28/10/2019
Le sens des mots
Mots-clés: Biodiversité

Sauvage : l’évolution à rebrousse-poil

Oyez, oyez, le sauvage constitue désormais le comble du raffinement. Et pas seulement parce que la mode est aux sourcils broussailleux, aux imprimés léopard, aux fibres naturelles et aux meubles en bois flotté. Ni parce que dans nos jungles urbaines, trois plate-bandes sont réservées aux herbes folles façon friches ou, plus exotiques, parce que quelques hurluberlus bichonnent dans leur appartement lionceaux, panthères noires, tigres et autres bestioles détenues illégalement. Ni même parce que la barbarie et la rudesse de certains comportements humains vous expédient le fameux vivre-ensemble d’un bon coup de massue, dûment accompagné de vociférations et autres invectives aboyées.
Non, la chose est plus sérieuse et les indices se multiplient. C’est ainsi le chat sauvage qui réapparaît à Genève, le bison qui arpente de nouveau les Carpates, le veau marin jouant des nageoires en baie de Somme et, un peu partout, des réintroductions plus ou moins heureuses. Certes, cela ne saurait faire oublier que 60% des vertébrés sauvages ont été perdus entre 1970 et 2014 (rapport Planète vivante 2018 du WWF), mais la dynamique semble bien à l’œuvre, à la faveur notamment des plans de protection et de conservation. Mais pas seulement. Car, fait nouveau, c’est à un véritable réensauvagement qu’oeuvrent de multiples personnalités, associations et institutions, en Europe et ailleurs. Make the Planet wild again

La nature en auto-gouvernance

Au sein de l’UE, c’est ainsi dix espaces d’ici 2022, soit 1 million d’hectares, qui devraient être consacrés à un grand laisser-faire des écosystèmes, moyennant d’abord un coup de pouce artificiel, via la réintroduction d’espèces jugées clés. A la manœuvre, l’organisation Rewilding Europe, basée aux Pays-Bas et qui a bénéficié du soutien de la Banque Européenne d’Investissement, via un accord de prêt avec la Commission européenne. Dans les Apennins italiens, le Delta du Danube, la vallée de Côa au Portugal ou encore dans la chaine montagneuse de Velebit, la fondation profite de la déprise agricole pour régénérer les milieux. L’objectif : laisser la nature en « autogouvernance » (sic) mais aussi revitaliser les communautés rurales via le tourisme et des entreprises « basées sur la nature ». Seule activité humaine autorisée : la promenade sur des sentiers balisés. Si la France ne figure pas parmi ces 10 espaces pilote, elle compte cependant des projets reconnus et labellisés par le réseau européen, à commencer par la Réserve de Vie Sauvage du Grand Barry, entre Vercors et Diois. 130 hectares de forêt supra-méditerranéenne, avec orchidées sauvages, cerfs, chamois et même loups de passage… Crée en 2014, elle est l’œuvre de l’Association pour la protection des animaux sauvages, qui opère par rachat du foncier et compte déjà trois autres ilots semblables dans la Drôme, notamment en zones humides.

Ecolo façon démiurge

Cette stratégie de non-interventionnisme, encore limitée à des espaces très circonscrits, ne saurait toutefois apaiser les survivalistes, adeptes des stages « apprenez à reconnaître les plantes sauvages comestibles » et autres initiations aux lois de la jungle ( cf l’émission Wild, la course de survie sur M6), sachant qu’approcherait « l’effondrement systémique », si l’on en croit le nouveau messie de la fin du monde, Pablo Servigne. De même, à l’autre bout de la chaîne, se contenter d’instaurer des refuges pour la biodiversité ne semble présenter guère d’intérêt aux yeux des technophiles déchaînés. Le nouveau fantasme ? La dé-extinction. Si les plus modérés prônent une sélection à l’envers, du domestique vers les créatures originelles, en clair, de la vache à l’auroch ou, imaginons plus difficile encore, du chien pékinois vers le loup, d’autres misent bien plutôt sur le clonage, Crispr et autres ingénieries génétiques. Premier apôtre de ces créateurs façon post-nature, Steward Brand, un touche-à-tout de la cyberculture, et sa fondation Revive and Restore. Ecolo tendance démiurge, il vise la résurrection d’espèces disparues depuis belle lurette, du mammouth laineux au moa géant de Nouvelle-Zélande, ce fameux oiseau de 2 à trois mètres de haut éteint depuis de 500 ans. Et entraîne dans son sillage plusieurs scientifiques, dont la biologiste Beth Shapiro, laquelle admet les limites de cette régénération, telle que la question du milieu dans lequel pourraient évoluer les bestioles en question. Quoi que… Certaines d’entre elles pourraient atterrir dans le parc du Pléistocène, en Sibérie orientale, où deux scientifiques tentent de restaurer la steppe de l’âge de glace et d’y réintroduire des hybrides d’éléphant-mammouth. Pas si farfelue toutefois, leur idée consiste surtout à lutter contre le changement climatique et non à créer un jurassic park grandeur nature.

Psychanalyse sauvage

Etrange fascination qu’exprime en tout cas ce faisceau d’initiatives, à l’égard du sauvage qui a longtemps suscité, tout au contraire, une répulsion et des peurs tenaces. Le mot lui-même, tiré du latin silvaticus, « fait pour la forêt », évoque bien plus sûrement les bois sombres et impénétrables que le parc de Boulogne. Sont alors dits sauvages les carnassiers non domestiqués, mais aussi les ermites et brigands planqués sous les frondaisons. Sauvages donc tout rustre et tout lieu inaccessible, grouillant de bêtes malfaisantes, où se nichent nos craintes du loup, où échouent nos tentatives d’arrachement à l’animalité. Un lieu qui nous mettait face à nos peurs, c’était cela, le sauvage. D’où cette hypothèse : n’y aurait-il pas aujourd’hui, à l’heure du risque zéro et du principe de précaution, comme un retour du refoulé ?

Valérie Péan, Mission-Agrobiosciences-Inra.

Chronique. 28 octobre 2019

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