28/09/2006
Le sens des mots.
Nature du document: Chroniques
Mots-clés: Normes , Obésité , Santé

Obèse... lourd de sens.

Obésité... Le mot enfle et s’épaissit, lourd de menaces à venir, surchargé de connotations péjoratives, plombé par les statistiques et les verdicts des autorités sanitaires.Valérie Péan, de la Mission Agrobiosciences revient sur ce mot lourd de sens.

Finis les bons gros, les bien en chair et les juste enrobés, terminé cet embompoint qui incarnait jusqu’au 18ème siècle le bien-être corporel et l’aisance sociale... Les rondeurs ont fait place aux plis graisseux et les contours replets se calculent en Indice de Masse Corporelle.
Désormais, obésité rime avec médicalisé. Le surpoids est hissé au rang des pathologies, et pas des moindres. Pour l’OMS, il s’agit de la « première épidémie non infectieuse de l’histoire de l’humanité ». Un fardeau pour la santé publique qui jette un regard alarmant sur toute corpulence suspecte. Dîtes obèses et déjà, le mot fait stigmate. Ce « o » tout gonflé, ce « b » qui ballonne, ce « è » un peu mou, et cette dernière syllabe en « z » qui semble vous glisser entre des doigts huileux. Voilà un mot, direz-vous, qui porte bien son nom, adipeux à souhait, tout rempli d’importance, baudruche prête à toutes les hypertrophies.
Eh bien, pas du tout.
Quand les Romains se traitaient d’obesus, ce qui arrivait assez rarement, avouons-le, c’était tout au contraire pour désigner les maigrelets et les décharnés. Car s’il y a bien le sens de dévorer dans le verbe obedere (ob, objet, edere, manger), l’obèse qui en est issu est celui qui se rongeait de l’intérieur. Un obèse en creux, tout miné du dedans. Cela ne pouvait pas durer : comme si cette signification avait du mal à s’incarner durablement, elle ne tarde pas à se renverser. Un retournement radical : dès l’Empire Romain, de « qui est rongé », obèse devient « qui ronge, qui dévore », d’où, de cause à effet, le sens progressif de « gras ». L’exact contraire de l’avaleur avalé...
Ainsi lesté pour des siècles par une épaisseur nouvelle, l’obèse n’en perd toutefois pas la santé, du moins jusqu’au 19ème siècle. « J’entends par obésité cet état de congestion graisseuse où, sans que l’individu soit malade, les membres augmentent peu à peu en volume et perdent leur forme et leur harmonie primitives », écrivait ainsi le gastronome Brillat-Savarin en 1825. Une « congestion graisseuse » certes disgracieuse, voire pénible, mais point fatale. C’est donc au 20ème siècle seulement que l’on fit avaler aux gros le pavé des valeurs morales, l’indigeste des normes draconiennes de l’esthétique et le poids culpabilisant du surcoût financier qu’ils génèrent. Pas étonnant qu’ils se soient transformés en facteur de risques morbides. Mis à cette sauce-là, l’obèse, plus qu’une boursouflure des panses, souffre d’une inflation du sens.

Chronique Le sens des mots, Valérie Péan, Mission Agrobiosciences.

Valérie Péan. Mission Agrobiosciences.

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