20/04/2026
Pesticides et santé humaine : un sujet maltraité ?
Nature du document: Actes des débats
Mots-clés: Cancer , Pesticides , Santé , Travail

[Pesticides 3/3] Chercher le coupable idéal ne permettra pas de briser les tabous

Lire précédent : « La voix des travailleurs agricoles est inaudible dans le débat », exposé de la sociologue Agossè Nadège Degbelo

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le sujet de la rencontre « Pesticides et santé humaine : un sujet maltraité ? » n’aura pas laisser les participants de marbre. Après l’exposé d’Agossè Nadège Degbelo, les réactions s’enchaînent. La Mission Agrobiosciences-INRAE revient ici sur trois points clés des discussions entre les participants.

Muselés par l’économie de marché ?


Premier élément à être mis exergue, l’importance de prendre en considération la réalité économique des exploitations et des marchés, quels qu’ils soient. Ainsi, un agriculteur relève d’emblée : « nous sommes dans un contexte de néolibéralisme et de mondialisation de plus en plus débridée ». Conséquence, « les seuils de rentabilité pour les principales filières agricoles sont de plus en plus élevés – le maïs, le blé, l’élevage, etc. Pour les atteindre, nous avons besoin d’utiliser des engrais minéraux et des pesticides ». Par ces mots, explique-t-il, « je ne défends pas le recours à ces molécules – je suis plutôt écolo de tendance. Néanmoins, soyons réaliste : notre pays se tourne vers le libéralisme de façon très volontaire et très déterminée. Dès lors, comment atteindre ces seuils de rentabilité en ayant des pratiques vertueuses ? Qui, dans ce contexte, peut dire aux agriculteurs : “faites du bio, réduisez les pesticides” alors que cela relève d’un choix de société ? » A ses yeux, ce n’est pas à l’agriculteur mais au politique qu’incombe la responsabilité de l’usage de ces produits.

Cette question de la réalité économique trouve également écho auprès des agriculteurs installés en bio. Citons, par exemple, cet exploitant qui rappelle la baisse des prix qu’a connu ce secteur encore récemment. Mais à la différence de son prédécesseur, il insiste sur le rôle du consommateur dans l’équation. « Pour le commun des mortels, indique-t-il, la solution à nos maux consisterait à passer en bio. Pourtant, après une période de baisse, les prix des produits bio redeviennent intéressants car certains agriculteurs se sont déconventionnés. Pourquoi ? Parce que les consommateurs n’achètent pas de bio. Certes, il y a une responsabilité de l’Etat, mais également des consommateurs qui ne veulent pas payer le prix du bio ».

A la suite de ces interventions, plusieurs participants, agriculteurs ou non, insistent eux-aussi sur la nécessité de ne pas opposer les modèles bio et conventionnels, soit au regard des difficultés économiques de chaque secteur, de la diversité des pratiques, ou encore, nous y reviendrons, de l’impasse dans laquelle cette approche conduit.

Allons-nous tous nous s’entretuer… ?


Politiques, consommateurs, qui est donc responsable de la situation ? La question surgit indirectement au fil des prises de parole, chacun complétant la liste des présumés coupables. Réagissant à ses prédécesseurs, un agriculteur souligne pour sa part la chape de plomb pesant sur le sujet. « En amont de cette rencontre, j’ai demandé aux agriculteurs de mon entourage touchés par un cancer de la prostate s’ils l’avaient déclaré comme maladie professionnelle. Aucun ne l’a fait. Leur médecin traitant ne le leur avait pas conseillé non plus. Idem du côté de certains représentants syndicaux de la FNSEA qui m’ont rétorqué : “on ne peut pas tout faire pour les agriculteurs” (…) Rares sont également les élus qui s’expriment sur ce sujet des pesticides, craignant de “se fâcher avec les agriculteurs”. Parler de ce problème est compliqué » lâche-t-il, circonspect. Un médecin remarque : « Les choses ont évolué par rapport à il y a quarante ans. Désormais, le diagnostic de maladie professionnelle liée aux pesticides est pris en compte immédiatement. La MSA ne discute plus les lymphomes, certains cancers et maladies neurodégénératives, Parkinson en particulier ».

Chercher ainsi les coupables, est-ce vraiment la solution pour briser le silence ? Il faut changer d’approche, insiste un représentant de l’enseignement agricole. Critiquant les approches binaires jugées « caricaturales », il prône une « approche systémique ». Il faut rompre avec « l’idée qu’il y a un coupable : le consommateur qui ne mange pas sain, le politique qui ne veut pas se brouiller avec les agriculteurs... Parce qu’au final, si on n’a pas cette approche systémique, on va tous s’entretuer ». Hochements de têtes dans l’assemblée. « Oui, la solution est systémique, renchérit une agricultrice. Reste que cela implique un changement de société : il va falloir que les gens sortent des bureaux et retournent sarcler, biner, tailler… Parce que certaines cultures – maraîchage, viticulture, arboriculture – nécessitent de la main-d’œuvre. » Y sommes-nous vraiment prêts ? Elle semble sceptique.

Peut-on vraiment se protéger des pesticides ?


Troisième élément fortement discuté lors du forum, la question de la protection des travailleurs vis-à-vis des risques liés à l’usage des pesticides. Une viticultrice témoigne, sans tabou, de la manière dont elle gère ce risque au quotidien. « Après avoir traité mes vignes, j’attends systématiquement 48h avant de retourner sur les parcelles. Mais je ne suis pas dupe. S’il n’a pas plu, il y a autant de produits que deux jours avant, c’est une évidence. Le problème, c’est que certaines tâches se font en juin, lorsqu’il fait très chaud. Porter un masque est difficile ; mes mains sont humides, ce qui accentue le passage des produits à travers la peau. Alors, tous les trois jours, je jette mon tee-shirt à la poubelle. C’est la seule chose que je suis capable de faire ». Elle poursuit : « Jusqu’en 2021, les vignes étaient conduites en bio, mais nous n’arrivions pas à les tenir convenablement. Désormais, avec les produits que j’utilise, je m’intoxique davantage qu’avec le cuivre ou le soufre. (…) J’ai pesé le pour et le contre. Peut-être que j’aurai un cancer mais je saurai d’où il vient. »

Pour véritablement protéger, encore faut-il bien connaître les effets de ces molécules. « Il y a des trous dans la raquette » réagit à ce propos un ancien toxicologue. « La question de l’évaluation toxicologique de ces composés est une vraie question, car il est impossible d’évaluer leurs effets sur les humains. Tout passe par les modèles animaux ou in vitro, avec des résultats ensuite extrapolés aux humains pour prédire la toxicité. De fait, les pesticides ont été mis sur le marché sans savoir quels en seraient les effets sur les humains. »

Effectivement, « il est difficile d’extrapoler des résultats de recherches menées sur des animaux pour savoir quels effets pourraient advenir chez les humains [1]  » renchérit Agossè Nadège Degbelo. « Mais il existe une discipline – l’épidémiologie – permettant d’observer les conséquences après coup » y compris à des échelles de temps distantes, ce que ne permettent pas les études toxicologiques classiques. Les animaux « ne vivent pas assez longtemps pour étudier les effets induits par les pesticides au bout de trente ans d’exposition alors même que c’est à cette échelle de temps qu’émergent les effets les plus préoccupants ».

Une problématique pétrie de paradoxes

Parmi les autres précisions apportées par Agossè Nadège Degbelo au fil du forum, retenons en guise de conclusion un angle mort, un paradoxe et un enseignement du débat pesticide.

Commençons par l’angle mort. Il concerne les conditions de reconnaissance des maladies professionnelles dues aux pesticides à savoir « le lymphome non hodgkinien, la maladie de Parkinson et le cancer de la prostate ». Toutes trois figurent dans le tableau des maladies professionnelles. Mais, « point crucial, indique la sociologue, les lymphomes, le cancer de la prostate et la maladie de Parkinson sont également classées comme maladies professionnelles de réentrée ». Cela signifie qu’elles sont susceptibles d’affecter non seulement les travailleurs qui manipulent des pesticides, mais également ceux qui y sont exposés lorsqu’ils retournent sur une parcelle récemment traitée. « Cette reconnaissance est le fruit d’un travail de lutte de collectifs et des résultats de recherches en épidémiologie. Pour autant, il y a des conditions pour l’obtenir. L’une d’entre elles, c’est d’avoir travaillé en agriculture pendant dix ans au minimum. Or ce critère affecte différemment les travailleurs agricoles. C’est particulièrement le cas des femmes ainsi que des travailleurs migrants dont l’activité n’est pas toujours convenablement déclarée » (voire pas déclarée du tout). Comment peuvent-ils justifier des dix années réglementaires ?

Poursuivons avec ce paradoxe, relatif à l’efficacité des Equipements de Protection Individuels (EPI) – à savoir les gants, les masques et la combinaison. L’efficacité de ces équipements a fait l’objet de plusieurs travaux de recherche. Voici ce qu’ils ont constaté. « Le gant, en latex, insiste-t-elle, a un effet protecteur. L’efficacité du masque à gaz reste incertaine, en ce sens que les études ne concordent pas pour le moment. Quant à la combinaison, qui est l’un des principaux équipements de protection, elle est l’objet d’importantes controverses. L’étude Pestexpo a ainsi démontré que la combinaison n’est pas étanche. Concrètement, ils ont posé des patchs sur la peau de travailleurs agricoles qui manipulent des pesticides, avec et sans combinaison. Or il s’avère que ceux munis d’une combinaison présentaient non seulement des traces de pesticides mais avec des quantités parfois plus importantes que ceux qui n’avaient pas de combinaison. Un paradoxe qu’ils ont expliqué par les limites intrinsèques des combinaisons, qui ne sont pas adaptées au travail agricole : certaines laissent passer les molécules ou les retiennent au contact de la peau. Certains travaux suggèrent également que la confiance en un équipement qui s’avère inefficace, peut réduire la vigilance, à la différence des ‘‘savoir-faire de prudence’’ parfois développés en l’absence d’équipement. » Cette étude a donné lieu à une alerte nationale auprès de la MSA et du ministère, sans pour autant changer les recommandations en matière d’EPI. Au contraire, précise-t-elle, elle a même abouti à étendre le port de la combinaison aux travaux de réentrée. Un autre paradoxe [2]...

Enfin si l’on pouvait esquisser ne serait-ce qu’un enseignement de ce forum, ce serait celui-ci. Empêcher le débat public sur les pesticides revient à museler les agriculteurs. « Cela peut paraître contre-intuitif mais, comme l’ont montré les recherches sur les “phyto-victimes”, les mobilisations en santé au travail ont souvent bénéficié de l’appui d’acteurs extérieurs à la profession comme des associations de protection de l’environnement par exemple. Au fil de mon enquête, j’ai observé que les rares travailleurs qui parviennent à prendre la parole dans les espaces publics autour des pesticides – y compris sans adhérer à un collectif – le font plus aisément lorsque ces mobilisations écologistes ou riveraines ont déjà contribué à légitimer l’idée que les professionnels agricoles peuvent, eux-aussi, être affectés par ces expositions et le sont le plus » observe Agossè Nadège Degbelo.

Non pas le mot de la fin, car il n’y en a jamais lors des rencontres « Agri’Culture & Société » mais une invitation à poursuivre collectivement les échanges autour de cette problématique.

LES SÉQUENCES DU FORUM « PESTICIDES ET SANTÉ HUMAINE : UN SUJET MALTRAITÉ ? »
• Présentation de la rencontre et contexte (cliquez ici)
• Propos introductifs de l’association Agri’Culture & Société (cliquez ici)
• Contours du sujet par la sociologue Agossè Nadège Degbelo (cliquez ici)
• Points clés des discussions avec les participants et conclusion (cliquez ici)
Points clés du débat-forum entre les participants

[1C’est tout le débat autour de la toxicologie réglementaire et l’évaluation de la dangerosité des pesticides. Si vous souhaitez en savoir plus sur le sujet, Agossè Nadège Degbelo signale plusieurs références. « Analyse ergonomique de l’exposition de travailleurs agricoles aux pesticides : essai ergotoxicologique », Laerte Sznelwar, thèse de doctorat, 1992 ; « Toxicologie », David Demortain, Dictionnaire critique de l’expertise, 2015 ; « Une approche critique du modèle dominant de prévention du risque chimique », Brahim Mohammed-Brahim et Alain Garrigou, revue Activités, 2009 ; « Pesticides. Comment ignorer ce que l’on sait », Jean-Noël Jouzel, Presses de Sciences Po, 2019 ; « Pesticides. Le confort de l’ignorance », François Dedieu, Éditions du Seuil, 2022.

[2Ce paradoxe a notamment été analysé par les sociologues Jean-Noël Jouzel et Giovanni Prete, dans un article dédié à cette alerte, ainsi que son traitement administratif et politique. Ils montrent finement comment son instruction a finalement conduit à renforcer le modèle de l’« usage contrôlé » via les EPI, alors même que l’alerte visait à en dénoncer les limites. https://sciencespo.hal.science/hal-01963251v1/document


Mot-clé Nature du document
A la une
BORDERLINE, LE PODCAST

Les limites en débat dans les champs des sciences et du vivant.

BorderLine est une série de podcasts gratuits coproduit par le Quai des Savoirs et la Mission Agrobiosciences-INRAE.

Dernier épisode : Sécheresse, comment fixer la ligne de partage des eaux ?

Voir le site
Top