12/01/2018
Retour sur le Symposium international « Manger en ville une défiance durable ? » du 6 décembre 2017
Nature du document: Chroniques

Alimentation : les mots de la défiance

Ambitieux thème que celui du symposium international co-organisé par la Chaire Unesco Alimentations du Monde : « Manger en ville : une défiance durable ? ». L’an passé, l’étude du Credoc et de l’Ocha, l’Observatoire Cniel des Habitudes Alimentaires, avait déjà mis en lumière l’inquiétude croissante des mangeurs vis-à-vis de leur alimentation [1]. Ce 6 décembre 2017, à l’Unesco, les organisateurs sont allés plus loin en posant la défiance comme un fait durable et planétaire. Ni propre à un continent, une classe d’âge, un niveau d’études ou une communauté, mais un sentiment commun aux mangeurs contemporains qui défie les habituelles grilles de lecture des sciences sociales. Plutôt que de faire une synthèse des échanges, la Mission Agrobiosciences-Inra a choisi ici de s’intéresser à certains des mots récurrents de cette journée. Non pas une analyse exhaustive des interventions mais quelques instantanés pris sur le vif.

DEFIANCE
Déficit de confiance ou « Contre-Démocratie » ?

Impossible de faire l’impasse sur ce mot puisqu’il est le sujet même du symposium. La notion de défiance fait l’objet de lectures différentes comme l’explique notamment le sociologue Olivier Lepiller (Cirad). Dans la première approche, la défiance est interprétée comme « déficit de confiance », déficit qu’il convient de « combler ou de restaurer ». Manifeste notamment envers l’Etat et les instances parlementaires soumis à de vives critiques, cette défiance s’accompagne souvent d’une montée des populismes.
La deuxième lecture, à rebrousse-poil de la première, aborde le phénomène sous un angle plus positif. La défiance y est lue comme la pratique d’un doute, d’un questionnement, d’une forme de « Contre-Démocratie » au sens où l’entend le philosophe Pierre Rosanvallon, celui «  du pouvoir de correction et de pression exercé par les sociétés  » [2]. Fort de cette remarque, O. Lepiller invite en conclusion « à ne pas se focaliser sur les formes extrêmes de la défiance. Il faut comprendre la légitimité de cette dernière ». Laquelle ne doit pas être interprétée comme de «  l’indifférence. Tout au contraire, elle témoigne d’une forme d’intérêt. Ce n’est pas non plus de la méfiance. A la différence de l’angoisse qui paralyse, la défiance n’abdique pas ». Des propos qui font écho à ceux de Nicolas Bricas (socio-économiste, Cirad) qui, dès l’introduction, conviait l’assistance à voir dans la défiance «  un espace de contestation et de création d’alternatives ».

INTERNET
Les réseaux sociaux font-ils le jeu des « entrepreneurs de la défiance » ?

En explorant la question de la confiance et des récentes controverses en santé publique, Jocelyn Raude (Maître de conférences, EHESP) livre, entre autres, ce constat : «  Il existe une rupture fondamentale entre hier et aujourd’hui. Si auparavant, il y avait un grand spécialiste d’un sujet que l’on sollicitait pour trancher une question, ce n’est plus vrai aujourd’hui. Avec Internet, tout le monde peut s’autoproclamer expert. »
Pour lui, les réseaux sociaux jouent un rôle particulièrement important dans cette érosion de la confiance, parce qu’ils « accentuent la consonance mimétique » c’est-à-dire la propension de tout un chacun à croire prioritairement les personnes qui pensent comme lui. La situation doit d’autant plus nous interpeller que, d’une part, de récentes études montrent que les réseaux sociaux constituent chez les 15-30 ans «  la source d’information à laquelle ils font le plus confiance » et que, d’autre part, on assiste aujourd’hui à une «  multiplication des entrepreneurs de la défiance ». Or la confiance n’est pas un sentiment comme un autre. D’abord, elle relève de « l’irrationnel », contrairement à la défiance qui, elle, « se construit sur la base d’éléments rationnels ». Ensuite, elle est fortement « asymétrique : longue à acquérir mais très facile à perdre. » Une singularité sur laquelle insiste J. Raude.
A l’inverse, O. Lepiller relativise dans son exposé le poids des réseaux sociaux. Si l’existence des bulles de filtre [3] questionne, « elle ne constitue pas un si grand changement  » dans la mesure où l’être humain a toujours vécu dans un réseau social. Bref, la question n’est pas tant de savoir si internet est «  coupable » mais de comprendre « pourquoi nous n’avons plus confiance  ».

VERITE
Qui est légitime pour s’exprimer ?

Invitée surprise d’une des séquences de dialogue avec la salle, la notion de vérité y a fait une entrée fracassante. Introduite à propos du mouvement de défiance envers la pilule contraceptive, les remarques de la salle dépassent le strict cadre de ce sujet : dans cette ambiance de soupçon qui voit s’entremêler différents types de discours, à qui se fier ? Qui est légitime pour s’exprimer et sur quoi ? Plus largement, c’est la question du statut des savoirs dits « profanes » qui est ici posée par l’assemblée et la manière de les appréhender. Une participante réagit : «  j’ai l’impression qu’il y a une opposition entre savoirs experts et profanes  ». Avec le risque de s’inscrire dans un discours scientifique hégémonique.
«  Il y a des spécialistes de la défiance mais aussi des spécialistes de la contre-défiance. Tout cela pose la question de la vérité et des sources de vérité » interroge depuis la salle Philippe Baret, de l’Université catholique de Louvain. Pour J. Raude, il faut être très prudent et arrêter d’utiliser le terme de vérité. « C’est un concept théologique » prévient-il.
A propos de ce dernier, Marion Guillou, présidente d’Agreenium, dira un peu plus tard dans la journée : «  il n’y a pas de vérité scientifique. Cela signifie qu’il faut, d’une part, des déclarations [d’intérêts] transparentes et, d’autre part, des études pluridisciplinaires et contradictoires. »

TRANSPARENCE
Clarifier les intentions, partager les données

Plutôt que la vérité, c’est donc la transparence qu’il faut viser pour endiguer le phénomène. « Il n’y a pas de confiance sans transparence » insiste M. Guillou. L’ancienne PDG de l’Inra rappelle quelques fondamentaux à respecter pour l’expertise et la décision publique. Première mise en garde, « les scientifiques ne sont pas des politiques. On ne peut pas à la fois demander aux scientifiques d’évaluer un risque et de décider si le risque est acceptable ou pas. Cette posture les décrédibilise ». Deuxième remarque opérée, sur l’accessibilité aux données. «  Pourquoi les études toxicologiques ne sont-elles pas publiques ? Si les scientifiques n’ont pas tous accès aux mêmes données, forcément, ils ne pourront pas aboutir aux mêmes conclusions  ». Une situation qui ne peut qu’alimenter les doutes…
Pour Emmanuel Faber, «  le constat de la défiance nous conduit soit à dire que c’est la fin du système des marques, soit que les marques doivent se transformer si elles souhaitent jouer un rôle  ». Le nouveau PDG de Danone identifie de son côté trois points de sortie. Le premier porte sur les objectifs affichés par une marque. Celle-ci doit « déclarer une intention claire ». Le deuxième se focalise sur la nécessité d’expérimenter. «  Mes plus belles révélations et inspirations n’ont pas eu lieu en France mais au Sénégal ou au Bangladesh. On doit se confronter à ces altérités ». Le troisième et dernier rejoint les propos de M. Guillou. Les marques doivent opter pour la « transparence » entendue comme « la capacité à faire s’exprimer tous les points de vue et le fait d’expliquer pourquoi on en choisit un ».

CULTUREL
La solution à tous nos problèmes ?

«  La défiance est à la hauteur de la confiance dont les marques ont été investies depuis 50 ans. Nous vivons aujourd’hui les effets collatéraux produits par le système. C’est une question fondamentale qui trouve sa réponse dans le culturel  » affirme E. Faber. Outre la transparence, le culturel constitue l’autre grande piste évoquée. Selon lui, l’industrie agroalimentaire doit désormais « intégrer les dimensions de culture et de lien social. Le système agroalimentaire mondial a tenté de gommer les aspérités sociales et culturelles. (…) Cette vision va tomber. »
Si le retour de la confiance passe par le « culturel », n’oublions pas que cette approche possède elle-aussi ses travers. En ouverture du symposium, Chelsie Yount-André (Cirad) déniche quelques faux semblants. Citons en exemple cette tendance à ne voir dans l’alimentation qu’un marqueur d’identité et d’intégration à un groupe social. « C’est une solution de facilité, une vision simpliste, qui masque les relations d’inégalités et de pouvoir qui sont en jeu.  » Autre lièvre débusqué par l’anthropologue, les notions de modernité, de tradition ou d’authenticité sont somme toute très « relatives ». Ainsi, dans le cadre d’une inscription au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco, il faut donner « une définition de la cuisine traditionnelle. C’est gentil sur le papier mais les choses bougent. Quand on détermine que quelque chose est authentique ou moderne, cela en dit plus sur nous [et notre rapport à l’aliment] que sur le plat que l’on désigne ».
Et la chercheuse de poser cette colle à l’assemblée : le big Mac est-il traditionnel ou moderne ? Pour avoir la réponse à cette question, il faudra attendre les Actes.

Symposium international organisé par la Chaire Unesco Alimentations du monde (Montpellier SupAgro et Cirad), l’UMR Moisa (Cirad, Inra, Montpellier Supagro, Ciheam-IAM), l’OCHA (Cniel) et le Centre Edgar Morin de l’Institut Interdisciplinaire d’Anthropologie du Contemporain (IIAC), le mercredi 6 décembre 2017, à l’Unesco, Paris.

Accéder au site de la Chaire Unesco Alimentations du monde
Accéder au site de l’Ocha

Par Lucie Gillot, Mission Agrobiosciences-Inra

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