24/09/2019
LE REGARD D’UNE HORS CADRE FAMILIAL

L’embauche agricole : une équation insoluble ?

Après neuf années d’installation et d’exploitation « hors cadre familial » ou, en langage moins administratif, en tant que reconvertis à l’agriculture sur le tard, nous avons désormais le recul suffisant pour détecter quelques paradoxes liés à notre métier, qui ne cessent de nous interroger.

Le premier porte sur la « crise » de l’emploi dans l’agriculture française. Alors même que sévit un taux de chômage national élevé (8,5% de la population active), avec son lot de précarité et de drames personnels, les agriculteurs peinent à recruter et à conserver les emplois. Le recours aux travailleurs détachés, parfois en situation illégale, fait polémique, de même que les pratiques de WWOOfing , parfois taxées de travail dissimulé.
De notre côté, nous pointons toujours le coût élevé des charges, des salaires, et le manque de personnel qualifié, en particulier dans les territoires ruraux. Ainsi, dans notre région, l’arrière-pays niçois, lorsque d’aventure nous trouvons des personnes prêtes à travailler au SMIC, à endurer la chaleur et les tâches ingrates, il est fréquent qu’elles n’aient pas de voiture, voire pas de permis de conduire. Du coup, nous avons souvent embauché pour nos saisons des jeunes qui cherchaient à se former. Si, d’un côté, nous sommes heureux et fiers d’avoir servi de tremplin à ces émules pleins d’optimisme, qui souhaitent s’installer en maraichage bio ou en polyculture élevage, il nous faut pointer, d’un autre côté, cette perte d’investissement que représente la formation apportée afin qu’ils puissent travailler efficacement chez nous.
La question reste donc entière : comment concilier le besoin d’embaucher pour que l’activité des fermes se développe avec le coût élevé de la main d’œuvre et la pénurie de candidats ? Un problème qui ne se pose pas qu’en France : lors d’un voyage d’échanges en Roumanie et en Bulgarie, nos confrères et consœurs agriculteurs nous ont dit connaître les mêmes difficultés.
En clair, si on veut vivre décemment de nos métiers et ne pas être voués à des journées sans fin, on doit pouvoir recruter. Mais si on recrute suffisamment, on n’en vit plus décemment, les revenus dégagés devenant trop faibles. Comment résoudre cette équation ou plutôt cette inéquation ?

La solution passerait-elle par une augmentation des prix payés à l’agriculteur ? Nos prix en circuit court sont déjà souvent à la limite haute de ce que sont prêts à payer les consommateurs. Sans compter que nous sommes en concurrence avec des systèmes où les coûts de la main d’œuvre sont si bas que cela relève de la déloyauté, où les subventions et les aides mènent à des distorsions de marché.
De notre côté, nous avons vécu cette année un événement qui plus que jamais a interrogé nos pratiques, sachant que nous avons déjà pour habitude de remettre régulièrement tout à plat et nous remettre en question, prêts à prendre des décisions parfois radicales. Ce qu’il s’est passé ? Le dramatique burn-out de Renaud, notre chef d’exploitation. Le médecin du travail, évaluant notre cas, nous annonce la sentence : la charge de travail est inhumaine, il faut réduire les heures et la pénibilité du travail, le travail de Renaud équivalait à celui de 3 personnes !

Améliorer la qualité de vie, réduire les sources de stress du travail, belle ordonnance, mais comment la mettre en œuvre ? Nous avons tout scruté et amorcé des améliorations majeures : l’achat d’un élévateur pour le tracteur qui évite la manutention, trois fois par mois, de 40 sacs de 25 kg d’aliment pour les poules. L’embauche d’un salarié à temps partiel pour aider à faire les livraisons nous a permis de « gagner » 4 journées par mois, qui ne sont plus consacrées à faire de la route. Même chose avec l’acquisition d’une bineuse mono-roue qui nous évite de longues heures pénibles dans les cultures. Ajoutez à cela la création d’un poulailler de 60m2 avec 360 poules pondeuses, et ce que nous gagnons en production d’œufs permet de réduire la partie maraîchère, avec ses travaux pénibles. Reste à voir si, à la fin de l’exercice, cette nouvelle équation s’équilibrera ou si on avance dans l’inconnu. En clair, aura-t-on réussi à gagner notre vie, au sens propre comme au figuré ?

Agnès Papone, le 24/09/2019

Par Agnès Papone, agricultrice, ferme Lavancia.

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