10/03/2026
Revue de presse du 10 mars 2026
Nature du document: Revue de presse

Du tracteur au grand écran

Figure des barrages d’agriculteurs sur les routes, Jérôme Bayle passe de la contestation syndicale à la réaffirmation d’un « ruralisme » qui n’a pas dit son dernier mot dans le dernier documentaire d’Edouard Bergeon au cinéma.

Le passage du petit au grand écran est intéressant. « Grande gueule » médiatique des agriculteurs en colère depuis deux ans déjà, l’éleveur de vaches Limousines de Montesquieu-Volvestre (Haute-Garonne) est de retour… dans toutes les salles de cinéma de France (et de Navarre). Une journaliste de Libération est spécialement descendue dans la ferme familiale de ce canton perdu entre la métropole toulousaine et les Pyrénées, au risque de crotter ses escarpins urbains, pour rencontrer la vedette des salles obscures sur son terrain. « Je ne sais pas comment il fait avec la vie qu’il a. Il fallait avoir les couilles de monter au créneau pour nous défendre, et les épaules pour supporter tout ça », glisse une amie de Jérôme Bayle à Virginie Ballet. La coqueluche de BMF-TV et autres chaînes d’informations continues scannant l’état du monde 24h/24 en direct-live, de l’Iran des mollahs bombardé par Trump et Tsahal aux banlieues en flammes, est la vedette du dernier film d’Edouard Bergeon.

Le documentaire du réalisateur qui avait signé un long-métrage de fiction à succès inspiré par le suicide de son père, éleveur du Poitou incarné à l’écran par l’acteur Guillaume Canet, était attendu au tournant. « Jérôme a repris l’exploitation, moi j’ai pris la caméra », confie Edouard Bergeon au micro d’Alouette FM, le jour de la sortie nationale du film. « Il est très volubile quand il est devant les médias mais à la fin, il m’a dit merci. Je crois que ça suffisait », témoigne l’ancien journaliste devenu cinéaste sur l’antenne de la radio vendénne. Le solide paysan à la carrure de rugbyman se révèle aussi pudique devant son alter-ego barbu cinéaste quand il s’agit d’évoquer la disparition tragique et brutale de leurs pères respectifs. « Ce n’est pas en racontant toujours le paysan triste qui va se suicider, qui ne gagne pas sa vie, que l’on fera venir des gens », assure Édouard Bergeon.

Lulu dans son fauteuil

« Le réalisateur a d’abord dû gagner la confiance de Lucienne, (dite) Lulu, la mère de Jérôme Bayle, et figure emblématique et attachante du documentaire », rapporte le site en ligne Actu.fr en Bretagne. « La télé n’a pas voulu de ce documentaire, le monde agricole se bouche le nez… Je me dis que je suis donc au bon endroit », glisse Edouard Bergeon à la journaliste du groupe Ouest France. « Pour obtenir l’accord, ça n’a pas été simple. Il a fallu plusieurs semaines, voire plusieurs mois, pour qu’il accepte que je le suive. Dès le départ, je lui ai expliqué que je voulais réaliser un documentaire pour le cinéma », témoigne le réalisateur au micro de Ici Occitanie. « Avec ce film, j’ai voulu montrer qu’il y a de l’avenir et que c’est un joli métier, même si c’est dur », ajoute le cinéaste depuis le studio de la radio régionale.

La démarche du documentariste reçoit la bénédiction du réseau des Radios Catholiques de France (RCF). « Sans militantisme affiché, le film pose des questions : comment concilier exigences écologiques, souveraineté alimentaire et survie économique des exploitations ? », expose Noémie de Lajudie, qui a reçu elle aussi Edouard Bergeon en tant que « grand témoin » au micro de RCF Poitou Vienne pour une émission diffusée dans toute la région Nouvelle Aquitaine.

Avant la sortie nationale du documentaire, mercredi 4 mars, le film a été projeté en avant-première dans de nombreuses localités de toute la France. Edouard Bergeon se trouvait ainsi peu avant Noël à Chaumont (Haute-Marne) alors que Jérôme Bayle avait remonté avec ses troupes un barrage routier à Carbonne (Haute-Garonne), protestant notamment contre les abattages de troupeaux afin d’enrayer la propagation de la dermatose nodulaire contagieuse (DNC). L’éleveur est intervenu à distance pour répondre aux questions du public en visio-conférence, rapporte le Journal de la Haute-Marne. « Est-ce qu’il y a une vraie volonté du politique ou une incapacité de l’administration à se remettre en cause ? » s’interroge la vedette du film. La mère de Jérôme Bayle, 75 ans, était présente pour l’une des premières projections publiques à Carbonne, en présence de l’ancien premier ministre Gabriel Attal, rapporte la Dépêche du Midi. Si le documentaire la montre encore vaillante à l’écran, « les mains dures, le visage taillé par cinquante ans de labeur à la ferme », Lulu est désormais clouée à un fauteuil roulant en raison d’un AVC, raconte Sébastien Girardel.

De l’eau au moulin de « l’urban gaze »

L’éleveur du Volvestre et le documentariste se sont retrouvés sur le plateau des « Grandes Gueules » de RMC, télédiffusé sur l’antenne de BFM-TV, pour assurer la promotion du documentaire. Jérôme Bayle en profite pour « tacler les politiques » avec une prédilection pour les écologistes. Edouard Bergeon, lui, veut croire que son nouveau documentaire se hissera au niveau de « Au nom de la Terre », qui avait attiré près de 2 millions de spectateurs. Mais pas à Paris, où le film avec Guillaume Canet avait été boudé par le public. « De la capitale, où ils opèrent en majorité, producteurs et financeurs ont parfois du mal à comprendre ces succès populaires qui prennent racine dans des territoires ruraux avides de se voir représentés avec justesse sur grand écran », constate Clémentine Goldszal dans Le Monde.

La journaliste et critique littéraire emprunte au passage la notion de « l’urban gaze » pour analyser le phénomène. Soit « le produit d’une industrie centralisée à Paris, composée de professionnels majoritairement issus de la bourgeoisie et du monde intellectuel, qui se représentent la « campagne » moins comme un lieu de vie et de travail que comme une destination, idéalisée ou au contraire inquiétante », écrit Le Monde pour résumer le concept forgé dans le département du Lot par Emma Conquet, jeune journaliste indépendante.

Par Stéphane Thépot, journaliste

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