04/11/2019
REVUE DE PRESSE
Nature du document: Revue de presse

Le recyclage bientôt au rebut ?

Au bord de l’asphyxie, la filière française de collecte et de recyclage des déchets ? C’est ce qu’indiquent plusieurs articles récents. « Ciel assombri », « nuages à l’horizon », « crise ouverte » … De la Tribune aux Echos en passant par Emballages magazine, le constat est unanime : le marché du recyclage fait grise mine. Un paradoxe à l’heure où tri et collecte semblent progresser. Et des bizarreries, il y en a bien d’autres dans cette revue de presse réalisée par Laura Martin-Meyer et Valérie Péan (Mission Agrobiosciences-Inra).

Ciel bleu en Chine, horizon bouché en France

Commençons par faire le tri dans les chiffres. La filière recyclage, qui a sa fédération (la Federec), a collecté l’an passé 107 millions de tonnes de déchets (Environnement magazine, le 30 octobre 2019), sur les 325 millions de tonnes produits par les ménages, les collectivités et les entreprises (Ademe et Eurostat). Un "ramassage" en hausse – 2 millions de tonnes supplémentaires en un an - qui est, cela dit, moins dû à un civisme plus grand qu’à la croissance du secteur "construction", énorme pourvoyeur de résidus et autres gravats, à hauteur de 227 millions de tonnes.
Collecter, c’est bien, mais qu’en est-il exactement du taux de recyclage [1] ? En la matière, la France est à la ramasse. 37% seulement des ordures ménagères, par exemple, contre une moyenne européenne de 40% et des pointes à 63 ou 62 % pour l’Allemagne et l’Autriche (Agence européenne pour l’environnement). Même chose pour les emballages plastiques, dont 26% seulement sont collectés et recyclés (Citeo). Le reste ? Direction la décharge ou l’incinérateur.
Mais il y a plus grave. Car depuis la fin de l’année 2018, la filière qui compte un millier d’entreprises, en majorité des TPE-PME, connaît une conjoncture pour le moins dégradée. Première raison : la toute nouvelle fibre écolo de la Chine, qui refuse désormais d’être le dépotoir de l’Occident, comme l’indiquait Le Point, le 21 janvier 2018. Explications. Premier importateur mondial de déchets et matières recyclées, Pékin constituait jusque-là le débouché rêvé des collecteurs français, européens et américains. En cause, une main d’œuvre peu chère pour le tri et la souplesse de ses normes environnementales pour les produits recyclés, dont elle était friande. Sous le doux nom d’opération "Ciel bleu", le gouvernement de Xi Jinping a en effet décidé, depuis 2013, de céder sa place de leader mondial des émetteurs de gaz à effet de serre (28% du total planétaire), pour gagner en santé publique et paix sociale, mais aussi devenir le premier exportateur d’énergies renouvelables et autres niches du développement durable. Résultat, le 1er janvier 2018, la fermeture brutale de ses frontières à plus d’une vingtaine de déchets solides, jugés impurs ou non recyclables : certaines matières plastiques, des matériaux textiles, et autres métaux ou papiers. Un vrai tsunami pour les entreprises occidentales qui ont alors détourné le flux vers l’Asie du Sud-est, d’ores et déjà saturée. Faute de ce débouché extra-européen, les entreprises françaises notamment croulent sous les invendus, ce qui ne manque pas de faire chuter les cours.
Le 30 octobre 2019, la Tribune listait les secteurs les plus en crise, qui voient leur chiffre d’affaires baisser : les plastiques, les papiers-cartons et les métaux ferreux ou non. Car à cette fermeture de l’Empire du milieu, s’ajoutent d’autres scories. Pour les papiers et cartons, la France, pourtant championne en la matière, voit de manière inédite son taux de collecte baisser de 4,6% en 2018. La faute à Internet : les Français utilisant de moins en moins ces matériaux, plusieurs centres de tri risquent de fermer. Plus, en raison de la cessation d’activités de plusieurs entreprises papetières, les stocks de papier recyclé ne trouvent plus preneurs. Quant au secteur du métal, qui connait également une baisse conjuguée de la collecte et des prix, il subit, lui, le ralentissement du marché automobile.
Voilà bien un paradoxe : où quand la sobriété nouvelle de nos sociétés, via la prise de conscience des dégâts du consumérisme ou plus bêtement en raison d’une perte de pouvoir d’achat, met en péril une filière clé du développement durable.

La nouvelle consigne, c’est le réemploi

Y aurait-il cependant un espoir du côté de la réglementation européenne, à même de redoper le secteur ? Tel était en tout cas l’esprit du "Paquet économie circulaire" du 30 mai 2018. Parmi les objectifs : recycler 65% de tous les déchets d’emballage en 2025. Obligée de transposer ces règles communautaires au plan national, la France a même décidé d’aller plus loin, avec son projet de loi "relatif à la lutte contre le gaspillage et à l’économie circulaire". Proposé par le Gouvernement, sous l’impulsion de Brune Poirson, le texte a été adopté en 1ère lecture au Sénat, les 25 et 26 septembre derniers. Celui-ci prévoit entre autres un élargissement du périmètre du principe pollueur-payeur (la "responsabilité élargie du producteur", dite REP), incluant par exemple les jouets, le tabac et autres articles de sport, mais surtout le bâtiment, dont un tiers des déchets n’est pas valorisé (Le Monde du 3 novembre dernier). Autres nouveautés : la possibilité de fixer un "taux minimal d’incorporation de matière recyclée" dans certains produits ou matériaux, ou encore l’interdiction de destruction des invendus non alimentaires. Parmi les ombres au tableau pointées toutefois par la Federec : la consigne des bouteilles en plastique. Car tout dépend de l’objectif. Seront-elles reprises pour grossir le taux de collecte des recycleurs comme le souhaite le gouvernement (90 % de collecte prévu pour 2029 par la directive sur les plastiques à usage unique de l’Union Européenne, contre 58% seulement aujourd’hui) ou pour être tout simplement réemployées [2] en l’état ? C’est cette dernière option qu’a votée le Sénat, s’opposant vivement "au recyclage, considéré comme un non-sens environnemental, social et économique, car loin de réduire la consommation de plastique, elle la stimulera en lui donnant une fausse image écologique", comme le souligne la rapporteure Marta de Cidrac (Localtis, le 27 septembre 2019). Il faut dire que le recyclage des plastiques est souvent énergivore, peu efficace et faiblement rémunérateur. Dans le Nouvel Obs du 12 juin dernier, Nathalie Gontard, directrice de recherche et professeure en sciences de l’aliment et de l’emballage à l’Inra, signalait ainsi : "14 % en moyenne des plastiques usagés sont collectés pour être recyclés (les sources concordent sur ce chiffre). Sur ces 14 %, 4 % sont perdus au cours du processus de recyclage et rejoignent donc le rang des déchets dispersé. (…) Il convient ici de parler de décyclage plutôt que de recyclage."
Problème : les centres de tri, dans lesquels les recycleurs ont investi ces derniers temps, risquent du coup de voir leurs sources tarir encore plus, au bénéfice des industriels de la boisson. Mais allons plus loin, au risque des hypothèses. Jusque-là présentés en tandem, réemploi et recyclage étaient les mamelles de l’économie circulaire et, plus globalement du développement durable. Mais d’autres voix commencent à se faire entendre, prônant le réemploi et disqualifiant le recyclage, perçu comme un résidu tenace de notre consumérisme effréné. Sachant que le meilleur déchet est celui qu’on ne produit pas, la filière du recyclage risque fort de devenir has been, voire has green.

Revue de presse du 04/11/2019

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