29/10/2019
LU, VU, ENTENDU
Nature du document: Chroniques

Quand la nature entre en politique

"En finir avec la nature ?", thème insolent que celui de cette première édition du festival Allez savoir, organisé par l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Curieuse, la Mission Agrobiosciences-Inra a assisté à l’événement qui s’est déroulé au cœur de l’effervescente ville de Marseille, du 25 au 29 septembre derniers. Parmi les tables rondes, l’une a tout particulièrement attiré notre attention : "Quand la nature entre en politique", animée par Emmanuel Laurentin, tout droit venu des studios de France Culture. A ses côtés, Catherine Larrère, professeure émérite à l’Université de Paris-I-Panthéon-Sorbonne et spécialiste de philosophie morale et politique, ainsi que Pierre Rosanvallon, historien de la démocratie et professeur au Collège de France. Un régal. Surtout, l’occasion de tirer des fils et de revenir sur quelques instantanés pris sur le vif.

Augmentation des émissions de gaz à effet de serre, hausse des températures, fonte des glaces, acidification des océans, menaces pesant sur les écosystèmes, prévisions de plus en plus pessimistes du GIEC… L’info n’aura échappé à personne, l’environnement se dégrade. Face à ce constat, il est d’abord question, nous dit l’historien, de "distinguer l’analyse des problèmes, d’une part, et celle des capacités d’action, d’autre part". Et d’ajouter que "tout converge pour dire que l’on connaît une période où il faudrait prendre des décisions radicales, opérer des changements rapides". Et pourtant, il semble que le temps soit, au mieux à l’inaction, au pire à la régression, comme l’indiquent le maigre bilan des actions menées en faveur du climat par les signataires de la COP21 [1] ou encore, des politiques entreprises par Trump ou Bolsonaro à l’encontre de la biodiversité. Ce n’est pas faute de beaux discours. D’où cette question, posée par Pierre Rosanvallon : "Pourquoi sachant tout cela, fait-on aussi peu ?"

La démocratie, un régime inadapté ?

Pour l’historien de la démocratie, "Le paradoxe, c’est que ce régime apparaît mal adapté pour traiter ces questions-là". En cause, deux des caractéristiques constitutives de cette forme de gouvernement : la préférence pour le présent et la notion de souveraineté. Ainsi, nous dit Pierre Rosanvallon, "La démocratie a d’abord voulu rompre avec les visions du temps long. Lors des révolutions américaine et française, elle a soutenu que la terre appartenait aux hommes et aux femmes du présent. Il a fallu rompre avec le passé et veiller à ce que les générations futures perpétuent ce mouvement." Problème, face aux enjeux environnementaux, "le temps long est quelque chose de décisif pour l’action". Et du côté de la souveraineté ? Elle incarnerait "l’ennemi d’une action mondiale". Il y a, insiste-t-il, "une contradiction entre la nécessité d’agir au niveau mondial pour le climat et un renfermement sur une vision souverainiste des États-nations" ; contradiction qui porte d’ailleurs un nom : le populisme. Un indice ? "Regardez qui tient aujourd’hui un discours sur la souveraineté vis-à-vis de l’Amazonie. C’est Bolsonaro." A ce stade, Catherine Larrère nuance : "Il est certain qu’il a une certaine inefficacité des démocraties. Ceci dit, les gouvernements autoritaires ne sont pas mieux. De ce que point de vue-là, on retombe toujours sur l’idée que la démocratie est le pire des systèmes, à l’exclusion de tous les autres." Mais la philosophe va plus loin, pointant la capacité des démocraties à "prendre en compte le long terme". Un exemple : Au XIXe siècle le gouvernement français a voté et adopté une politique écologique de préservation des forêts ; laquelle compose, encore aujourd’hui, avec des temporalités dépassant de loin celles des mandats et des générations. Une simple affaire de volonté ? En fait, pour Catherine Larrère, le problème est ailleurs.

Écologisme des pauvres

Selon la philosophe, "Le principal obstacle à des politiques écologiques, ce n’est pas l’inefficacité démocratique, ce sont les inégalités sociales. C’est le fait que les plus riches ont un intérêt à ne pas agir." Et d’insister : les questions écologiques et sociales sont intimement liées et difficiles à séparer. Exemple, lorsqu’on détruit la forêt Amazonienne, "on détruit aussi les milieux de vie des indiens d’Amazonie." Défendre la nature, c’est aussi défendre la société. Dès lors, aux inégalités sociales, s’ajoutent celles liées aux impacts du réchauffement climatique, "vécus différemment selon les groupes sociaux et les populations", aux yeux de Pierre Rosanvallon. Il rappelle que les bouleversements du climat sont en effet "beaucoup plus graves pour les habitants du Bangladesh, dont une partie du territoire risque d’être submergée, que pour ceux de l’Europe Occidentale". Pour ces populations vulnérables, il s’agit bel et bien d’un "écologisme des pauvres" [2]. Une expression de Joan Martinez Alier, selon lequel la lutte pour la survie des peuples rejoint celle pour la biodiversité, laquelle n’est pas réservée à des franges plus favorisées. A l’heure du débat, d’ailleurs, un jeune homme a interpellé les deux participant.es à la table ronde : "J’aimerais que l’on ait cette conférence ici, avec des intervenants brillants, et en même temps qu’elle se déroule, à l’identique, dans les pays que l’Occident spolie pour pouvoir maintenir son rêve et poser sur la table la question écologique." Pour ce dernier, il est urgent de "questionner l’écologie de manière globale, en prenant en compte ceux qui n’étaient pas dans notre équation immédiate".

Si nos deux intervenants n’ont aucunement la prétention de préconiser des remèdes face à l’inaction des politiques, ils pointent qu’une attention particulière doit être portée à l’instauration d’un rapport équilibré entre les humains et la nature, certes, mais aussi, et surtout, entre les humains eux-mêmes.

Usus, fructus mais pas abusus

Pour tenter de rééquilibrer le rapport que les sociétés humaines entretiennent avec leur environnement, Pierre Rosanvallon propose de "déconstruire le droit de propriété". Et de rappeler : c’est le droit romain et la définition classique de la propriété qui ont consacré l’idée selon laquelle le détenteur d’un bien pouvait en jouir, le détruire et le transmettre. "Une vision souveraine de la propriété, unifiée, que remet très profondément en cause la gestion de l’environnement." Ainsi, pourquoi ne pas "imaginer que quelqu’un ait le droit de jouir d’un bien, mais pas celui de le détruire ? On pourrait raisonner à partir de ses fonctionnalités, c’est-à-dire de ses conditions d’usage et de transmission, et faire que celles-ci ne soient pas personnelles". Prenons l’exemple d’un champ : "Ce n’est pas simplement un terrain que son propriétaire aurait le droit de cultiver ou de détruire… C’est un environnement à maintenir et on ne peut, en ce sens, en abuser."

Malgré les inégalités de condition face aux bouleversements environnementaux en cours et à venir, il y a, selon le spécialiste de la démocratie, "quelque chose de commun : pour tout le monde, le changement de l’environnement pèse". D’où le fait que derrière la question écologique, se cache celle de la "reconstruction des rapports sociaux" dans les sociétés humaines. Rien de mieux, pour le comprendre, qu’un détour par l’histoire : "Dans les sociétés européennes, les grandes épreuves ont marqué le début de grandes solidarités. C’est parce que les gens avaient vécu la guerre de 14 et avaient souffert ensemble qu’ils se sont sentis des devoirs communs. La conséquence, c’est que l’on a inventé la sécurité sociale (par les ordonnances du 4 et du 19 octobre 1945) et créé l’État providence." Et aujourd’hui, poursuit-il, il y a "une nouvelle épreuve commune, le dérèglement climatique". Aussi, serait-il "justifié de dire, puisque nous souffrons tous, qu’un nouveau type de solidarité internationale émerge. Séparer la question de l’écologie de celle de la redistribution internationale des richesses serait, aujourd’hui, insupportable." A cet égard, les marches pour le climat, qui éclosent dans les rues du monde entier, incarneraient "une forme de réinvention de l’internationalisme, pas simplement comme une idéologie mais comme une pratique sensible" … Penser la nature en politique implique, avant tout, de repenser la culture humaine.

Laura Martin-Meyer, Mission Agrobiosciences-Inra.

Table ronde de l’EHESS, Marseille, 28/09/2019

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