20/09/2007
Les Actes de la 13ème Université d’Eté de l’Innovation Rurale

Une Pac, oui, mais pour une Politique ALIMENTAIRE Commune

L. Bourgeois. copyright P. Assalit

Les 1er, 2 et 3 août derniers, à Marciac ( Gers), à l’occasion de la 13ème Université d’Eté de l’Innovation Rurale*, 180 participants venus de toute la France, voire d’autres pays européens, ont planché sur la politique agricole et rurale européenne telle qu’elle est et telle que nous la rêvons. Après une première journée consacrée à supposer la fin de la Pac, la deuxième journée portait sur "la faim d’agriculture" avec notamment, en ouverture, un exposé liminaire de Lucien Bourgeois.

* Organisée par la Mission Agrobiosciences et la Communauté de Communes Bastides et Vallons du Gers, avec le soutien du Conseil Régional Midi-Pyrénées et du Conseil Général du Gers.

Une PAC, oui, mais pour une Politique Alimentaire Commune.

Par Lucien Bourgeois.

Conseiller du président de l’Assemblée permanente des chambres d’agriculture, il dirige au sein de cette structure les études économiques et la prospective. Membre de l’Académie d’Agriculture, ancien Président de la Société française d’économie rurale qui porte la revue du même nom, Lucien Bourgeois n’hésite pas à prendre la plume pour exprimer ses convictions. Citons notamment « La sécurité alimentaire, une affaire d’Etat », dans la revue Futuribles (janvier 2007) ainsi que ses nombreux articles dans les revues « Chambres d’Agriculture » et « Paysans ».

Ce matin, la Dépêche du Midi, comme bien d’autres journaux, consacrait toute une page à l’augmentation des prix alimentaires mondiaux et à l’inquiétude des consommateurs. Ce n’est pas rien. Impossible en effet de ne plus acheter à manger : nous sommes obligés pour survivre de nous nourrir quotidiennement, et ce plusieurs fois par jour, ce qui nous rend évidemment très attentifs à la moindre tension sur les prix et sur l’approvisionnement des produits agricoles et alimentaires. Or ce que nous vivons aujourd’hui, c’est plus qu’une tension localisée. Il s’agit d’une crise sur les marchés mondiaux, due à une pénurie temporaire de certains produits de base : le blé a augmenté en un an de 50%, le maïs et l’orge de 30 à 40%. Plus rare, le beurre et la poudre de lait ont vu leur prix flamber. Personne n’aurait parié, il y a un an, que ces derniers connaîtraient un tel renchérissement, qui se répercute sur les viandes et les produits transformés.
Certes, nous avons connu par le passé de semblables pénuries assorties d’inflation. En 1952, au moment de la guerre de Corée. En 1972, lors du premier choc pétrolier. Aujourd’hui, les raisons en sont multiples : mauvaises récoltes dues à la sécheresse en Australie, hausse de la demande en Chine et en Inde, captation d’une partie des stocks pour les biocarburants... Les Etats-Unis ont ainsi consacré un quart de leur maïs à la production d’éthanol, le tout pour atteindre seulement 3% de leurs besoins en carburant. D’ailleurs, même s’ils utilisaient à cette fin l’intégralité de leurs récoltes de maïs, ils n’économiseraient que 12% de leur consommation d’essence ou de diesel. En attendant, faute de quantités suffisantes pour l’alimentation animale et humaine, la crise est là. Certains pourraient rétorquer : laissons faire le marché, il va restaurer les équilibres. Pour ma part, j’ai tendance à penser que les réservoirs des 4X4 des pays riches seront toujours plus solvables que les estomacs des habitants des pays pauvres. Le marché se révèle bien imparfait pour résoudre ce type de problèmes et il ne faudrait pas que nous pensions que le libéralisme est la doctrine du « laisser-faire ». Car pour être efficace, le marché a besoin de certaines conditions précises - transparence de l’information, libre entrée sur le marché, atomicité des agents...- auxquelles l’Etat doit veiller. La concurrence libre et parfaite nécessite une autorité. Or, au niveau mondial, il n’y en a pas. Je ne vois donc pas comment le marché mondial pourrait fonctionner correctement et répartir les richesses. Seule l’intervention politique est à même d’asseoir les grands équilibres.

Quand l’Europe était au pied du Mur...

Pour revenir à l’échelle européenne en revisitant l’histoire, je souhaite rappeler qu’à la fin du 19ème siècle, aucun Etat, pas même la France, n’avait pour projet d’instaurer une politique agricole et encore moins d’assurer un revenu aux agriculteurs. Le souci majeur, à cette époque là, consistait à pacifier le monde paysan, par peur des révoltes et autres jacqueries. Dans ce but, il s’agissait alors, notamment, de préserver les agriculteurs d’une certaine forme d’agressivité du marché, de les tenir à l’écart des grands mouvements sociaux et de les faire adhérer à la République. D’où la création du Ministère de l’Agriculture (1881) et la mise en œuvre de mesures protectionnistes à travers les lois Méline (1892). Paradoxalement, c’est lorsque l’abondance devient la règle que les pouvoirs publics commencent à se préoccuper réellement de politique agricole. En la matière, le grand tournant se situe dans les années trente, lorsqu’on s’est aperçu que les crises industrielles pouvaient aussi affecter le bon fonctionnement de l’agriculture. Et là, l’initiateur de génie se nomme Franklin Roosevelt. C’est lui qui a eu l’idée de mettre les produits agricoles à l’abri des excès de l’économie de marché, et de mettre en place des mesures de soutien des marchés et de régulation de la production comme le gel des terres. En France, ce sont plutôt l’après-guerre et la décolonisation qui nous ont obligé à changer nos façons de penser. Il fallait trouver d’autres méthodes que l’occupation coloniale pour approvisionner les marchés. Cela nous a conduit à faire l’Europe, mais toujours pas la politique agricole commune : le traité de Rome a été signé en 1957 et la PAC n’est née qu’en 1962. De fait, il a fallu qu’une nécessité historique intervienne : nous avons attendu que l’Europe soit coupée en deux par un rideau de plomb, en 1961, pour nous décider à agir en matière d’agriculture, contre Staline et l’URSS. Bref, il a fallu que nous soyons mis au pied du mur... Mais une fois ce mur tombé, en 1989, nous sommes devenus orphelins d’ennemis. Depuis, nous avons du mal à reconstruire l’Europe sur un autre pilier que la réconciliation franco-allemande et le péril de l’Est.
Du coup, qu’a-t-on fait en 1992 ? Eh bien, nous avons copié nos amis américains, même si leur modèle ne marche pas très bien. Le raisonnement sous-jacent est le suivant : dans la mesure où l’Europe emboîte le pas des Etats-Unis, ces derniers ne pourront plus nous contrer au sein de l’Uruguay Round, ses défauts étant les nôtres, « et voilà pourquoi votre fille est muette » . Nous avons donc signé les accords de Marrakech, ceux-là même qui, en avril 1994, concluant le cycle Uruguay, créent l’OMC en remplacement du GATT et, surtout, intègrent désormais l’agriculture dans le champ de ces négociations. Depuis, nous continuons à singer les Américains, de manière plus ou moins fidèle, avec sept ans de retard et un manque total d’analyse.
En revanche, nous avons quand même marqué quelques points. Ainsi, nous avons fait une PAC formidable pour les industries agro-alimentaires, permettant à l’Europe de gagner la bataille sur les produits transformés et les exportations agro-alimentaires, se hissant devant les Américains en 2006. Cette même année, notons que ces derniers ont d’ailleurs abandonné les négociations du cycle de Doha. Ce n’est pas un hasard, donc, si la première puissance industrielle agro-alimentaire, Nestlé, est en Europe... Sauf qu’elle se situe en Suisse ! Ce pays a tout compris du fonctionnement de la PAC et sait parfaitement se servir de l’Union Européenne : on vit très bien à l’abri d’un géant, qui plus est lorsqu’on fait de la concurrence fiscale.

Malthus, le Monde et la Méditerranée

Comment reconstruire un dispositif cohérent ? D’abord en prenant conscience que le monde n’est pas à l’abri des crises. Nous n’avons plus que 111 millions de tonnes de blé en stock, soit 66 jours seulement de réserve au plan mondial. Une marge de manœuvre très faible pour faire la jonction entre deux moissons. Nous sommes à la merci du moindre événement météorologique, cyclone ou sécheresse. Et dans ce contexte, en terme d’alimentation, Malthus revient au galop. Je vous rappelle que cet économiste observait l’élimination physique des pauvres, dans l’Angleterre de la fin du 18ème marquée par de mauvaises récoltes. Je crois malheureusement qu’aujourd’hui, à l’échelle du Monde, cette élimination physique a tendance à s’appliquer. Rassurons-nous, la riche Europe n’a pas grand chose à craindre. Sur ce point, je vous renvoie à un excellent livre sur les « Génocides tropicaux » écrit par Mike Davis, un Universitaire Américain. Il montre notamment que lors des épisodes de grande famine qui frappait l’Inde Britannique - cinq millions de victimes en 1877, deux millions en 1943 - le Royaume-Uni continuait de s’y approvisionner sans aucun problème en céréales, qu’il acheminait par chemin de fer de tout le sous-continent.
Nous vivons la même chose aujourd’hui : il n’y a pas de crise réelle pour nous mais une crise possible pour le Monde, qui connaît déjà 850 millions d’humains souffrant de sous-nutrition et deux milliards souffrant de carences alimentaires. A côté de cela, dans les pays développés, on dénombre un milliard de personnes concernées par l’obésité. Curieusement, les pays qui en comptent le plus - Etats-Unis, Australie, Nouvelle-Zélande... - sont ceux-là même qui prônent la libéralisation des marchés agricoles.
Enfin, ainsi que le souligne fréquemment Bertrand Hervieu, n’oublions pas que l’Europe est en contact direct avec la région méditerranéenne : une vingtaine de pays, 500 millions d’habitants dont 260 millions hors de l’UE pour lesquels la question alimentaire est là aussi cruciale. Avant de gloser sur l’OMC ou une hypothétique gouvernance du monde, commençons par prendre conscience que l’ensemble euro-méditerranéen, riche de 760 millions d’hommes, mérite que l’on réfléchisse sérieusement à la production alimentaire.

A première vue, rien ne change dans cette PAC que je vous propose, et dont pas une initiale n’est modifiée. Sauf qu’elle désigne une Politique Alimentaire Commune, qui nécessite une politique volontariste et la réinvention d’une construction collective. D’abord parce que nos entreprises agroalimentaires constituent toujours notre premier secteur industriel aussi bien en France qu’en Europe. Ensuite parce que notre culture alimentaire a permis de développer toute une chaîne de services et de commerces basés sur la gastronomie, pourvoyeuse d’emplois. Pourquoi ne pas inventer un dispositif astucieux qui inclue également ces secteurs ? Enfin, plutôt que de songer à renationaliser la PAC, réfléchissons à la complémentarité qui peut exister d’une part entre les 500 millions de consommateurs européens et les producteurs agricoles. D’autre part, entre l’espace communautaire et nos voisins du Sud, pour élaborer un système euro-méditerranéen, garantissant la sécurité des approvisionnements et le maintien des cultures alimentaires locales, prémices, peut-être un jour, d’une politique alimentaire commune au plan mondial. Mais je n’ose pas y songer."

Télécharger les Actes de la 13è Université d’Eté de l’Innovation Rurale de Marciac, "Agriculture et territoires ruraux : quelle politique agricole européenne voulons-nous ?", document de 70 pages publié par la Mission Agrobiosciences et accessible gratuitement.

Par Lucien Bourgeois, conseiller du président de l’Assemblée permanente des chambres d’agriculture et directeur des études économiques et de la prospective.
  • Voir un long extrait du film : Politique Agricole Commune : La Voix de ses Pères. Sur le site du Gouvernement - Réalisé en 2009 par Noémie Roché en collaboration avec la Mission Agrobiosciences, édité par le Ministère de l’Agriculture, de l’Alimentation, de la Pêche, de la Ruralité et de l’Aménagement du Territoire. Avec les témoignages de : Edgard Pisani-, ministre de l’Agriculture de 1962 à 1966, commissaire européen en charge du développement de 1981 à 1983. Pierre Méhaignerie, député, ministre de l’Agriculture de 1977 à 1981. Georges Rencki, professeur au Collège d’Europe, proche conseiller du commissaire européen à l’agriculture Sicco Mansholt (1958-1972) Michel Rocard, Premier ministre (1988-1991) ; ministre de l’Agriculture (1983-1985) ; président, avec Alain Juppé, de la Commission chargée de réfléchir à l’utilisation du futur emprunt national Jean François-Poncet-, sénateur du Lot-et-Garonne, Vice-Président de la Commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées ; vice-président de la Commission des affaires européennes Henri Nallet, vice-président de la fondation Jean Jaurès, Président de l’Observatoire national de l’enseignement agricole (ONEA), ministre de l’Agriculture de 1985 à 1986 et de 1988 à 1990. Jean Pinchon (1925-2009), ancien président de l’Inao, directeur de cabinet du ministre de l’Agriculture Edgar Faure, de 1966 à 1968. Bertrand Hervieu-, Inspecteur général de l’agriculture, ancien Secrétaire général du CIHEAM (Centre International de Hautes Etudes Agronomiques Méditerranéennes). Michel Tesseydou, agriculteur, ancien président du CNJA, le Centre national des jeunes agriculteurs Lucien Bourgeois-, économiste, membre de section du Conseil Economique, Social et Environnemental de Paris.. Luc Guyau, agriculteur et ancien président de l’Assemblée permanente des chambres d’agriculture (APCA). Michel Jacquot, avocat spécialiste du droit communautaire, directeur du FEOGA - Fonds européen d’orientation et de garantie agricole européenne - de 1987 à 1997.

Retrouver le cahier du café-débat sur la PAC, avec Lucien Bourgeois et Matthieu Calame Faut-il supprimer la PAC ? (publication originale)

Accéder aux Actes des Controverses de Marciac

Retrouver la rubrique Repères Economiques sur le site de l’Assemblée Permanente des Chambres d’agriculture http://paris.apca.chambagri.fr/repe...


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