03/11/2014
Dans Alternatives économiques. Une réaction à l’attribution du Prix Nobel à Jean Tirole

La légitime récompense de Jean Tirole

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Brice Couturier, chroniqueur à France-Culture écrit dans les Echos.fr : "Après le prix Nobel de littérature, notre pays peut donc se glorifier d’un prix Nobel d’économie. Cocorico ! Ces distinctions, attribuées à nos compatriotes Patrick Modiano et Jean Tirole, viennent à point nommé pour mettre un peu de baume sur nos blessures d’amour-propre. Mais sont-elles susceptibles de guérir la crise de pessimisme que traverse la société française ? Peuvent-elles enrayer le sentiment de déclin qu’éprouve notre pays, devant les difficultés à réformer, l’incapacité à tenir les engagements budgétaires, la montée d’un individualisme défensif ?" Sans doute pas à en croire l’article de Jean Gadrey, Professeur honoraire d’économie à l’Université Lille et qui a participé à des initiatives de la Mission agrobiosciences. Nous reproduisons ici sa réaction sur le site d’Alternatives économiques. La controverse se poursuit.

Le prix de la Banque de Suède attribué à Jean Tirole s’inscrit dans la tradition d’une institution dont environ 90 % des lauréats font partie du courant de l’économie orthodoxe appelée néoclassique, celle qui sert depuis plus d’un demi-siècle à justifier la supériorité du marché concurrentiel, pourvu qu’il soit conforme aux modèles économiques, sur toutes les autres institutions de l’économie.

Cette nomination est aussi la reconnaissance par l’orthodoxie mondiale de la singularité, en France, de l’Ecole d’économie de Toulouse, celle qui est le fer de lance dans notre pays du modèle américain faisant des grandes entreprises, des banques et des compagnies d’assurances les grands financeurs, à part presque égale avec l’Etat, de la recherche économique, mais aussi les principaux dirigeants, à nouveau à part presque égale, des Conseils d’administration. Jean Tirole a beaucoup contribué à cette modalité de « liaisons dangereuses » entre la recherche et le capitalisme financier, et le fait qu’il soit honoré par une banque n’est que justice

Parmi ses travaux et ceux de Jean-Jacques Laffont, je retiens d’abord, en raison de leur influence sur les politiques, ceux qui ont servi à outiller la dérégulation/privatisation des grands services publics de réseau à partir des années 1990 afin de faire de ces secteurs des domaines d’introduction puis de généralisation de la « concurrence libre et non faussée » avec un minimum d’ajustements et de contraintes. Il ne semble pas que ses modèles aient pris en compte les vagues de suicides et l’ampleur de la souffrance au travail qui ont résulté de ces privatisations partout, ni la dégradation de la qualité de service dans bien des cas, ni celle de l’accès universel à des services d’intérêt général.

Jean Tirole est également l’auteur, avec Olivier Blanchard, d’un rapport fameux (2003) sur la dérégulation du marché du travail, visant à remplacer les CDD et les CDI par un contrat unique. Ce « marché unique » aurait pour corollaire la suppression d’une bonne partie du droit du travail et des protections juridiques, dont la mise au rencart des prud’hommes vu que, selon lui, « les prud’hommes n’ont ni l’information ni les compétences pour prendre des décisions de gestion à la place des chefs d’entreprise ».

Il propose comme principale garantie d’emploi une « taxe sur chaque licenciement », idée plus que contestable car, d’une part, les entreprises savent très bien pratiquer l’évasion fiscale dans tous les domaines. Elles trouveront aisément des parades (ce qu’il admettait à mots couverts sans avoir de solutions sérieuses à proposer). Et, d’autre part, ce système serait incroyablement inégalitaire selon que les entreprises évolueraient dans des secteurs en bonne ou en mauvaise santé économique. Ce serait alors une prime aux gagnants et la double peine pour les perdants, mais la concurrence ne s’encombre pas des perdants…

Tirole s’est également exprimé en décembre 2008 sur la grande crise financière (« Leçons d’une crise », note de la TSE). On y trouvera à peu près tout ce que les banquiers étaient prêts à accepter sans trop rechigner comme régulation douce ne remettant pas en question leur domination sur l’économie, ni leurs produits dérivés spéculatifs (il faudrait juste éviter quelques « excès »), et surtout pas leur statut de banque universelle contre l’abominable idée de séparation des banques de dépôt et des banques d’affaires. Il s’est aussi prononcé, en Europe, en faveur d’une union bancaire européenne dont l’une des dispositions renforcerait encore les pouvoirs de la BCE sans remettre en cause sa fameuse « indépendance », et sans lui attribuer le droit de prêter aux Etats en difficulté, vous l’avez compris.

Enfin, il est le principal auteur d’un rapport sur le climat (2009) où l’on retrouve l’obsession du marché aussi libre que possible, moyennant de petits ajustements et de petites incitations, toutes économiques ou marchandes elles aussi. Il se prononce contre les normes techniques imposées (par exemple par secteurs) et les régulations non marchandes contraignantes. Il préconise non pas des taxes, mais un « marché unique » à prix international unique du carbone, fondé de préférence sur une mise aux enchères des « droits à polluer » (avec la possibilité que les pays pauvres ou émergents soient alors favorisés).

Mise aux enchères, échanges libres, un marché déterminant le prix « optimal », des produits dérivés bien entendu pour se « couvrir contre le risque » (l’argument constant des avocats de ces produits dans les milieux financiers), toute la panoplie du capitalisme financier mise au service du climat, telle est sa vision, conditionnée par une théorie de l’équilibre général marchand et concurrentiel pourtant réduite à néant par des critiques internes et externes rassemblées dans le livre de Steve Keen (voir mes billets récents).

On a d’ailleurs du mal à suivre sa condamnation des normes par secteurs qui se heurteraient selon lui à l’action de lobbies industriels puissants, comme si ces mêmes lobbies n’étaient pas capables, on l’a vu en Europe, de provoquer l’effondrement, avec la complicité des politiques, d’un marché du carbone devenu sans effet.

Pour lui, chaque pays, une fois les enchères terminées entre pays, se débrouillerait pour faire fonctionner son marché intérieur du carbone. Par exemple, dit-il, « l’Inde pourrait décider de limiter l’impact du prix du carbone sur celui du ciment, ce dernier conditionnant l’amélioration de l’habitat d’une fraction de sa population. ». Ni l’Inde, ni d’autres pays, ne seraient alors vraiment incités à privilégier des matériaux de construction moins destructeurs du climat.

Il est juste et légitime que le jury néolibéral de la Banque de Suède honore l’un des plus brillants représentants de l’économie néolibérale, un des plus fervents défenseurs de la logique du marché concurrentiel contre les insupportables interventions étatiques, contre le droit du travail, contre les contraintes bureaucratiques imposées aux grandes entreprises et aux banques, lesquelles financent une bonne partie de ses recherches et de son salaire.
Alternatives économiques

Jean Gadrey est Professeur honoraire d’économie à l’Université Lille 1.
Il a publié au cours des dernières années : Socio-économie des services et (avec Florence Jany-Catrice) Les nouveaux indicateurs de richesse (La Découverte, coll. Repères).
S’y ajoutent En finir avec les inégalités (Mango, 2006) et, en 2010, Adieu à la croissance (Les petits matins/Alternatives économiques), réédité en 2012 avec une postface originale.
Il collabore régulièrement à Alternatives économiques.

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Jean Gadrey, Professeur honoraire d’économie à l’Université Lille.

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