’en plus, ces surfaces se voient grignotées. D’où une politique foncière et structurelle visant à limiter cette emprise, à récupérer des terres en déshérence et à encourager le remplacement d’une population âgée par des entreprises supposées plus modernes. Quant à la rareté de l’eau, surtout dans les zones productrices de céréales, en particulier le Nord-Est, elle oblige à opérer de gigantesques transferts hydriques organisés depuis le Yang-Tsé-Kiang situé au sud. Enfin, pour contribuer à desserrer la dépendance, se déploie une stratégie commerciale de création de zones de libre- échange sur des produits donnés. Reste l’enjeu du soja, qu’elle importe en grandes quantités. Là, Xi Jinping fait en sorte de moins dépendre des Américains, via d’importants investissements au Brésil, en Argentine, au Paraguay…dans le cadre d’une route de la soie à laquelle aucune contrée du monde ne semble échapper…

Et l’Europe, sa puissance ne résidait-elle en une stratégie d’autosuffisance ?

L’Europe n’est pas une puissance classique, ne serait-ce que parce qu’elle ne dispose pas d’un pilier militaire qui se trouve au cœur de la puissance traditionnelle. Cependant, l’agriculture a été le ciment de cette puissance singulière car le budget de la PAC a pu atteindre 75% du budget général. Par-delà cette vertu d’unification politique d’un ensemble émergent, l’agriculture a été pensée selon les deux axes de la puissance, la capacité à ne pas dépendre et la capacité à peser sur d’autres. Dans un premier temps, la PAC a été vouée à garantir les approvisionnements alimentaires d’un ensemble voulant ne pas dépendre des États-Unis. Puis, avec la réussite de la PAC, dans les années 1970, cela a basculé provisoirement en une capacité à peser sur d’autres, avant que cette politique agricole commune ne soit vite rattrapée par les contraintes du commerce international, du budget et de l’environnement.

Il n’y a pas de puissance sans stratégie alimentaire

Finalement, existe-t-il des grandes puissances dénuées de capacités alimentaires ?

Non, mais disons-le autrement : il n’y a pas de puissance sans stratégie alimentaire. Prenons le Japon, dont nous n’avons pas encore parlé. Dès 1946, au regard de son insularité, il fait en sorte d’acquérir une autosuffisance maximale. Autre exemple, l’Inde, où Nehru déclare dès 1948, un an après l’indépendance, « tout peut attendre sauf l’agriculture ». Ceci prendra sa résonance avec la révolution verte indienne lancée au mitan des années 1960. En sachant que, jusqu’alors, l’Inde recevait le plus gros contingent de l’aide alimentaire des États-Unis, ce qui était problématique pour un pays qui se déclarait non-aligné… Ce bond technologique et la hausse spectaculaire des rendements, avec tous leurs effets négatifs sur les plans environnementaux et sociaux, ont malgré tout permis à l’Inde d’atteindre une autosuffisance en blé et en riz dans les années 2000. C’était l’objectif.
C’est vrai aussi pour des puissances de moindre importance, tels certains pays du Moyen-Orient qui voulaient avoir une stratégie de puissance régionale et qui ont formulé une politique agroalimentaire destinée à ne pas trop dépendre de l’extérieur, particulièrement des États-Unis qu’ils défiaient plus ou moins : la Syrie après la révolution baasiste, l’Égypte après la révolution nassérienne et jusqu’au retournement de géopolitique voulu par Sadate ainsi que l’Iran depuis la révolution islamique. Même l’Arabie saoudite, pourtant alliée des États-Unis, s’est lancée dans une politique d’autosuffisance après la guerre de Kippour.

Et qu’en est-il d’Israël ?

Sa stratégie agricole est marquée par une approche spatiale. L’agriculture a cette fonction clairement « territorialisante » qui est fondamentalement géopolitique. Dans le cas présent, depuis le Yichouv qui désignait l’ensemble des peuplements juifs en Palestine avant la création de l’État d’Israël, jusqu’à la colonisation après 1967, en passant par la saisie des terres palestiniennes dès 1948, l’agriculture a été l’instrument privilégié du déploiement territorial israélien. En clair, Israël produit son territoire par l’agriculture, non tant pour diminuer sa dépendance qu’à des fins de construction étatique mais aussi d’occupation et de colonisation de l’espace palestinien.

Des sanctions à double tranchant

Revenons à l’arme alimentaire et à ce « hard power » que sont les sanctions ou les embargos. Vous dites dans votre article que ce moyen d’action est très aléatoire et donne lieu parfois à des retournements de situation. A l’heure de sanctions occidentales contre la Russie, il est intéressant de souligner cette faille…

Oui, c’est important de le rappeler. Ainsi, le fort investissement des États-Unis sur le soja, visant à approvisionner la Chine pour imposer en retour certaines conditions, s’est renversé contre Washington lors du durcissement commercial sino-américain voulu par Donald Trump : la Chine, qui était déjà engagée dans une diversification de ses approvisionnements auprès de l’Argentine, du Brésil et du Paraguay, a pu d’autant plus aisément se passer de la production des États-Unis. Résultat, Trump a dû faire voter en urgence, en 2018 et 2019, des plans d’aides aux farmers américains (traditionnellement républicains) de 12 puis de 16 milliards de dollars ! De même, après l’annexion de la Crimée en 2014, la Russie a retourné le régime de sanctions européennes à son avantage, en répliquant par un embargo alimentaire contre l’UE. Ainsi à l’abri de nos productions agricoles, elle a pu développer les denrées qui lui manquaient, comme le lait et certaines, et se tourner vers d’autres pays pour les fruits et légumes.

On fait souvent rimer puissance et autosuffisance, mais ces exemples montrent que ce n’est pas toujours vrai.

Effectivement. La Chine a pleinement intégré son incapacité à subvenir par ses seules productions à tous ses besoins alimentaires. En revanche, elle a misé sur une stratégie de quasi autosuffisance pour les grains – souvenons-nous de la famine qui a sévi de 1958 à 1961. Aujourd’hui, elle cherche à l’être tous les ans à 95% pour le blé et le maïs. En revanche, elle a sorti le soja de ces objectifs, mais elle organise comme on l’a vu sa dépendance.
Reste qu’historiquement, la puissance a souvent été cherchée au travers de l’autosuffisance, notamment en Europe, aux États-Unis et même au Moyen-Orient : dans cette région du monde, malgré les conditions de ressources très limités, certains pays ont fait, après leur indépendance, de l’autosuffisance alimentaire un vecteur d’émancipation. Faut-il rappeler qu’ils sortaient parfois de plusieurs siècles de domination ? Ce pari a été perdu pour l’essentiel, en raison du poids démographique qui n’a cessé d’augmenter ou des conflits. Il n’empêche que cette politique a longtemps été au cœur du discours nationaliste en Égypte, en Syrie ou encore en Iran qui a créé un ministère du djihad agricole au lendemain de la révolution islamique 1979. Si cette autosuffisance n’est plus réalisable, certains de la région, notamment les pays arabes du Golfe, investissent fortement à l’international, dans les locations de terres ou les grandes firmes agricoles de sorte à garder une capacité à ne pas trop dépendre.

Que dire de la Turquie, une puissance agricole montante, et qui joue d’ailleurs un rôle important dans le conflit Russo-ukrainien ?

Ce cas est très intéressant. Il illustre pleinement ce qu’est une puissance régionale : elle a une volonté de puissance très affichée, une capacité à peser, beaucoup plus avec Erdogan que sous les kémalistes, au pouvoir de 1923 à 2002. Lesquels, blessés et humiliés par la dislocation de l’Empire Ottoman en 1920 avaient une volonté farouche de maintenir leur intégrité territoriale et d’éviter tout problème avec les pays voisins. Erdogan, lui, veut rayonner à l’international. Dans cette perspective, l’agriculture fait partie des éléments qu’il mobilise dans son discours et dans des politiques publiques ambitieuses, notamment avec les grands aménagements hydro-agricoles dans le sud-est anatolien : 22 barrages pour l’irrigation et la production électrique. Il continue d’investir, avec 500 000 hectares nouveaux irrigués, mais on est loin de son objectif fixé à 1,7 million d’hectares. Le problème, c’est que cela assèche l’Euphrate et le Tigre. Voilà aussi ce que produit la démesure de la recherche de puissance.

Justement, avec la sécheresse, à laquelle s’ajoutent la guerre, le Covid, l’inflation, n’y a-t-il pas un glissement qui s’opère du rêve de puissance agricole vis-à-vis de l’extérieur à un impératif de pouvoir au sein même des États, pour asseoir une souveraineté alimentaire et éviter de possibles émeutes de la faim ?

Votre remarque est intéressante. On passerait de l’un à l’autre. Il est clair que pour beaucoup de pays importateurs, le premier impératif actuel est celui de garder la main sur leur société, autrement dit, d’assurer le pouvoir dans leur espace souverain. Je pense notamment aux pays arabes qui craignent des révoltes puisant entre autres dans les pénuries ou la cherté alimentaires. Pour autant, peut-on parler de glissement général de la puissance au pouvoir ? Je n’irai pas jusque-là. Disons que nous assistons à l’intensification d’un impératif de stabilité politique reposant sur la sécurité alimentaire.

Entretien avec Pierre Blanc

A lire aussi sur le site des Controverses européennes, une table ronde sur l’après-printemps arabe avec Pierre Blanc : https://controverses-europeennes.eu...

[1Le Déméter 2022, « Alimentation : les nouvelles frontières », sous la direction de Sébastien Abis et Matthieu Brun, Editions IRIS.

[2Black Earth : The Holocaust as history and Warning.(Terre noire : L’holocauste et pourquoi il peut se répéter) Londres, Radom House.


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