10/02/2014
Veille alimentation, sciences et société. 10 février 2014
Mots-clés: OGM

Une pomme transgénique qui ne brunit pas : la nouvelle tentation ?

Entre émoi et tentation, les débats font rage outre-Atlantique. Nouvelle pomme de la discorde ? Artic apple, un fruit transgénique qui ne brunit pas et pour lequel l’USDA (United States Department of Agriculture) vient de relancer les consultations en vue d’une décision relative à la mise en marché. Dans son dernier bulletin électronique, le service scientifique de l’ambassade de France aux Etats-Unis fait le point sur la situation, rappelant au passage les paradoxes de la consommation des Américains, le cuisant échec de la tomate Flavr Savr et le succès spectaculaire des baby carrots…
Un article à lire ci-dessous, recommandé par la Mission Agrobiosciences dans le cadre de sa veille sur les tendances et signaux qui clignotent, ici et là…

Une pomme transgénique qui ne brunit pas : la nouvelle tentation ?
Une information issue du bulletin électronique Etats-Unis 356, en date du 7 février 2014. Pour accéder à l’article, cliquer ici

Alors que l’USDA (United States Department of Agriculture) vient de relancer ses consultations en vue d’une décision relative à la mise en marché d’une pomme transgénique [1], les débats font rage au sein de la sphère agroalimentaire et parmi les consommateurs aux Etats-Unis. Une pomme transgénique qui ne brunit pas ? Réel attrait pour les uns, menace potentielle pour les autres. La filière de la pomme, en particulier, est divisée, avec des sensibilités divergentes selon les métiers (producteurs/industrie agroalimentaire). Point sur la situation actuelle.

20 ans d’OGM dans l’alimentation américaine
Le premier organisme génétiquement modifié mis sur le marché américain était une tomate, en 1994 [2]. La modification visait à ralentir le pourrissement du fruit, dans le but de préserver la fermeté, la couleur et le goût plus longtemps après cueillette. Cette tomate s’est rapidement révélée être un échec commercial, notamment du fait de son coût élevé par rapport à ses concurrentes, sans valeur ajoutée organoleptique particulière. Les homologations d’organismes génétiquement modifiés aptes à la consommation humaine se sont ensuite concentrées sur les filières céréalières (principalement maïs et soja).

L’opinion publique américaine s’est rapidement sensibilisée à ces thématiques, et les enseignes destinées à la vente de produits biologiques ont connu un développement sensible ces dernières années [3]. Ces dernières proposent leurs produits à des prix relativement plus élevés, accentuant les disparités de consommation en fonction du pouvoir d’achat des ménages américains.

Les vifs débats actuels concernant la mise en place d’un étiquetage spécifique pour les produits contenant des OGM illustrent bien cette scission des modes de consommation. D’un côté, les associations scientifiques telles que la American Medical Association et la American Association for the Advancement of Science (proches du secteur privé), qui s’opposent à l’étiquetage systématique, sous prétexte, notamment, que les résultats scientifiques ne permettent pas de mettre en évidence un danger pour la santé humaine. De l’autre, les consommateurs qui s’inquiètent vis-à-vis du contenu de leur assiette. D’un côté et de l’autre, les arguments sont nombreux et variés [4].

Pour autant, la place des OGM ne semble pas remise en question en tant que telle dans l’alimentation américaine. Le débat semble se cristalliser autour de la capacité du consommateur à être informé de ce qu’il mange. Et force est de constater que les OGM ne bénéficient pas d’une image clairement favorable dans l’opinion publique. L’information pourrait donc avoir un impact négatif sur certaines ventes. Ce qui n’empêche pas la recherche, et l’apparition de nouveaux produits, tels que cette pomme, sous les feux de la rampe.

La pomme qui ne s’oxyde pas au contact de l’oxygène

Les pommes sont connues pour une de leurs caractéristiques physiologiques, commune avec d’autres produits alimentaires d’origine végétale, tels que la banane, l’avocat, la poire, ou encore la pomme de terre : elles brunissent une fois coupées. Ces réactions de brunissement sont dues à une enzyme, la polyphénol oxydase (PPO), à l’origine de la transformation des composés phénoliques en polymères colorés. La réaction générale n’est possible qu’en présence d’oxygène.
Il est possible d’inhiber cette réaction, et donc d’empêcher le brunissement, par plusieurs moyens (addition d’antioxydants, action thermique, conservation en atmosphère contrôlée sans O2, etc.), mais le plus utilisé aujourd’hui (et le moins altérant pour les propriétés organoleptiques des fruits) consiste à diminuer le pH à l’aide d’acide malique ou citrique. Les PPO, qui opèrent à un pH de 4 à 7 [5], sont alors inactivées. C’est cette propriété que l’on exploite, lorsque l’on utilise du jus de citron pour empêcher le brunissement d’un avocat ou d’un quartier de pomme.

Pour autant, si on connait parfaitement le rôle des PPO dans le processus de brunissement, leur rôle physiologique au sein des végétaux fait l’objet de nombreuses hypothèses, souvent sujettes à discussions : du fait de la localisation spécifique de l’enzyme dans les cellules végétales (notamment au niveau des chloroplastes), beaucoup s’interrogent sur un rôle potentiel dans la photosynthèse, ou autres mécanismes de régulation du milieu intracellulaire (concentration en oxygène) [6]. Les PPO, présents également dans le cytoplasme, participeraient aux mécanismes de résistance aux infections bactériennes, virales et fongiques [7].

L’absence de consensus scientifique autour de ses hypothèses s’explique notamment à cause du rôle spécifique que semble jouer les polyphénol oxydases vis-à-vis de chaque espèce végétale. Les agrumes et l’ananas, à titre d’exemple, ne contiennent pratiquement pas de PPO et/ou de substrats phénoliques, nécessaires à la réaction de brunissement. D’autres végétaux peuvent contenir des PPO, sans pour autant disposer des substrats. De fait, l’absence de PPO ne semble pas avoir d’effet sur la viabilité de certaines espèces végétales. La pomme semble faire partie de ces dernières.

C’est cette caractéristique qu’a exploité Okanagan Specialities Fruits, la société à l’origine de la pomme incriminée - dont le nom Arctic Apple a été déposé. En effet, la caractéristique génétique de non-brunissement a été créée en insérant des fragments supplémentaires du gène responsable de la production de PPO, déjà présent dans la pomme. Or, l’insertion de fragments de gènes - généralement la première étape d’une attaque virale - déclenche un signal d’alarme dans la cellule, et une réaction de défense. Toute séquence d’ADN qui ressemble au fragment suspect est neutralisée, y compris celles présentes à l’origine. La pomme, en empêchant l’expression de l’ensemble ces gènes, arrête ainsi la production de l’enzyme et prévient la réaction de brunissement.

Une homologation probable qui divise l’opinion au sein de la filière de la pomme

Cette qualité des pommes génétiquement modifiées intéressent une frange de l’industrie agroindustrielle, portée sur la vente de portions de fruits prédécoupés (très communes aux Etats-Unis où les habitudes de snacking restent très présentes au sein de la population). En effet, les portions de pomme prédécoupées sont aujourd’hui quasiment inexistantes des rayons américains, en raison du brunissement et/ou du coût de conditionnement (et donc de d’achat, in fine). Et ce, malgré le fort potentiel de développement du produit : les consommateurs cherchent à grignoter sainement, ce qui a permis l’explosion des ventes de "baby carrots" [8] dans la dernière décade, malgré les traitements imposés aux dits légumes pour qu’ils conservent couleur, goût et craquant [9].

Fait complémentaire, la pomme serait aujourd’hui un des produits frais les plus gaspillés dans les ménages, pour cause de... brunissement [10]. Pour les promoteurs de l’Arctic Apple, la mise sur le marché d’une telle pomme permettrait aux industries agro-industrielles de diminuer significativement les coûts de conditionnement des pommes pour le marché du produit frais prêt à consommer, tout en préservant l’appétence des pommes pour le consommateur, en bout de chaîne. Cet état de fait intéresse d’autres marchés, tels que celui de la pomme de terre. Mais qui, lui, attend de connaitre la réaction des consommateurs à l’introduction de la pomme transgénique sur les étals avant de se prononcer [11].

A l’opposé, justement, l’introduction de pommes génétiquement modifiées dans un marché qui en était jusqu’alors exempt inquiète. La pomme a une image de produit sain, par nature. La facilité des ventes s’en ressent. L’introduction d’OGM sur le marché pourrait ternir l’image d’un produit que les consommateurs apprécient tel quel. Les producteurs s’interrogent de l’impact sur les consommateurs, de plus en plus sensibles à la qualité des produits qu’ils achètent.

C’est dans cette perspective que l’association américaine des pommes (U.S. Apple Association) a émis un communiqué désapprouvant la perspective de la mise sur le marché de l’Arctic Apple [12]. De même, certaines associations de producteurs demandent un moratoire sur la pomme transgénique, dénonçant une atteinte à l’image de l’ensemble de la filière [13]. La crainte de la diffusion naturelle des gènes modifiés (par le biais des pollinisateurs ou du vent, d’un verger à l’autre), effraie également les producteurs, qui pourraient rapidement se révéler dans l’incapacité de labelliser leur production "sans OGM", caractéristique qui, aujourd’hui, est un argument de vente à la portée croissante.

Pomme de discorde : le consommateur tranchera

Pour autant, certaines études attestent aujourd’hui de la nécessité des cultures OGM pour répondre à la demande alimentaire mondiale dans les années à venir [14]. La grande différence entre les OGM considérés dans ces études et l’Arctic Apple porte sur la visée de la modification génétique : il s’agit, respectivement, d’augmenter ou de sécuriser la capacité de production (quantitative ou qualitative), ou de répondre à des considérations de l’ordre du confort de consommation. Au final, le débat porte bien sur l’image du produit : à quel prix préserver l’intégralité des qualités organoleptiques d’un produit naturel ? La question reste ouverte.

Ce sera donc bien au consommateur de décider dans les années à venir : malgré l’homologation probable de l’USDA, l’arrivée massive de pommes transgéniques sur les marchés n’est pas pour tout de suite, les pommiers ne produisant pas de fruits les 5 premières années après plantation. Reste l’astuce du jus de citron pour ceux qui seraient impatients. Jusqu’à la création d’un citron transgénique au pH neutre, évidemment. Mais ça, c’est une autre histoire.

Simon RITZ, deputy-agro@ambascience-usa.org


Un article issu du BE Etats-Unis 356, en date du 7 février 2014

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