24/09/2019
A propos de l’enquête BioNutriNet, 24 septembre 2019
Mots-clés: Climat , Modèles , Pesticides , Viande

Sans les végétaux, on se trompe avec le bio ?

En matière d’alimentation bio, jusqu’à présent, on butait sur un os. Qu’il s’agisse des effets sur la santé ou sur l’environnement, il était difficile de déterminer si les mangeurs bio étaient les champions des études épidémiologiques et environnementales parce qu’ils consommaient des produits issus de l’agriculture biologique ou grâce aux pratiques associées à cette consommation. Avec l’étude BioNutriNet, les chercheurs disposent désormais d’éléments probants pour trancher la question. Des résultats présentés et discutés le 21 juin 2019, lors d’un séminaire organisé à l’initiative de Solagro(1) , l’un des partenaires du projet, et auquel la Mission Agrobiosciences a assisté. Idées saisies au vol.

L’environnement, nouveau pilier des repères alimentaires
Signe des temps, ce n’est ni au ministère de l’Agriculture, ni à celui de la Santé que s’est tenue cette journée, mais à la Défense, dans le très minéral ministère de la Transition écologique. Ainsi, après la santé, l’environnement est devenu le nouvel enjeu fort des politiques nutritionnelles, comme le détaille le Professeur de nutrition Serge Hercberg, dans sa conférence introductive. Rappelant l’origine du Programme National Nutrition et Santé (PNNS), il précise que « les premiers repères de consommation réalisés en 2002 ont été établis sur la base de travaux épidémiologiques et cliniques associant les nutriments, les modèles alimentaires et la santé ». Depuis, « les connaissances ont évolué » mettant en évidence d’autres dimensions santé de l’alimentation, « qui ne sont pas que nutritionnelles ». Cités en exemple par le Professeur, « la présence d’additifs et de composés néoformés (2) », retrouvés dans les aliments ultra-transformés, ou encore la présence de contaminants environnementaux, typiquement les résidus de pesticides, tous deux suspectés d’avoir des effets nocifs sur la santé. A ces considérations s’ajoute un dernier élément : «  la "santé" de la planète », autrement dit l’empreinte des systèmes alimentaires sur l’environnement. C’est donc dans une double acception qu’il faut entendre cet enjeu environnemental avec, d’un côté, les possibles risques de contamination et, de l’autre, l’impact sur les milieux.

Portrait d’un mangeur bio
Mais venons-en à l‘objet même de ce séminaire : les mangeurs bio. Qu’ont-ils donc de si spécial ? Philippe Pointereau, de Solagro, et Emmanuelle Kesse-Guyot, chercheuse au sein de l’Equipe de Recherche en Epidémiologie Nutritionnelle (EREN) de l’Inra, livrent une analyse détaillée de l’enquête menée, à partir de données recueillies en 2014.
Précisons tout d’abord que celle-ci a distingué trois types de mangeurs : ceux qui n’achètent pas de produits issus de l’Agriculture Biologique (AB), ceux qui en mangent occasionnellement et ceux qui en consomment régulièrement. Pour chacun d’eux, les chercheurs ont observé la composition de la diète (part de légumes, de céréales, de viande, de laitages…), son coût, l’empreinte environnementale, la qualité nutritionnelle du régime, l’exposition aux résidus de pesticides, et bien d’autres choses encore(3).

A partir de ces éléments, ils en ont dressé un portrait-robot. Comparé aux mangeurs conventionnels, le mangeur bio a un niveau d’éducation plus élevé, un mode de vie plus sain (tabagisme réduit, activité physique accrue). Il se distingue également par sa consommation plus marquée de compléments alimentaires ou encore sa bonne connaissance des recommandations nutritionnelles. Côté assiette, il présente un sérieux penchant pour les produits végétaux et, à l’inverse, une moindre appétence pour les produits animaux. Avec cette particularité : cette "végétalisation" de la diète va croissante avec la part de produits AB présents dans l’alimentation. Ainsi, les mangeurs bio réguliers ont une diète plus végétale que les mangeurs bio occasionnels qui ont eux-mêmes une diète plus végétale que les non-consommateurs...

Qu’en est-il à présent de l’empreinte sur l’environnement ? Celle-ci a été évaluée à l’aune de trois critères : l’empreinte sur la surface, déterminée par la surface agricole nécessaire pour produire toute l’alimentation ; l’empreinte Gaz à Effet de Serre (GES), c’est-à-dire les émissions de GES liées à la production (à l’échelle de l’exploitation) ; et l’empreinte énergie, correspondant à l’énergie consommée dans ce même cadre. Philippe Pointereau, qui a travaillé plus particulièrement sur ce volet, explique que, globalement, un mangeur bio a besoin de moins de surface pour se nourrir qu’un mangeur conventionnel (-23%). Mêmes tendances pour l’émission de gaz à effet de serre (-37%) ou l’énergie consommée (-25%).

De l’ambivalence du « manger bio »
Question : cet effet bénéfique sur l’environnement vient-il du mode de production (AB) ou des habitudes alimentaires particulières de ces mangeurs ? Saluons ici un point (très) fort de cette étude(4) qui s’est justement attachée à distinguer l’influence de l’un et de l’autre.

Les chercheurs ont ainsi comparé l’impact sur l’environnement des modes de productions à « régime alimentaire constant », c’est-à-dire en comparant des mangeurs bio ou conventionnels ayant les mêmes habitudes alimentaires, qu’elles soient plutôt végétales ou, au contraire, avec une consommation marquée de produits animaux. Cette méthode permet ainsi de faire abstraction de l’impact des habitudes alimentaires pour n’évaluer que celui des modes de production. Les résultats ?

Manger des produits issus de l’AB (versus des produits conventionnels) va accroître l’empreinte sur la surface et n’avoir qu’une faible influence sur les deux autres critères - GES induits et énergie consommée. A l’inverse, une alimentation conventionnelle riche en végétaux va réduire l’empreinte sur la surface et celle des GES. Autrement dit, ce n’est pas tant le mode de production (AB ou conventionnel) qui va peser dans la balance environnementale que la part de produits animaux dans l’alimentation.

A double tranchant
Débat clos ? Pas tout à fait. Car la question environnementale ne se réduit pas à celle de l’impact d’un régime alimentaire sur son milieu. S’y adjoint, sur un autre versant, l’exposition des individus aux contaminants environnementaux. Sur ce point, l’enquête montre que les gros consommateurs de produits végétaux non issus de l’AB sont plus fortement exposés aux résidus de pesticides, notamment organophosphorés, que leurs homologues bio. « Un végétarien qui ne consomme pas de produits bio [aura] une exposition aux résidus de pesticides plus importante » relève Emmanuelle Kesse-Guyot. Prochaine étape pour les chercheurs, étudier les effets cliniques de ces expositions.

Rien n’est simple en définitive. D’un côté, manger bio réduit l’empreinte environnementale mais la cause n’est pas tant liée au mode de production lui-même qu’aux habitudes alimentaires de ses adeptes. De l’autre, l’alimentation conventionnelle réduit certes l’impact environnemental mais accroît par ailleurs l’exposition aux contaminants chimiques. C’est à la lumière de ces données qu’Emmanuelle Kesse-Guyot livre cette mise en garde : «  l’adoption d’une alimentation bio sans changement de régime aurait des effets négatifs sur l’occupation des terres  ». Pour faire valoir les atouts du bio, il convient d’augmenter sensiblement la part du végétal et non pas, simplement, de remplacer un produit conventionnel par un autre estampillé bio.

Dès lors une question se pose : dans le contexte actuel de démocratisation de l’AB, caractérisée par un accroissement des achats mais aussi une forte diversification de l’offre y compris transformée, les mangeurs bio de demain auront-ils les mêmes habitudes vertueuses que leurs aînés ? « De nouvelles données ont été recueillies en 2018 pour opérer la comparaison » explique la chercheuse. Des résultats eux-aussi très attendus.

(1) Vers une alimentation bio et végétale, bonne pour la santé, l’environnement et le climat. Paris ministère de la Transition écologique, 21 juin 2019
(2) Générés par un processus de transformation
(3) Pour un détail des résultats de l’étude, on peut consulter le site ou télécharger la plaquette éditée par Solagro
(4) L’étude se penche également sur la dimension nutritionnelle. Pour en savoir plus sur cet aspect

A propos de l’étude BioNutriNet : Lancée en 2014, BioNutriNet avait pour objectif de «  mesurer de façon précise la consommation d’aliments issus de l’agriculture biologique et de caractériser les consommateurs de produits bio et les consommateurs d’aliments conventionnels », en utilisant pour ce faire une vaste cohorte, c’est-à-dire un groupe d’individu suivis sur plusieurs années. Quatre axes structuraient plus précisément l’étude : «  1) comparer les profils sociodémographiques, psychologiques et économiques des motivations des consommateurs à l’égard de la durabilité de l’alimentation ; 2) estimer l’apport en contaminants et l’impact environnemental des modes alimentaires liés à la consommation de produits issus de l’agriculture biologique ; 3) caractériser le statut nutritionnel (vitamines et minéraux), le statut toxicologique (résidus de pesticides) et le métabolome urinaire (signatures métaboliques des aliments consommés) ; 4) préciser les relations avec la qualité de la santé et le risque ou la protection vis-à-vis de maladies chroniques (cancers, maladies cardiovasculaires, obésité, diabète, etc.)".
Mobilisant de nombreuses équipes de recherches – Inra, Inserm, CNAM…- et partenaires comme Solagro ou l’Institut Technique de l’Agriculture Biologique, cette étude, coordonnée par Emmanuelle Kesse-Guyot (EREN-Inra) s’est ainsi appuyée sur la cohorte NutriNetSanté et a mobilisé plus de 29 210 consommateurs.
Voir le site de l’enquête NutriNet
Voir également la plaquette éditée par Solagro
Visionner les interventions du colloque
Par Lucie Gillot, Mission Agrobiosciences-Inra

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