23/10/2014
Les Actes des 20èmes Controverses européennes de Marciac. 20 octobre 2014
Avec : Nubis Pulido

L’égalité des territoires n’est-elle qu’un mythe ? (Publication originale)

Prenez un territoire X et déterminer la localisation optimale des activités, à grand renfort de cartes, graphiques et autres formules mathématiques très complexes. Résultat, peu probant ? Cherchez l’erreur !
Pour Nubis Pulido, professeure de géographie vénézuélienne, le problème vient des théories du développement qui limitent leur pensée aux espaces homogènes, pour en faire des territoires équilibrés. Sauf que le territoire, pétri de diversité et de rugosité, synthèse d’une relation société, espace, temps, culture, est tout sauf une entité simple et homogène. Il s’agit même d’un impossible géographique...
A lire ci-dessous, l’intervention sans ménagement de Nubis Pulido aux 20èmes Controverses européennes Marciac, qui se sont tenues les 30 et 31 juillet 2014, sur le thème : "Pour des territoires vivants, faut que ça déménage !". Olé !

Actes de Marciac 2014- Mercredi 30 juillet

L’égalité des territoires n’est-elle qu’un mythe ?
Entretien avec Nubis Pulido, professeure de géographie à l’Université des Andes à Mérida, au Venezuela. Elle s’intéresse en particulier aux liens entre développement territorial et inégalité sociale.

Nubis, vous dites qu’il y a souvent eu des confusions, des paradoxes entre la recherche d’équilibre entre divers territoires et l’impératif d’équité sociale. Ce, d’ailleurs, aussi bien en France que dans le reste du monde.
Alors, quels sont selon vous les fondements, les paradigmes de ce mythe des équilibres territoriaux ?

Nubis Pulido. Depuis toujours, les hommes ont utilisé les matériaux disponibles à la surface de la Terre pour construire l’espace géographique. Cependant, ces ressources sont inégalement distribuées au sein d’écosystèmes très divers qui se transforment en géosystèmes différents, en fonction des actions d’appropriation, de production, d’habitat, de circulation et gestion des sociétés humaines. En ce sens-là, l’espace géographique est délimité, contrôlé, valorisé… par des acteurs sociaux très variés qui, de cette façon, les convertissent en territoires.
Les facteurs qui interviennent dans la construction des territoires sont très nombreux, aussi bien endogènes (inertie territoriale, ressources, empreintes culturelles, méthodes de production traditionnelles…) qu’exogènes (les marchés, les flux, les capitaux, les innovations, les impositions… ). Ces facteurs coexistent et changent au cours du temps.
Pour comprendre les territoires, il faut donc évaluer les dynamiques socio-temporelles de ses usages puisque, comme pour toute culture, le territoire est en même temps territoire en soi, avec sa propre culture, et une construction, un processus. Bref, sous le coup des impulsions qu’il reçoit et de celles qu’il engendre à tout moment, le territoire se transforme en permanence. Avec ce résultat : le territoire est hétérogène.
Le territoire est donc une synthèse, un système complexe qui englobe, qui agglutine et qui intègre dans une seule entité, d’une part, les acteurs et leurs représentations culturelles et symboliques, de l’autre, l’espace matériel que les acteurs utilisent et organisent dans leurs multiples stratégies sociales, productives et institutionnelles. Et bien sûr, ces actions s’opèrent avec une intensité et une couverture variables selon les acteurs et les territoires. Par conséquent, les modes de territorialisation des processus sociaux sont multiples et différenciés dans l’espace. C’est d’ailleurs ce que la géographie nous dit tout le temps.
Le résultat sur l’espace et à travers le temps, de la conjonction des actions matérielles et intangibles, se manifeste donc dans la diversité, la rugosité, la variété. En somme, dans l’hétérogénéité ou la géodiversité du territoire.
Cependant, malgré la complexité de ce fait, la plupart des théories du développement ignore la dimension territoriale et limite leurs champs de pensée aux espaces homogènes. De là, l’idée de faire un territoire équilibré.

Vous dites donc que les territoires sont hétérogènes, et qu’à les considérer comme des systèmes homogènes, il y a un décalage inopérant. C’est le premier mythe ?
Oui, il n’y a aucun doute, le territoire est complexe, mais la plupart des théories spatiales traditionnelles construisent des modèles des espaces indifférenciés, homogènes. D’autres théories, de type radical plus récent, font des propositions critico-explicatives des inégalités sociales mais qui restent de niveau macro ou très généralistes et ignorent, toujours, que le territoire dans sa diversité est la base géographique de la vie sociale. In fine, cette hétérogénéité est toujours sous-valorisée.
Pour revenir au mythe, la notion d’équilibre a été le concept-clé de certaines sciences positivistes telles que la physique, l’écologie, l’économie néo-libérale… Mais, étant donnée sa nature géo-historique et sa dynamique socio-culturelle du territoire, cette notion ne lui est pas applicable. Des capitaux intangibles comme les valeurs culturelles, les représentations, les institutions, les identités, entre autres… font des territoires des formes symboliques d’un espace en constant dynamisme. Le concept d’ « équilibre territorial » ne rend donc pas compte de ces attributs du territoire.

Mais d’où vient ce mythe de l’équilibre des territoires ?
Je suis convaincue qu’il vient de l’évolution même des paradigmes de la géographie, particulièrement de la nouvelle géographie spatiale ou analytique, de la théorie néo-classique de localisation des activités aidée par le quantitativisme. Il est donc lié à la construction des modèles destinés à représenter l’ordre sous-jacent dans l’apparent chaos de l’espace géographique. Il s’agit de modèles cartographiques ou graphiques souvent basés sur des formules mathématiques très complexes.
Cette tendance a été nourrie par d’autres paradigmes, plus anciens, de l’économie spatiale. Des chercheurs comme Weber (1909), Von Thünen (1926), Christaller (1933) ou Lösch (1938), entre autres, ont ainsi cherché à déterminer la localisation optimale des activités dans des espaces abstraits qui, de ce fait, devaient être homogènes. Sauf que la réalité est tout autre, beaucoup plus complexe.
Longtemps, l’ordre géométrique est resté une notion à caractère universel, dominant la pensée en géographie théorique. Pourquoi la notion d’ « équilibre », but principal de l’aménagement du territoire, domine-t-elle mais n’a-t-elle jamais été, jusqu’à présent, ni méthodologiquement précisé, ni empiriquement démontré ?

N’avez-vous pas le sentiment, quand même, que ce mythe de l’égalité des territoires s’effondre quelque peu et que, depuis quelques années, on s’attache à distiller au sein de ces équations quelques spécificités culturelles, afin de coller au plus près à la réalité du territoire, pour mieux articuler le local et le global par exemple ?
Effectivement, de nombreuses personnes travaillent désormais sur ce sujet et des propositions intéressantes émergent mettant en question cette notion d’équilibre territorial.
Ainsi, l’objectif local dans l’aménagement du territoire conduit maintenant à discuter de la précarité de l’efficience sociale des politiques conventionnelles de l’aménagement du territoire. Tout cela est remis est cause.
Aujourd’hui, puisque les territoires sont une synthèse de la relation société/ espace/ temps/culture, le défi consiste à favoriser des voix qui expriment des combinaisons d’identité et d’altérité. La planification territoriale d’avant-garde s’éloigne de plus en plus des cadres normatifs et technocratiques et prend des chemins stratégiques et participatifs. Il apparaît ainsi une nouvelle logique d’interprétation et de valorisation des territoires pour lier l’aménagement territorial avec le développement local ce qui est une idée ancienne, en géographie en tout cas, reprise de la contingence des lieux de Vidal de la Blache en 1922.

Pour terminer, auriez-vous un exemple où ce défi d’articulation entre aménagement territorial et développement local a réussi ?
Je vais vous donner des exemples dans les deux sens. Le premier exemple relate la tentative d’équilibrer un territoire malgré le fait que, durant soixante ans, on n’ait jamais réussi Pour cela, je vais vous parler de l’expérience vénézuélienne.
Depuis les années 60, le Venezuela, en suivant l’exemple de la France, mène une politique de rééquilibrage du territoire. On dit que 2% de la population et des investissements du pays se trouvent concentrer dans une partie du territoire, la frange centre-nord côtière, tandis que l’autre partie, bien que riche en ressources, reste complètement inhabitée et manque d’investissements, d’ouvrages, d’équipements lourds, etc. On parle donc d’une stratégie centralisée d’équilibre et de contrôle territorial en dessinant des axes de population, des zones spéciales de développement économique, de districts agro-industriels et d’agglomérations de communautés urbaines, pour rééquilibrer le territoire.
Ainsi, on construit aujourd’hui dans le Sud du pays un pont au dessus du fleuve Orénoque. Il s’agit du plus grand investissement de l’actuel gouvernement, le troisième pont dans la partie la moins peuplée du pays, le deuxième par sa taille en Amérique du Sud. Du coup, la partie du pays la plus peuplée est en quelque sorte « punie », appauvrie, puisque ses infrastructures routières datent des années 50/60, époque où le Vénézuela était un exemple d’ingénierie pour le reste de l’Amérique latine.
Aujourd’hui, elle occupe le rang 122 sur 144 pays évalués pour leurs infrastructures routières, après le Forum Economique Mondial (2013). Voilà un exemple échoué de rééquilibrage.
Un autre exemple, à l’inverse - même si je le connais mal- est ce qui se passe à Marciac : son festival de jazz en milieu rural, les activités qui gravitent autour, dont la musique au Collège et tout au long de l’année, ainsi que la promotion des produits agricoles locaux… N’est-ce pas là un exemple de local tentant de mieux se positionner dans le cadre national, profitant d’atouts, de potentiels existants dans les territoires dits de périphérie ? C’est une question que je me pose, mais qui m’amène à croire que c’est un exemple de succès.
Pour conclure, je veux dire qu’avant de venir à Marciac, j’ai regardé le site Internet de votre ministère du Logement, de l’Egalité des Territoires et de la Ruralité. Je me suis demandé s’il s’agit d’une provocation, d’un jeu sémantique ou d’une nécessité de revoir les concepts et les théories par rapport à l’idée d’arriver à équilibrer le territoire. J’ai lu aussi sur ce site que l’on respecte la diversité des territoires et qu’il faut respecter l’environnement durable… Bref, il y a tous les mots, tous les concepts à la mode au cœur de l’inquiétude des gens, surtout dans le monde académique… Ceci pour dire que j’insiste : le territoire est hétérogène. Tenter de l’équilibrer, tel que le propose ce ministère, est un impossible géographique. Et surtout, il ne faut pas confondre hétérogénéité territoriale avec inégalité sociale.
L’équité sociale, l’égalité sociale, c’est autre chose. Elles obéissent davantage aux règles des systèmes socio-économiques qui règnent dans des contextes espace-temps déterminés, et qui n’offrent pas de réelles opportunités à de larges pans de la population pour améliorer ses conditions de vie, indépendamment de sa localisation. De ce fait, essayer d’impliquer le territoire pour tenter d’y arriver, c’est une chimère.


Egalement édité dans le cadre de ces 20ièmes Controverses européennes de Marciac

Par Nubis Pulido, professeure de géographie, Université des Andes (Venezuela)

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