20/04/2026
Pesticides et santé humaine : un sujet maltraité ?
Nature du document: Actes des débats
Mots-clés: Cancer , Pesticides , Santé , Travail

[Pesticides 2/3] « La voix des travailleurs agricoles est inaudible dans le débat »

Lire précédent : « Le monde agricole prend conscience du danger », introduction de l’association Agri’Culture & Société

Deuxième temps fort du forum « Pesticides et santé humaine : un sujet maltraité ? » organisé le 4 octobre 2025 par la Mission Agrobiosciences-INRAE et l’association Agri’Culture & Société, l’exposé de la sociologue Agossè Nadège Degbelo.

Agossè Nadège Degbelo est sociologue à INRAE. Au sein de l’Unité ETTIS - Environnement, Territoires en Transition, Infrastructures, Sociétés, elle a consacré son travail de thèse à l’étude des processus et mécanismes expliquant les difficultés de participation des travailleurs agricoles aux débats sur les pesticides. Toujours chercheuse associée à cette unité, elle a rejoint, au moment où nous publions ces actes, le Laboratoire Interdisciplinaire Sciences, Innovations, Sociétés – LISIS (INRAE – CNRS – Univ. Gustave Eiffel).

« Aborder les pesticides par le prisme de la santé des travailleurs agricoles n’est pas une pratique courante dans le débat public, les échanges portant la plupart du temps sur le respect des normes réglementaires ou les autres populations exposées à ces produits. Si le sujet de ce Forum est original, il est plus commun du point de vue de la recherche et constitue d’ailleurs l’une des portes d’entrée de mon travail de thèse. Celui-ci a pour point de départ le constat suivant : de plus en plus d’études scientifiques, en épidémiologie notamment, montrent que les pesticides ont des effets sur la santé, et que les premiers touchés sont les travailleurs eux-mêmes. Or, et c’est paradoxal, la parole des agriculteurs – et plus encore celle des salariés agricoles – demeure peu audible dans le débat public. Pourquoi un tel silence ? Pour y répondre, je suis allée à la rencontre des travailleurs et travailleuses de tous statuts – chef et cheffe d’exploitation, salarié.e permanent.e, salarié.e en CDD, saisonnier et saisonnière – et ce, en trois lieux différents de la région Nouvelle-Aquitaine : les vignobles du Médoc et du Blayais, et des exploitations de légumes de plein champ dans les Landes. Diversifier les appellations et les types de production permettait de mieux prendre en considération l’hétérogénéité des mondes agricoles. Outre les travailleurs de la terre, j’ai également interrogé des acteurs institutionnels – MSA, inspection du travail, chambre d’agriculture, interprofession – ainsi que des acteurs associatifs et des collectifs écologistes ou de riverains opposés aux pesticides. J’ai enfin analysé les données statistiques de la cohorte Agrican [1], produites par des épidémiologistes de l’Inserm. Mon propos va donc se situer au regard de ce terrain d’enquête et de ses spécificités.

Des « bonnes pratiques » lourdes de conséquences

Venons-en à la question qui nous préoccupe : pourquoi les travailleurs, qu’ils soient exploitants ou salariés, participent-ils si peu au débat public sur les pesticides ? Plusieurs raisons à cela. La première tient à l’histoire même de l’usage de ces produits, laquelle oriente encore aujourd’hui notre vision des choses. Dès les années 1950, les politiques publiques, sur la base des données fournies par les fabricants de ces produits, posent le postulat suivant : les dangers des pesticides sont contenus dès lors que les règles d’usage de ces substances sont respectées. Autrement dit, on considère leur risque contrôlable par le déploiement de « bonnes pratiques », telles le port d’Equipement de Protection Individuelle (EPI) ou l’établissement d’une distance entre les habitations et les cultures appelée Zone de Non Traitement (ZNT). C’est une conception toute particulière du risque qui a une conséquence importante, démontrée par d’autres chercheurs avant moi : en cas de problèmes induits par l’exposition aux pesticides, la responsabilité incombe à l’utilisateur final – l’agriculteur.rice et/ou son salarié.e – lequel n’aurait pas respecté les « bonnes pratiques ». Or cette vision – ce cadrage du problème dirait-on en sociologie – dessine les contours de la problématique comme les solutions qu’on y apporte. Elle a également pour effet de faire du travailleur agricole non pas une victime de ces substances, mais un responsable, et bon nombre d’agriculteurs enquêtés intériorisent cette responsabilité individuelle. Cette conception des choses est toutefois remise en cause depuis quelques années, suite à la mobilisation de collectifs agricoles et écologistes, ainsi qu’aux travaux menés par plusieurs équipes de recherche, lesquels ont permis une reconnaissance, pour certains agriculteurs, du statut de victime des pesticides [2]. Emerge depuis une autre conception : les pesticides sont des produits toxiques par nature – c’est d’ailleurs là que réside parfois leur efficacité ; dès lors, respecter les « bonnes pratiques » ne saurait neutraliser leurs effets délétères. Sur mes terrains, quelques-uns des travailleurs enquêtés parviennent à se penser aussi comme victimes potentielles, en raison de ce travail de cadrage alternatif.

Enfermés dans une posture de pollueur

Finalement, cette double figure victime-responsable place les agriculteurs en situation d’inconfort, les contraignant à garder le silence. Une anecdote à cet égard. Lors de mes enquêtes, j’ai assisté à une réunion publique sur les effets des pesticides sur la santé, mêlant différentes parties prenantes – association de riverains opposés aux pesticides, services de l’Etat, agriculteurs, ainsi que des médecins. Animée par l’Agence Régionale de Santé (ARS), elle devait permettre de mieux prendre en compte les risques liés aux pesticides dans le contrat local de santé [3]. D’emblée, le représentant du collectif de riverain a rappelé qu’il ne s’agissait nullement de rejeter la responsabilité de l’usage des pesticides sur les agriculteurs ; il fallait au contraire les considérer comme victimes de ces produits. Reste que, un mécanisme s’est mis en marche au fil des prises de paroles. Sous l’impulsion de l’animateur de la rencontre, la discussion s’est orientée vers « la recherche de solutions concrètes », glissant pas à pas vers les aspects réglementaires, avec des prises de parole signalant par exemple cet exploitant-voisin qui « ne respecte pas les distances de sécurité », ce travailleur qui « traite le week-end, ce qui est perturbant », etc. Finalement, au lieu de débattre des actions publiques – donc collectives – à déployer pour préserver la santé de toutes et tous, les échanges ont porté sur ce que les agriculteurs devaient mettre en œuvre pour préserver… la santé des autres. En dépit de ses intentions, cette rencontre n’a pas réussi à s’affranchir de cette conception faisant porter la responsabilité du recours aux pesticides sur l’utilisateur final. Bien évidemment, vous vous en doutez, les agriculteurs présents dans la salle n’ont pu prendre part à la discussion, se sentant mis à l’index. Seule exception à la règle, un agriculteur bio a pris la parole pour témoigner des difficultés du passage en bio, des pratiques développées depuis, etc.

Cet exemple n’est pas isolé. On observe bien souvent, dans les débats, cette opposition agriculteur bio/agriculteur conventionnel ou riverains/travailleurs agricoles, qui n’est pas sans effets. Ainsi, les bios font généralement figure de bons élèves quand les conventionnels restent derniers de la classe, ce qui peut susciter un sentiment d’injustice chez certains agriculteurs, notamment les plus modestes, engagés dans des pratiques de réduction des pesticides mais sans pouvoir entreprendre une conversion formelle. Quant à l’opposition riverains/travailleurs agricoles, elle complique fortement, du fait de son fractionnement, la conception de politiques de prévention et de protection englobantes et systémiques.

« C’est un risque qui fait partie du métier »

Deuxième élément d’importance, la manière dont les institutions agricoles prennent en charge ce sujet. Plusieurs mécanismes concourent à mettre de côté le débat pesticide au sein de ces instances. Premier d’entre eux, le problème pesticide est majoritairement appréhendé comme un problème d’experts – médecins du travail, médecins conseils – et, ainsi, traité du point de vue assurantiel. D’ailleurs, l’exposition aux pesticides est classée comme un risque « chimique » historiquement intégré au contrat de travail et donnant droit à une indemnisation, comme si ce risque faisait partie du métier. Or la MSA, organisme chargé du suivi de la santé des travailleurs agricoles, a sur ce dossier, comme d’autres, la même vision que celle déjà évoquée : il n’y a de danger des pesticides qu’au travers du mésusage des utilisateurs. Notons ici que cette vision d’une gestion contrôlée du risque est également celle du syndicat majoritaire, la FNSEA, et de certaines chambres d’agriculture. Cet état de fait ne facilite pas l’expression des chefs d’exploitation ; lors de mes enquêtes, ceux-ci m’ont souvent indiqué regretter le silence de leurs syndicats sur ce sujet. Il complique encore plus l’expression de leurs salariés qui ne disposent pas d’espaces professionnels pour discuter de ces problèmes, les syndicats agricoles étant gouvernés par les exploitants, donc leurs employeurs. De tels espaces sont pourtant indispensables pour porter ensuite une position commune dans les débats publics et oser s’exprimer.
Deuxième mécanisme, le débat pesticide passe au second plan par rapport à d’autres sujets que la MSA, les chambres d’agriculture et les syndicats estiment plus importants ou plus impactant pour l’économie de leur secteur. C’est le cas par exemple des Troubles Musculo-Squelettiques (TMS) pour lesquels le lien de causalité entre activité agricole et TMS est clairement établi de longue date. Il n’en va pas de même pour les pesticides. Non seulement leurs effets ont été longtemps méconnus mais ils sont en outre impliqués dans des cancers, pathologies multifactorielles par essence. Cela rend difficile l’établissement du lien de causalité. Prouver que tel pesticide – ou plutôt telle molécule – est responsable de tel cancer prend du temps. D’autant qu’il y a plus de 400 molécules autorisées en Europe – plus de 300 en France – et qu’elles peuvent agir de concert soit en cumulant leurs effets, soit en les combinant : ce qu’on appelle l’effet cocktail. Rien de comparable avec les TMS pour lesquels le lien de causalité est plus facile à démontrer.

Une inégalité aussi entre travailleurs et travailleuses

Pour terminer, j’aimerais parler plus en détails des salariés agricoles. Si la prise de parole des travailleurs agricoles est délicate, elle l’est encore plus pour les salariés. D’ailleurs, dans les débats auxquels j’ai pu assister, ce sont souvent des exploitants qui sont présents, et plus rarement des salariés. Plusieurs situations cohabitent. Premier exemple en Gironde, où les exploitations viticoles sont de petite taille comme dans le Blayais ; il y a donc peu de salariés. Lorsqu’ils sont présents, ceux-ci travaillent aux côtés du chef d’exploitation. Dans un contexte local où les effets délétères des pesticides sont fortement dénoncés par des collectifs mobilisés, certains agriculteurs prennent en charge, seuls, les manipulations des produits phytosanitaires, soit pour protéger leur entourage soit pour anticiper des poursuites judiciaires en cas de problèmes de santé. Le fait qu’ils travaillent souvent aux côtés de leurs salariés permanents crée chez ces derniers le sentiment d’appartenir à une même communauté de pratiques. Cette proximité contribue à freiner la prise de parole des salariés sur les pesticides, d’autant plus qu’ils intériorisent l’idée que ces produits constituent un risque inhérent au métier, une dimension ordinaire du travail. Par ailleurs, la valorisation de leurs compétences techniques – conduite de tracteur, manipulation des «  phytos  » comme ils les nomment – suppose, de leur point de vue, une certaine acceptation du risque, perçue comme une preuve de leur savoir-faire professionnel.

Deuxième illustration dans le Médoc. Là-bas, ce sont majoritairement des saisonniers qui sont recrutés dans les domaines, bien souvent des travailleurs migrants arrivant des pays d’Europe de l’Est, d’Espagne, d’Italie ou du Maghreb. Mal logés, souvent invisibilisés [4], ils ne sont pas considérés comme des travailleurs exposés aux pesticides. Pourquoi ? Parce qu’ils interviennent plutôt durant les travaux manuels de la vigne, et ne manipulent donc pas directement les produits. Des études ont pourtant montré que même passé un délai de 48h – délai réglementaire maximal entre le traitement d’une parcelle et la réentrée des travailleurs sur cette dernière – d’importantes quantités de pesticides sont retrouvées sur la peau des travailleurs. Et, ce, jusqu’à 39 jours après le dernier traitement, lors des vendanges, comme le montre l’étude Pestexpo [5]. Cela signifie que ces travailleurs subissent une exposition chronique historiquement non reconnue à la différence des manipulateurs, plutôt sujets aux expositions aigües, plus reconnues. Tout ceci pose deux questions : celle de la reconnaissance des conditions d’exposition des différents salariés en fonction des tâches agricoles qui leur sont assignées, et celle des conditions de vie parfois aggravantes de l’exposition, jusqu’ici occultées par la réglementation (le mal logement des saisonniers par exemple). Dans les faits, les femmes, les salariés saisonniers, notamment les moins diplômés ou d’origine étrangère, ont été longtemps considérés (par la réglementation et la profession) comme n’étant pas concernés par les risques d’exposition aux pesticides, parce qu’ils et elles sont quasi-exclusivement affecté.e.s aux tâches dites de réentrée. Par conséquent, les risques spécifiques pour leur santé sont peu documentés scientifiquement. »

LES SÉQUENCES DU FORUM « PESTICIDES ET SANTÉ HUMAINE : UN SUJET MALTRAITÉ ? »
• Présentation de la rencontre et contexte (cliquez ici)
• Propos introductifs de l’association Agri’Culture & Société (cliquez ici)
• Contours du sujet par la sociologue Agossè Nadège Degbelo (cliquez ici)
• Points clés des discussions avec les participants et conclusion (cliquez ici)
Exposé introductif d’Agossè Nadège Degbelo

[1Cohorte riche de 180 000 membres, En savoir plus : https://www.agrican.fr/

[2Citons notamment les actions engagées par l’association Phyto-Victimes, créée en 2011 par des professionnels agricoles, analysées dans les travaux de recherche de Coline Salaris (« Agriculteurs victimes des pesticides : une nouvelle mobilisation collective en santé au travail », La nouvelle revue du travail, 4, 2014), ainsi que ceux de Giovanni Prete et Jean-Noël Jouzel (L’agriculture empoisonnée : le long combat des victimes des pesticides, Ed. Presses de Science Po, 2024).

[3Porté par les agences régionales de santé et les collectivités territoriales, les contrats locaux de santé ont pour objectif de réduire les inégalités territoriales et sociales de santé. Ces outils sont le fruit d’une coconstruction.

[5Porté par deux équipes de recherche (ANTICIPE à Caen et EPICENE à Bordeaux), le programme PESTEXPO consiste à réaliser des études de terrain afin de mieux connaître les niveaux d’exposition aux pesticides des exploitants et salariés de différents secteurs agricoles français (grandes cultures, maraîchage, viticulture, arboriculture…).


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