02/01/2006
Maryse Carraretto
Mots-clés: OGM

Histoires de maïs d’une divinité amérindienne à ses avatars transgéniques (Sélection d’ouvrage)

Copyright Editions du CTHS

Pour instruire les controverses actuelles sur le maïs, il est utile de faire la lumière sur les événements et les débats qui ont accompagné son introduction et son expansion en Europe depuis son berceau amérindien : c’est ainsi que l’on pourrait lire cet ouvrage remarquablement documenté, accompagné d’une abondante bibliographie et d’une iconographie originale.
Maryse Carraretto est anthropologue (Centre d’anthropologie de Toulouse, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales).

La première partie de l’ouvrage s’amorce sous la forme d’une enquête... Comment cette plante, découverte en Amérique Centrale, s’est-elle introduite en Europe et en France, comment a-t-elle trouvé sa place parmi les cultures des campagnes du sud-ouest de la France, en Italie ou du Portugal ? et dans les régimes alimentaires et les cuisines des populations ? comment cette « étrangère » a-t-elle été perçue et comprise ? Cette partie est incontestablement la plus originale, appuyée sur une riche bibliographie. Une sorte d’enquête policière conduite avec le concours d’une relecture des traités anciens et d’une interprétation des premiers dessins représentant le maïs. Dès ces premières pages, l’auteur pointe l’ambiguïté de cette plante qui va faire d’elle ou « le don de Dieu » ou « la part du Diable ». Par exemple, sa morphologie générale et celle de son épi ne permet pas de la classer parmi les plantes connues à l’époque : ce pourrait être un sorgho par son allure générale, ou un blé par ses apports alimentaires. S’y ajoute la diversité inhabituelle de la couleur des grains, y compris sur le même épi. Les conditions de son implantation en Europe en font également un marginal : semé d’abord dans les jardins plutôt qu’en plein champ, puis cultivé sur les terres difficiles plutôt que sur les terrains prospères, consommé en temps de disette plutôt qu’en période d’abondance : un « aliment de famine ». Une espèce « douteuse », un sentiment conforté par le fait que ses origines botaniques apparaissent inconnues : on ne lui connaît pas de variété sauvage, comme c’est le cas pour le blé ou l’orge au Proche-Orient. Et au cours du 17ème siècle, son origine américaine est même contestée : on l’appelle « blé de Turquie » ayant oublié son nom indien arawak « mahiz ». Maryse Carraretto donne une explication : il semble que « Turc », à cette époque, voulait dire « venant d’ailleurs ».

L’aire de culture du maïs prend de l’extension à partir du 18ème siècle, associée à celle du haricot lui aussi américain, et à des préparations culinaires nouvelles et à son intégration dans les habitudes alimentaires des populations rurales : des exemples en sont donnés dans le Lauragais, en Bresse, en Vénétie, au Portugal, tels que la polenta et le milhàs. La culture du maïs est également encouragée par les pouvoirs publics qui couronnent en France les travaux d’Antoine Parmentier au 18ème siècle (1784) puis de Matthieu Bonafous au 19ème (1836), et organisent des actions de démonstration dans les campagnes : le maïs possède à leurs yeux les qualités de ses défauts - sa capacité à pousser sur des terres difficiles et à constituer un recours contre les disettes, au même titre d’ailleurs que la pomme de terre. Pourtant, là où le maïs devient dominant dans les régimes alimentaires, on l’accuse d’être nocif pour la santé et d’être à l’origine de la pellagre. Encore l’ambiguïté de l’étranger qui ne trouve pas sa place dans la société et est accusé des maux du siècle ! Pourtant au cours du 19ème siècle, le maïs devient partie prenante de l’identité de régions entières. Maryse Carraretto en rapporte les traits et les pratiques dans les campagnes du Lauragais et de l’Entre-Douro-e-Minho dans la succession des saisons : « faire et défaire le maïs ». Sur la base du stock génétique reçu des Amériques, des maïs locaux se différencient et deviennent une composante des systèmes agraires, adaptés aux conditions pédoclimatiques des terroirs. Le maïs « étranger » est devenu un « assimilé ».

Une troisième grande partie, à caractère plus technique, est consacrée à l’arrivée des maïs hybrides en France et en Europe. Changement de ton de l’ouvrage, changement aussi de problématique technique. Mais répétition des phénomènes de rejet et d’adhésion. Des « hybrides » venus à nouveau d’Amérique, cette fois des Etats-Unis. Dans les bateaux du Plan Marshall, la technologie américaine créée au cours des années 20, déferle dans le sud-ouest de la France et en Italie à partir de 1947, relayée par la FAO nouvellement créée. Alors que les maïs de pays étaient devenus partie intégrantes de l’agriculture et des habitudes alimentaires des territoires ruraux du Béarn, du Gers comme du Lauragais, les « hybrides » suscitent de nouveau l’inquiétude ou la résistance des paysans face à celui qui est perçu comme un nouvel envahisseur. L’auteur rapporte l’enquête sociologique alors réalisée en Béarn par un chercheur du CNRS à la fin des années 60. Ceux qui s’engagent alors dans l’utilisation de ces semences « étrangères », analyse Henri Mendras dans son ouvrage « La fin des paysans », font le pari d’un agriculture modernisée et exigeante à la fois, qui met sur le marché une céréale beaucoup plus consacrée à l’industrie des aliments du bétail et à l’industrie de l’amidon qu’à l’alimentation humaine. Une plante qui devient une composante majeure des systèmes alimentaires animaux que ce soit en vert pour les ruminants ou en grain pour les porcs et les volailles et qui ne va plus avoir qu’un rôle mineur dans l’alimentation humaine.

Maryse Carraretto contribue à cette partie par des témoignages d’acteurs qui ont participé à cette expansion, notamment le témoignage de Daniel Brisebois recueilli quelque temps seulement avant sa disparition. Daniel Brisebois a été un militant actif de la transformation des campagnes toulousaines, avec notamment la production d’un film de vulgarisation à la suite de sa participation aux premières missions françaises aux Etats-Unis en tant que directeur des Services Agricoles de la Haute-Garonne (1) . Elle rapporte aussi l’exploit technique de création de lignées de maïs hybrides par les chercheurs de l’INRA à partir de maïs récoltés dans les Monts de Lacaune à Anglès, dans des conditions climatiques froides et humides. Elle souligne que ce travail a eu pour signification l’acclimatation de la technologie américaine facilitant son assimilation dans les conditions culturales françaises et son extension en tant que « maïs du pays » jusque dans les terres de grande culture du nord de la Loire. Les maïs hybrides « étrangers » ont pris les allures de « maïs de pays » argumente Maryse Carraretto... En fait, ce processus original d’assimilation est analogue à celui qui était intervenu en France au 19ème siècle avec l’introduction des races animales anglaises - bovins Shorthorn et ovins Leicester - par quelques militants agronomes : le rejet avait suivi après les premiers engouements, mais cette arrivée n’avait pas été sans conséquences avec l’organisation des populations animales françaises sous la forme de « races » locales selon le modèle anglais des Livres Généalogiques, et aussi en fixant quelques types nouveaux issus du croisement entre ces « anglais » et les ovins ou bovins du pays (ainsi des bovins « Maine-Anjou » dans l’ouest et des ovins « Ile-de-France » dans les plaines céréalières du bassin parisien). On trouvera dans cette partie plusieurs pages qui décrivent avec minutie les étapes successives de la création et de la certification des nouvelles variétés en France (de maïs ou d’autres plantes de culture), et aussi la production de semences hybrides chez les agriculteurs multiplicateurs. Maryse Carreretto, qui n’oublie pas qu’elle est anthropologue, insiste sur les conditions humaines de ces pratiques au champ, avec tout particulièrement les gestes et les conditions de vie des « castreurs ».

Evidemment, Maryse Carreretto ne pouvait pas passer sous silence le dernier « avatar » du maïs, celui qui en fait aujourd’hui le symbole controversé des technologies du vivant en agriculture par la transgenèse. Mais le sujet en lui-même demanderait un ouvrage complet pour mieux sonder les arguments de ceux qui considèrent les maïs OGM comme la plante bénéfique par excellence et de ceux qui l’accusent de tous les maux : don de Dieu et part du Diable à la fois ! Mais alors qui joue le rôle de Dieu et qui joue le rôle du Diable ?

A propos des recherches récentes sur la teosinte, ancêtre putatif du maïs, l’auteur conclut ainsi son ouvrage : « Si l’on s’est attaché des siècles durant à établir l’origine de chaque plante cultivée et aussi sa provenance, le maïs, fils du Nouveau Monde, devenu orphelin, reste pour nous Terra incognita. Est-ce pour cela que les hommes déchaînent sur lui leurs passions utopiques ? »

Jean-Claude Flamant

(1) On doit aussi à Daniel Brisebois, entre autres choses, l’implantation des établissements d’enseignements du Ministère de l’Agriculture (Lycée agricole et ENFA) et du campus de l’INRA à Auzeville, à l’origine de ce qui est devenu l’Agrobiopole de Toulouse-Auzeville.

Editions du comité des travaux historiques et scientifiques, Paris, 2005. Note de lecture de Jean-Claude Flamant, Mission Agrobiosciences.

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Maryse Carraretto, conférencière

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