21/01/2026
Revue de presse du 21 janvier 2026
Nature du document: Revue de presse
Mots-clés: Crises , Santé , Terroir

Dry January ou Donald Trump, quels fléaux dans les vignes ?

En dépit de la colère unanime des syndicats agricoles contre la signature de l’accord commercial de l’Union Européenne avec les pays du Mercosur, le secteur des vins et spiritueux « made in France » pourrait tirer son épingle du jeu. Mais la consommation locale serait menacée par la nouvelle tendance des boissons sans alcool et l’abstinence volontaire prônée pour des raisons sanitaires.

La hausse des tarifs douaniers est l’une des armes favorites du président américain Donald Trump. Le locataire de la Maison Blanche a dégainé une nouvelle menace de surtaxe des vins français pour punir Emmanuel Macron qui résiste, avec d’autres partenaires européens, à sa volonté affichée d’annexer le Groenland. Des taxes de 200% signeraient « l’arrêt total des exportations », réagit Jérôme Bauer, président de la Confédération nationale des producteurs de vins d’appellation d’origine contrôlée au micro de Radio France. Le vigneron alsacien souligne que le marché américain représente 40% des exportations de vins français. « On risque d’avoir un nombre conséquent de producteurs qui mettent la clé sous la porte », estime Jérôme Bauer qui se définit comme « otage » de la situation. « On en a marre d’être les victimes collatérales de toutes ces décisions et stratégies politiques de règlements commerciaux », confirme le président gersois des vins de Côtes de Gascogne dans La Dépêche du Midi.

La filière viticole était pourtant présentée quelques jours plus tôt comme l’une des « gagnantes discrètes » de l’accord commercial de l’Europe avec les pays du Mercosur, avec la filière laitière, dans la revue de presse de France 24. L’Armagnac pourrait ainsi profiter de la baisse des droits de douane vers l’Argentine ou le Brésil pour compenser les barrières douanières, revues à la hausse vers les USA ou la Chine, selon Jean-Christophe Barbeau. Ce producteur, qui siège à la chambre d’agriculture du Gers, explique à la télévision régionale que la moitié des 2,8 millions de bouteilles d’Armagnac vendues en 2024 étaient destinées à l’export. L’élu gascon tempérait toutefois son élan d’optimisme au micro de Sud Radio. « Le salaire moyen, c’est entre 350 et 500 euros. Qui peut se permettre aujourd’hui d’acheter de l’Armagnac, quand des alcools locaux coûtent 2 euros la bouteille », demande Jean-Christophe Barbeau ? « Ce sera l’agro-industrie, les grands groupes, les appellations phares comme le Cognac, le Champagne ou les grands Bourgogne » qui pourront à ses yeux tirer leur épingle du jeu.

Mais bon sang, c’est bon ou pas... pour la santé (et la planète) ?

Sur le marché intérieur, les vignerons doivent faire face en ce mois de janvier aux freins que s’imposent les consommateurs eux-mêmes après les fêtes, souvent arrosées, de fin d’année. La mode du Dry January gagne ainsi du terrain en Normandie, rapporte une équipe locale de France Télévision en reportage chez l’unique caviste « sans alcool » de la région. Dans ce reportage, un restaurateur n’hésite pas à servir un Chardonnay « désalcoolisé » avec des coquilles Saint-Jacques. Un médecin addictologue applaudit : « Un peu plus de 70 % des personnes qui ont participé ont finalement maintenu une diminution de leur consommation à l’issue de ce mois. Donc c’est tout bénéfice ». Sur Vitisphère, un vigneron bourguignon vitupère : « C’est de la merde » répète Armand Heitz avec des accents du défunt Jean-Pierre Coffe, rapporte Alexandre Abbelan. Le rédacteur en chef de ce site spécialisé prend visiblement beaucoup de plaisir à interviewer ce « bon client » fort en gueule qui développe un avis très tranché, tout en prônant « une approche nuancée des débats, notamment sur les réseaux sociaux » (sic). « Le vin sans alcool est un oxymore... Ces producteurs récupèrent des vins de merde qui traînent sur les marchés pour essayer d’avoir des prix les plus bas possibles. Ces vins-là, en général, ont traîné et sont oxydés. C’est bourré de sulfites, ça a été filtré, refiltré, collé, soutiré, refiltré, enfin il n’y a plus rien quoi », s’emporte l’agriculteur bourguignon.

L’hebdomadaire Le Point semble divisé sur le sujet. « Soyons clair : boire de l’alcool, y compris du vin, cela comporte des risques pour la santé, et pas que pour le cœur », avertit le professeur Boris Hansel. Ce spécialiste du diabète à l’hôpital Bichat bat en brèche le fameux « French Paradox » qui voulait faire croire que le vin quotidien expliquait une durée de vie plus longue des consommateurs franchouillards. Armand Heitz, qui évoquait dans Vitisphère l’enterrement passé sous silence d’un voisin vigneron de Chassagne-Montrachet à l’âge canonique de 94 ans va encore être colère ! Le bourguignon atrabilaire pourra toutefois se réjouir de lire, sous la plume de l’un des deux journalistes qui concoctent savamment les suppléments « vins » de l’hebdomadaire, un billet plus conforme à ses positions. Le vin sans alcool « relève du bricolage, physique et chimique », juge Jacques Dupont. Pour ce journaliste et écrivain du vin, cette mode serait même « anti-écologique » et « prospère avec l’aide de communicants convaincus : marchands du temple, économistes spécialistes du marché vinicole, journalistes pas trop curieux ou « embedded », chargés de relations publiques… »

Sortir le « sans alcool » de sa niche

Dans le Gard, deux viticulteurs ont pourtant franchi le pas en dédiant 80 hectares de leur domaine à la production de vin désalcoolisé, rapporte TF1. « Il ne faut pas penser qu’on prend le moins bon vin de notre cave, on va prendre le meilleur. Si on met un vin de faible qualité, on va perdre vraiment la structure du vin et on va se retrouver avec un vin vraiment très astringent, très âpre, très acide », assurent les frères Gervasoni. En Gironde, le domaine de Laure de Lambert Compeyrot en Sauternes (AOC) s’apprête à son tour à commercialiser des bouteilles du fameux vin liquoreux sans alcool (29,90€), rapporte France Télévisions. « Une première mondiale », applaudit Sébastien Thomas, présenté comme le directeur commercial du groupe Moderato. « Le vignoble de Sauternes est pourtant réputé très conservateur » précise le reportage, mais « la consommation de Sauternes est en recul chez les Français ».

Cette première cuvée sans alcool sera produite « par distillation sous vide à basse température au Chai Sobre dans le Sud-Ouest », précise au détour d’une brève une publication spécialisée du groupe ELO (ex-éditions du Boisbaudry dans la banlieue de Rennes). Le co-fondateur de Moderato annonçait l’an dernier dans une interview à une autre publication spécialisée son objectif d’atteindre la barre des 10 millions de chiffre d’affaires fin 2026. « Nous sommes des pionniers en la matière », assure ce fils de viticulteurs et distillateurs de Cognac, associé à la coopérative Vivadour dans la création du Chai Sobre de Vic-Fezensac (Gers). « Les vins sans alcool ne sont plus une niche. Ils intéressent particulièrement ceux qui sont dans une logique de réduction ou d’arrêt définitif de l’alcool (…) À l’inverse, les non-consommateurs d’alcool restent peu concernés, notamment les 18-24 ans qui décrochent nettement du segment », analyse la gérante d’une société de conseil qui a réalisé une enquête en ligne à la demande de Moderato.

Les viticulteurs français qui tentent de résister au Dry January sont chaleureusement applaudis par le correspondant anglais établi dans les Cévennes. « Il n’y a pas de meilleur moyen de découvrir la France (ou l’Italie, l’Espagne ou le Portugal) que de visiter ses vignobles, de rencontrer ses vignerons et de passer des moments festifs, conviviaux et émouvants comme c’est le cas depuis des siècles », assure Anthony Peregrine dans les colonnes du Daily Telegraph. Lyrique, le journaliste qui n’a pas son pareil pour vanter l’art de vivre à la française, mentionne la contre-offensive conçue par l’association Vin et Société. La campagne baptisée French January « prône “un juste milieu entre le trop et le zéro” »... comme essayer des boissons à teneur réduite en alcool ou des vins sans alcool, rapporte le journaliste britannique.

Par Stéphane Thépot, journaliste

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