22/10/2019
Hybridation du loup

Autopsie d’une controverse

Et si d’aventure le loup n’en était pas un, mais un simple bâtard ?... Cela ferait bien l’affaire de ses détracteurs puisque, en 2014, le comité permanent de la Convention de Berne recommandait [1] de « surveiller, prévenir et limiter les croisements » ainsi que d’éliminer tout hybride sous le contrôle des gouvernements. Raté. La controverse engagée sur le terrain de la génétique par les opposants au prédateur a fait long feu : l’hybridation des loups avec des chiens reste marginale, en France comme en Europe. Pas sûr pour autant que cela suffise à tordre le cou aux idées fausses fondées sur la méconnaissance et véhiculées par la rumeur. Examen en profondeur.
(Dessin Biz)

Nous l’avons tous appris à l’école, un hybride est un individu issu de l’accouplement de parents d’espèces différentes et, généralement, il est stérile. Exemple le plus souvent convoqué, le mulet, fruit des amours d’un âne et d’une jument ou, plus exotique, le ligre, pour la tigresse et le lion. Pourquoi alors nommer hybrides, les petits nés du batifolage d’une louve et d’un chien ? Car, nous l’avons appris aussi, le chien n’est autre qu’un loup domestiqué par l’homme (lire « Au début était le loup »). Bref, ces deux animaux, qui partagent 99,8 % de leur patrimoine génétique, sont de la même espèce Canis lupus et de leur alliance naissent des chiens-loups fertiles. Comme le précise la généticienne Michèle Tixier-Boichard (Inra-UMR Gabi) : « Il vaudrait mieux parler de croisement ou, terme plus technique, d’introgression  [2], voire de métissage. »
Hybride, métis… Peu importe ? Pas si sûr. Emprunté au latin classique Ibrida, signifiant « Bâtard, sang-mêlé », le terme hybride n’opère-t-il pas en faveur d’un déclassement symbolique du loup ? Comme si, avec ce glissement sémantique, l’animal devenait suffisamment impur (nous y reviendrons), pour que la question de son éradication s’opère sans davantage réfléchir. Cela dit, nous emploierons ici l’un ou l’autre terme.

Bizarroïde
Depuis toujours, chiens et loups cohabitent et « fréquentent les mêmes espaces que les hommes, passent au bord des villages, dans les campagnes, comme peuvent le faire les renards  », explique Christophe Duchamp, chargé de recherche au sein de l’équipe Grands carnivores : loup et lynx, à l’ONCFS (Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage). Il peut donc arriver qu’ils se croisent et s’accouplent. Souvent ? « Il y a trente ans encore, l’hybridation était peu courante en France, puisque deux meutes de loups seulement étaient présentes dans le parc national du Mercantour. Aujourd’hui la progression territoriale des loups fait que leurs chemins se croisent régulièrement avec les chiens. »
Confirmation d’un fin limier. Surnommé « l’espion des loups », Gérard Millischer a été le premier pisteur et photographe des loups arrivés d’Italie en 1992… Cinq hivers successifs à repérer crottes, poils et autres indices disséminés par les animaux pionniers retrouvant le sol français d’où leurs ancêtres avaient été éradiqués à la fin des années trente. « Je ne me suis jamais retrouvé face à un loup en disant : celui-là, il a une drôle de gueule, qu’est-ce que c’est que cette affaire ? Mais, c’est vrai, parfois des gars m’ont dit avoir vu un loup vachement foncé, un peu bizarre.  » Une preuve formelle de métissage ?
« Il faut se méfier, explique le naturaliste Roger Mathieu, référent loup de France Nature Environnement Auvergne Rhône-Alpes - FNE AURA et auteur d’un document très complet sur l’hybridation [3], il n’existe aucun consensus scientifique permettant de lier avec certitude une anomalie phénotypique à une preuve d’hybridation récente. Cependant, selon certains auteurs, l’observation de quatre caractères anormaux pourrait constituer une preuve de métissage », par exemple la présence d’un ergot (5e doigt) sur les pattes postérieures ou encore des individus entièrement noirs (mélanisme) ou bigarrés. « On se dit : ce loup est étrange avec sa queue relevée et son pelage charbonné… » Car, voyez-vous, la fourrure du loup gris, elle, peut varier du noir au blanc et afficher toute une gamme de gris, fauve ou roux en surface, toujours plus claire dessous. Pour le reste, on reconnaît généralement la bête à ses yeux obliques jaune d’or, ses oreilles en triangle dressées et plutôt courtes, une queue touffue, pendant jusqu’aux talons, et son allure à la démarche « filante ».

I louve you
Aujourd’hui, forcément, «  avec près de 500 loups sur le territoire, le taux d’interaction entre les deux populations augmente, ne serait-ce qu’en alpage. Mais nos analyses ont montré que l’hybridation reste faible, à moins de 3 % pour les hybrides de première génération », continue C. Duchamp. Et concrètement, que sait-on vraiment des rencontres entre chiens et loups ? « Pas grand-chose en nature », lâche le biologiste, si ce n’est que l’accouplement se fait quasi exclusivement entre une louve et un chien errant ou divaguant [4] . Deux cas de figure et quelques hypothèses tout de même.
Si l’histoire concerne les amours d’une louve en dispersion, donc sans meute, et d’un chien vagabond, le couple sera éphémère. Pas question qu’elle « s’installe » avec lui car, pour cela, « il faudrait qu’il redevienne sauvage, ce qui est plus qu’improbable  », souligne C. Duchamp. Une fois fécondée, « on pense que la louve creuse un terrier ou s’installe sous une souche, poursuit R. Mathieu. Mais, seule, il lui sera très difficile d’élever sa nichée, à moins de se trouver à proximité d’une source de nourriture comme une décharge d’ordures ou d’une ferme où des poulets morts, par exemple, sont jetés sur un tas de fumier  ». Faute de quoi les rejetons ne survivront pas.
En revanche, « si la louve vit dans une meute et que le mâle alpha n’a pas fait le job, la femelle peut se faire couvrir lors d’une rencontre avec un chien, explique le chercheur de l’ONCFS. La suite de la gestation pourra se poursuivre au sein du clan, alors que le chien aura disparu de la circulation – il sera rentré à la maison par exemple  ». Qu’advient-il ensuite des petits métis nés au sein du groupe ? Seront-ils élevés comme de vrais petits loups ? « Nous n’avons pas de recul sur leur viabilité, confie-t-il. Dans nos analyses génétiques, à quelques exceptions près, nous ne retrouvons pas ces animaux d’une année sur l’autre. Sont-ils mort-nés ou plus fragiles que des louveteaux  ? » Étrange, puisque, sur le plan biologique, les deux parents étant de la même espèce, ce croisement ne devrait poser a priori aucun problème. Autre hypothèse : l’expulsion des petits intrus car, comme l’explique le naturaliste : « Un animal n’ayant pas toutes les caractéristiques d’un Canis lupus lupus, d’un loup gris, aura énormément de mal à s’intégrer dans une structure sociale telle qu’une meute ou à en construire lui-même une nouvelle. »

Ni chien ni loup, c’est grave docteur ?
Ni chiens domestiques ni loups sauvages, quel sort réserver aux métis ? Pour la plupart de nos interlocuteurs, seuls les hybrides de 1re génération (mi-chien, mi-loup, à parts égales) pourraient poser problème, comme la perte de caractéristiques génétiques et comportementales des loups. G. Millischer interroge : « Peuvent-ils poser des problèmes de fond sur les attaques de moutons ou sur la faune sauvage ? Ont-ils les mêmes capacités de prédation que le loup pure souche ?  » Mais notre naturaliste de tempêter : « Aucune étude ne prouve un changement de comportement. Si on ne veut plus d’hybrides de 1re génération, on connaît la solution. Il faut empêcher au maximum les chiens errants en édictant des règlements dissuasifs et arrêter de massacrer des meutes de loups au hasard sans savoir si elles sont dangereuses ou pas, car une meute perturbée n’est plus bien structurée. Elle aura donc davantage tendance à faire des hybrides, car une louve, seule au moment des chaleurs, peut rencontrer un chien mâle qui, lui, peut copuler n’importe quand. »

La pureté n’existe pas en génétique
Quant aux hybrides de 2e, 3e génération et plus, le verdict est unanime : étant donné leur histoire commune et les introgressions millénaires de leur génome, il y a fort à parier que l’on trouvera toujours des traces de la proximité génétique entre le loup et le chien. Cela n’en fait pas moins des loups. Et, pour tordre le coup à la notion de pureté souvent invoquée, prenons un autre mammifère : l’homme. On sait désormais que les hommes blancs et asiatiques possèdent a minima 2 % de gènes provenant de Néandertal, une espèce disparue et différente de la nôtre. Cela n’en fait pas moins des hommes. « En revanche, descendant d’Homo sapiens qui n’a pas eu de contact avec les néandertaliens, lesquels vivaient en Eurasie, les Africains ne sont pas porteurs de ce matériel génétique et sont donc plus “purs” que nous », se délecte R. Mathieu. Et notre généticienne d’enfoncer le clou : « La notion de pureté n’existe pas en génétique. Ce qui est gênant dans cette notion, c’est qu’elle est souvent associée à l’absence de variation et donc à une consanguinité néfaste à l’évolution des populations et à leur maintien en bonne santé. Bref, si un cadre réglementaire strict veut poser un curseur sur ce qu’est un loup et ce qu’est un chien, cette décision relèvera d’un choix politique et non d’une vérité scientifique, cette dernière se contentant de quantifier le degré d’introgression du chien vers le loup ; plus le pourcentage est faible, plus l’introgression est ancienne. C’est au politique de dire si 1 %, 2 % ou 5 % sont acceptables ou pas. » Voilà qui ne va pas arranger les affaires des sénateurs qui, se penchant sur la question de l’hybridation, proposaient [5] en avril 2018 de s’appuyer sur des éléments scientifiques pour définir juridiquement ce qu’est un loup…

Comme des tigres ?
Finalement, au-delà du statut des hybrides, c’est bien la question de la cohabitation entre l’homme et le sauvage qu’il va falloir penser collectivement. Comme l’écrit Bernard Chevassus-au-Louis, ancien directeur général de l’Inra, aujourd’hui président de l’association Humanité et Biodiversité [6] : « Alors que nous souhaitons, à juste titre, qu’il reste sur d’autres continents des éléphants, des tigres, des girafes ou des rhinocéros, même si la cohabitation de ces espèces avec les humains est parfois problématique, pouvons-nous refuser que, sur notre territoire, une place soit faite aux mammifères sauvages et que ceux-ci ne soient pas considérés comme des concurrents ou des nuisances plus ou moins tolérées mais soient partie intégrante de notre patrimoine ? C’est à mon avis la question “préliminaire” qu’il convient de poser avant d’engager un dialogue sur des situations particulières et de rechercher des solutions conciliant les activités humaines et la présence de ces autres “usagers” de la nature. »

Cet article a été publié pour la revue Sesame de la Mission Agrobiosciences, en mai 2019. Retrouvez l’ensemble du "dossier loup" sur le blog Sesame en cliquant ICI

Et si d’aventure le loup n’en était pas un, mais un simple bâtard ?
Mot-clé Nature du document
A la une
LES CONTROVERSES DE MARCIAC Les actes, les lives…
  • Le poids des imaginaires Voir le site
  • Agriculteurs, cessez d’être défensifs, prenez votre destin en main ! Voir le site
SESAME Sciences et société, alimentation, mondes agricole et environnement
  • Produits bios et locaux à la cantine : la notion de système territorial (2/2) Voir le site
  • Les échos #37-2019 Voir le site
AGROBIOSCIENCES TV Détecter, instruire, -animer les questions

Transition : une notion victime de son succès
Analyse de Jean-Pierre Poulain, socio-anthropologue, Université de Toulouse Jean Jaurès

Voir le site
FIL TWITTER Des mots et des actes
FIL FACEBOOK Des mots et des actes
Top