20/05/2010
Réaction à l’actualité. 19 mai 2010
Nature du document: Entretiens
Mots-clés: Cancer , Consommation , Expertise

David Khayat & David Servan Schreiber : Peut-on avoir confiance dans leurs livres « anti-cancer » ? (entretien original)

Après le fameux « Anticancer » du célèbre neurologue David Servan-Schreiber (Robert Laffont, février 2010), c’est à un autre David de faire la Une du Nouvel Obs’ du 6 mai 2010 : un oncologue, David Khayat qui vient de publier, avec la nutritionniste Nathalie Hutter-Lardeau, «  Le Vrai Régime anticancer » (Odile Jacob, mai 2010). Information ou manipulation ?
Face à la multiplication des livres promettant « de vrais régimes anti-cancer », Sylvie Berthier de la Mission Agrobiosciences a demandé à un scientifique rigoureux, Denis Corpet, de l’équipe « Aliments et Cancer » (Inra/Envt) de nous donner son sentiment sur ce genre de littérature très catégorique.

Sylvie Berthier, Mission Agrobiosciences. Denis Corpet, peut-on avoir confiance dans ces livres ?
Denis Corpet. En gros oui, on peut suivre beaucoup de leurs conseils. Ce sont des médecins, intelligents et travailleurs, ambitieux mais sympathiques. Ils ont travaillé la question plusieurs mois avec une approche "scientifique" : ils ne promettent pas "la lune" mais basent leurs affirmations sur des publications sérieuses. Et tous deux encouragent positivement le lecteur à prendre sa vie en main, à faire des choix pour vivre mieux. C’est un message d’espoir avec lequel je suis bien d’accord : "Oui, on peut agir pour sa santé !". David & David donnent donc beaucoup de bons conseils "classiques" et de bon sens, sans diaboliser les aliments. Ces mêmes conseils que le PNNS oblige les annonceurs à écrire en bas des affiches et des pubs télé. Mais après les premiers chapitres, ça se gâte un peu car nos deux David affirment des choses non démontrées. Beaucoup de choses, et pas du tout démontrées. Sont-elles fausses ? On n’en sait rien. Sont-elles vraies ? Nul ne le sait. Il n’y a pas de preuves. Autrement dit, ces affirmations sont des hypothèses, basées sur quelques indices. Doit-on baser sa façon de manger, sa façon de vivre, sur des hypothèses ? On peut le faire, mais… c’est un peu risqué.

Des exemples particuliers ? Car on en trouve des dizaines, dans chacun des livres.
DSS et DK affirment que le curcuma est un puissant anti-cancer : « Mettez-en partout », suggère David Khayat. Et que son pouvoir est renforcé par le poivre. Cela n’a jamais été montré chez des gens, des êtres humains. Il est vrai que dans beaucoup de publications, on voit l’effet anti-cancer de fortes doses de curcuma sur des cellules, ou chez des rats auxquels on a injecté un cancérigène. Alors, ce qui marche chez les rats marcherait-il aussi chez l’homme ? Ce n’est pas sûr du tout.
Par ailleurs, il existe plus de 300 composés végétaux qui ont, comme le curcuma, un pouvoir anti-cancer sur des cellules en culture ou chez les rongeurs [1]. Le curcuma est l’un d’eux, ni plus ni moins. Rien ne prouve que le curcuma soit mieux que les myrtilles ou le citron. Rien ne prouve qu’il marche contre les cancers des gens. C’est possible, mais c’est possible aussi que de grandes quantités de curcuma, potentialisée par du poivre, aient des effets négatifs, voire toxiques. Certaines études chez l’animal montrent même une toxicité du curcuma ! [2]

David Khayat dit qu’il a été « épaté par les propriétés » de la quercétine, qu’on trouve dans les pommes, les oignons et bien d’autres…
Peut-être, mais on trouve aussi beaucoup d’études où la quercétine favorise les cancers expérimentaux. Comment savoir si nous, les êtres humains, nous aurons plutôt davantage de cancer, ou moins de cancers, en mangeant de la quercétine ? Je suis donc d’accord pour manger des pommes et des oignons. Mais je ne suis pas d’accord pour faire l’apologie de la quercétine.

Ce même auteur affirme que la grenade est « l’un des plus puissants agents alimentaires préventifs du cancer »…
Ici encore, il n’y a aucune preuve directe publiée chez l’Homme. On observe juste un important « pouvoir antioxydant » du jus de grenade. Mais antioxydant ne veut pas dire anticancer. Une revue systématique des essais cliniques au cours desquels ont été donnés des antioxydants (vitamine C, vitamine E, bêta-carotène) à des volontaires montre plutôt une surmortalité, légère mais significative (G.Bjelakovic, 2004) : autrement dit, non seulement les antioxydants ne protègent pas, mais ils augmentent un peu la mortalité. Alors le jus de grenade, bon ou mauvais ?

David Khayat reprend tout de même les travaux de votre équipe, sur la viande rouge !
Oui, et j’ai été flatté de voir qu’il avait lu ce que nous faisons à Toulouse. Mais il donne des conseils fermes à partir de nos études sur les lésions précancéreuses des rats. C’est vrai que lorsque nous donnons à nos rats "le rouge" de la viande (le fer héminique) leurs lésions intestinales prolifèrent, et que le calcium inhibe cet effet. Mais pour l’instant rien n’est montré chez l’homme, ni même sur les cancers du Rat ! De plus David K écrit que les viandes Halal et Casher n’ont plus d’hème : or ces viandes sont rouges de leur myoglobine, avec son fer héminique. Non, on ne doit pas tirer de recommandations à partir d’études préliminaires, fussent-elles scientifiques.

D’autres exemples ?
David Khayat dit qu’il ne faut pas manger de saumon, trop truffé de mercure. Les enquêtes sérieuses sur le mercure des poissons montre que les gros poissons carnivores qui vivent plusieurs années (requin, espadon, thon) contiennent effectivement trop de mercure pour les femmes enceintes - cela n’a pas spécialement d’effet sur le cancer -, mais que les saumons ne contiennent pas trop de mercure. En consommer deux fois par semaine est très largement bénéfique (P. Verger 2007).
Il affirme aussi que le sélénium fait preuve de son efficacité contre le cancer de la prostate, ce qui est « très vrai » dans une bonne étude (Clarck, 1998), mais pas du tout dans une autre, très bonne aussi (Lippman, 2009). Ce qui est plus grave, c’est qu’il dit aussi « On ne lui connaît pas d’effets toxiques ». Alors là, c’est plus que faux ! A dose trop forte, le sélénium est un poison, et même un poison violent !!

Plus problématique peut-être, parce que plus courante, cette suspicion sur le jus d’orange…
En effet, David Khayat dit que la consommation de jus d’orange est l’une des causes de l’augmentation des mélanomes, en raison des psoralènes [3] de l’orange. Cette hypothèse n’est pas idiote, mais il me semble idiot de l’écrire dans un livre destiné au grand public. Il me semblerait plus intelligent de la tester d’abord par des études épidémiologiques et expérimentales, pour savoir si elle est plausible ou farfelue. Utiliser l’argument d’autorité pour faire peur aux gens avec une hypothèse qu’ils ne peuvent vérifier, ressemble étrangement aux moyens de manipulation utilisés par les gourous des sectes.

Enfin, les deux David défendent le Bio à fond…
Oui, et ils affirment comme une évidence que les produits de l’agriculture conventionnelle, bourrés de pesticides, sont la cause de nombreux cancers. Je cite : « Et l’effet cancérigène de ces substances chimiques est, pour le coup, une certitude. Ce qui perturbe nos cellules jusqu’à les rendre malignes est aujourd’hui incontesté : certains pesticides, polluants, conservateurs ou additifs alimentaires.  » Non seulement c’est contesté, mais aucun scientifique sérieux n’écrirait cela. Car malgré de très nombreux travaux sur ce sujet, on ne trouve dans la littérature scientifique AUCUNE étude montrant que les aliments contenant de faibles doses de ces produits causent le cancer chez l’homme. Ni que les produits Bio sont meilleurs. Ni que les produits conventionnels seraient cancérigènes. C’est aussi la conclusion du WCRF [4] (au niveau mondial) et pour la France, du rapport des Académies de Médecine, des Sciences, et d’autres (nov 2007).

Alors pourquoi les David affirment-ils ce qui n’a aucun fondement scientifique ni médical ?
Attention, ne les diabolisons pas ! Leurs "affirmations péremptoires" sont nuancées quand on lit leur livre en entier. Mais dans les résumés de fin d’ouvrage, dans les interviews des magazines, ou dans leurs réponses aux questions du public, les messages sont trop simplifiés. Pour le "Bio", je suppose que les David disent ce que "tout le monde croie". Attitude "politique" (qu’on appelle la démagogie) : dire aux gens ce qu’ils veulent entendre. Mais ce n’est pas une attitude scientifique. Par ailleurs on peut aussi se demander pourquoi ces deux médecins trouvent utile d’écrire un livre après avoir fait "un gros travail" (d’après leurs dires, un an et quelques centaines d’articles lus), alors que ce travail a déjà été fait, en mieux, par un groupe de deux cents médecins et chercheurs scientifiques. Payés par le World Cancer Research Fund, les meilleurs spécialistes de la prévention du cancer ont réalisé sur cinq ans, et de façon systématique, la synthèse de plusieurs milliers d’articles (7 000 ont été retenus parmi beaucoup d’autres). Leur gros rapport [5]] fait autorité dans le monde entier, et il est disponible gratuitement sur Internet, en anglais. Les conclusions et recommandations du WCRF ont été traduites en français par le réseau NACRe et l’INCa.
Au contraire, DSS et DK n’ont jamais travaillé "professionnellement" pour la prévention des cancers (DSS est neurologue, DK est oncologue et soigne des cancers par chimiothérapie). Ils ont fait leur livre "en amateur", bénévolement (j’espère que leur travail "bénévole" sera rémunéré par les droits d’auteur). Et ils nous donnent leur opinion personnelle. Elle est respectable, mais beaucoup moins étayée que celle d’un groupe important de gens compétents, qui ont discuté chaque phrase avant de l’écrire. Mon conseil est donc de suivre les huit recommandations du WCRF : c’est gratuit, et c’est prouvé !

Propos recueillis par Sylvie Berthier, Mission Agrobiosciences. Mercredi 19 mai 2010

Accéder au site de Denis Corpet
Sur son site personnel, Denis Corpet propose, sur la base de cette interview, une page consacrée aux régimes anti-cancer dont les données seront réactualisées régulièrement.

Entretien avec Denis Corpet, équipe « Aliments et Cancer » (Inra/Envt)

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