14/09/2018
Revue de presse du 14 septembre 2018
Nature du document: Revue de presse

Synutra et le marché du lait infantile : de la poudre aux yeux ?

Ils l’ont mauvaise, les producteurs laitiers bretons et normands. Du moins ceux qui sont adhérents aux coopératives agricoles Sodiaal et des Maîtres laitiers du Cotentin. Le contrat que ces deux coopératives avaient passé avec la firme chinoise Synutra devait leur ouvrir grand les portes du très en vue marché chinois des laits infantiles. Las, les volumes promis ne sont pas au rendez-vous et les impayés s’entassent. Cet été, les laitiers français ont pris leur distance vis-à-vis de ce partenaire vacillant. Au-delà de la déconvenue, c’est la question des stratégies de développement des coopératives laitières qui se pose… et fait bouillir certains adhérents.

La folie des grandeurs

Dans son édition du 12 septembre, Francine Quentin pour RFI nous rappelle les origines de ce rapprochement franco-chinois. Lequel prend sa source dans le scandale des laits infantiles frelatés survenu en Chine en 2008. 300 000 nourrissons hospitalisés, 8 morts et une filière chinoise totalement discréditée. D’où l’idée d’implanter des usines de fabrication de lait infantile en France, connue pour son degré d’exigence sanitaire. Du « Made in France » intégralement réservé au marché chinois, il fallait y penser… Pour les producteurs français alors confrontés à la fin des quotas laitiers, le partenariat est une véritable aubaine.
A son arrivée dans l’Hexagone, Synutra voit grand, très grand même. Avec son premier partenaire, la coopérative laitière Sodiaal, la firme chinoise investit dans la construction d’une vaste usine de production de lait en poudre. Lieu d’implantation : Carhaix. Tonnage annoncé : 288 millions de litres/an. Avec son deuxième partenaire, les Maîtres laitiers du Cotentin (MLC), elle opte pour la fabrication de briquettes sur la commune de Méautis. Les MLC ont investi « en 2017, 114 millions d’euros dans la construction d’une unité de production de briquettes de lait infantile (…) qui devait livrer 690 millions d’unité/an à Synutra  ». Mais, entre la théorie et la pratique, il y a toujours un sérieux écart.

Du miracle au mirage chinois

Les ventes vers la Chine se sont révélées être très en deçà des prévisions de Synutra. A Carhaix, selon Process Alimentaire, « sur les 288 millions de litres de lait annoncé, seule la moitié de ce chiffre a été réalisée ». Même topo sur l’usine à Méautis où, « selon le syndicat FO (…),, les envois de briquettes étaient de 70 conteneurs par semaine contre 120 initialement prévus. » Ajoutez à cela quelques sérieux impayés et vous comprendrez pourquoi les laitiers ont haussé le ton cet été.

Le 29 août dernier, Sodiaal annonçait officiellement être entré en discussion avec Synutra pour reprendre en main une grande partie du site de Carhaix et troquer ses impayés chinois (tout de même 30 millions d’euros) contre des parts dans l’usine. Le 31 août, la coopérative normande annonçait à son tour la rupture de son contrat avec Synutra, après avoir suspendu la production au début du mois.

«  Autorités chinoises sourcilleuses sur la qualité des aliments  », temps de rodage des machines plus long que prévu, « errements dans la gestion et l’organisation de l’usine  », auxquels s’ajoutent des « résultats commerciaux de Synutra qui n’ont pas été à la hauteur des engagements  »… Ouest France et Le Monde dressent l’inventaire des causes de ce fiasco, tandis que RFI s’interroge sur la stratégie poursuivie par les deux coop’. Il faut dire que, si l’usine de Carhaix avait obtenu le feu vert des autorités chinoises pour vendre ses produits, celle de Méautis n’avait toujours pas obtenu «  l’agrément nécessaire à l’exportation de lait infantile en Chine  ». Et la journaliste d’ajouter : « La déconvenue pour les coopératives est de taille. On leur reproche d’avoir un peu légèrement saisi l’occasion de s’internationaliser afin de concurrencer les « géants » du secteur comme Lactalis ou Danone.  ». Alors, c’en est fini du marché chinois et de la course à l’export ?

La gronde des adhérents de Sodiaal

Pas vraiment… Et c’est ce qui fait inquiète certains adhérents de la coopérative Sodiaal. Exemple avec ces membres de la Confédération paysanne qui ont investi, ce mardi 11 septembre, le stand de la coopérative au Space, afin d’« interpeller le directeur général (…) Jorge Boucas sur les choix stratégiques de la coopérative en terme de marché du lait infantile » (France 3, édition régionale). « Tandis que les producteurs craignent d’avoir à payer la stratégie de Sodiaal à travers une baisse du prix du lait, la coopérative, elle, y voit [NDLR : dans le rachat de l’usine de Carhaix] une belle opportunité de développement (…) Le marché du lait infantile en poudre aurait de vrais débouchés à l’étranger et offrirait la meilleure valorisation du lait actuellement [1] ».

La Conf n’est pas la seule à grincer des dents. Ouest-France rapporte les interrogations des représentants de la FDSEA et des JA du Finistère. Exigeant plus de « respect » et de «  transparence » de la part de leur coopérative, ils alertent sur le fait que de plus en plus d’éleveurs ont le moral dans les chaussettes et envisagent d’arrêter la production de lait. Dans ce contexte, quelle capacité Sodiaal aura-t-elle demain à commercialiser du lait si les producteurs arrêtent leur activité, préviennent en substance les syndicats ? Un contexte qui n’est pas sans rappeler le débat organisé en 2016 en marge des 22es Controverses européennes par le groupe local de réflexion : « La coopérative idéale portée par les agriculteurs est-elle l’idéal de la coopérative ? ».

Reste que Sodiaal est sous les projecteurs, ce n’est pas la seule coop’, loin de là, à miser sur l’export : Still, Even, Lactalis, Isigny-Sainte-Mère, Laïta…. Les projets d’usine et de tours de séchage se multiplient, ici à Landivisiau (29), là à Craon (53). Bref, c’est toujours la ruée vers l’Ouest…

SOURCES

RFI, Ouest-France, Le Monde, Process Alimentaire, France 3...

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