22/11/2019
Par Lucie Gillot, Mission Agrobiosciences-Inra.
Nature du document: Chroniques
Mots-clés: Climat , Modèles , Risque

Changement climatique et alimentation : pas de demi-mots

C’est au hangar à Bananes à Nantes, le HAB pour les habitués, que s’est tenue fin septembre la journée de conférences-débats sur l’alimentation et le changement climatique, organisée à l’initiative du Voyage à Nantes, en partenariat avec l’Ademe et l’Inra. D’emblée, le titre ne laisse planer aucune ambigüité sur l’orientation des échanges : « S’adapter ou disparaître ». Face à l’ampleur de la tâche qui incombe aux systèmes agricoles, quelles actions mettre en œuvre ? La Mission Agrobiosciences-Inra qui a suivi l’évènement revient ici sur quelques mots marquants des débats.

AVÉRÉ
Agir sous la contrainte

En introduction de la journée, Thierry Caquet et Jérôme Mousset, respectivement directeur scientifique Environnement à l’Inra et chef du service Forêt, alimentation et bioéconomie à l’Ademe, ont mis cartes sur table. L’heure n’est plus aux tergiversations. Le changement climatique est avéré, «  la dynamique enclenchée  ». Dans les prochaines années, il faudra s’attendre à une « augmentation de la fréquence et de l’intensité des aléas climatiques et à une hausse des vagues de sécheresse ». Un contexte qui oblige les systèmes agricoles à s’adapter. Comment ? En développant par exemple des stratégies visant à mieux faire face aux aléas, ou en changeant de système de production. Une forte évolution des systèmes qui doit, en outre, s’opérer dans un contexte contraint. Car, parallèlement, l’agriculture devra également « contribuer à la lutte contre le changement climatique  » et atténuer son empreinte sur l’environnement. Adaptation et atténuation, deux enjeux majeurs… totalement indissociables, précise Thierry Caquet. « Ce n’est pas l’un ou l’autre mais les deux  ». Et le scientifique de conclure : «  Le statu quo n’est pas possible ».

QUALITÉ
Le changement climatique sonne-t-il la fin des appellations d’origine ?

Si la question de l’impact du changement climatique est souvent abordée sous l’angle de son effet sur les rendements, Thierry Caquet précise que «  la qualité des produits évolue » elle aussi fortement. Exemples cités par le scientifique, la moindre qualité de l’amidon de l’orge de brasserie ou le faible degré d’acidité de la clémentine corse. Dans le premier cas, cet amoindrissement vient contrarier le processus de fabrication de la bière. Dans le second cas, l’IGP « Clémentine de Corse » repose sur un certain taux d’acidité des fruits. Si celui-ci n’y est pas, exit l’appellation…
Ne plus rentrer dans les clous du cahier des charges de son appellation, c’est également le risque que souligne Olivier Martin, vigneron à La Varenne, au regard de l’évolution des caractéristiques organoleptiques des vins. Pour beaucoup, le secteur viticole va devoir, de manière générale, se tourner vers d’autres cépages pour faire face aux aléas climatiques. Problème : cela va à l’encontre des cahiers des charges des appellations. « L’organisation de la viticulture avec des terroirs structurés collectivement est une force terrible mais elle complique le changement car on refusera d’aller chercher un cépage en méditerranée  » analyse Isabelle La Jeunesse, géographe à l’université de Tours. C’est effectivement la position affichée par la profession viticole nantaise. « On peut envisager de travailler sur la sélection végétale mais on ne parle pas de modifier nos cahiers des charges pour avoir de nouveaux cépages » indique Olivier Martin. Si l’expérience rebute les viticulteurs du nord de la Loire, elle a néanmoins été tentée par leurs collègues sudistes dans d’autres domaines viticoles.

ÉCHELLE
A quelle échelle penser le changement ?

A quelle échelle penser l’adaptation des systèmes agricoles au changement climatique ? Les études menées, à l’instar de celle présentée par Audrey Trévisiol (Ademe) et Stéphane Simonet (Acterra), choisissent souvent comme porte d’entrée celle des filières agricoles. C’est en effet à cette échelle que sont menées les discussions pour envisager les pistes à mettre en œuvre. Néanmoins, puisque le changement climatique va se manifester différemment d’un endroit à l’autre, ne faudrait-il par changer de perspective et le penser à l’échelle d’un territoire ? Une question adressée aux deux intervenants depuis la salle, par Florence Egal, ancienne experte en sécurité alimentaire et nutrition auprès de la FAO. Pour les concepteurs de l’étude, à ce jour, les filières demeurent pertinentes car « elles restent des moteurs puissants » pour enclencher des dynamiques. Mais ils confirment qu’il faudra effectivement «  croiser les approches territoriales et filières ».

MODÈLE
« Pour vivre demain, il faut survivre aujourd’hui »

Par ailleurs, il faut également intégrer à toutes ces questions l’aspect économique. Comme d’autres intervenants, Christophe Couroussé, directeur général des poulets Galliance, a rappelé la forte tension qui pèse aujourd’hui sur la profession. Comment se projeter à moyen terme et penser le changement, quand on ne sait même pas comment on finira l’année ? Prenant le cas de la volaille, il explique : le principal levier pour réduire l’empreinte sur l’environnement, « c’est l’alimentation du poulet. Nous devons modifier toutes les conditions de culture, ce qui nécessite deux ans. Dans le même temps, nous sommes confrontés à une arrivée importante de poulets industriels en provenance d’Ukraine. Pour vivre demain, il faut survivre aujourd’hui  » lâche cet économiste de formation. Avant d’ajouter : c’est « tout le modèle économique qu’il faut bouger ».

PROFUSION
Face à la multitude de labels et d’indicateurs, à quelle info se vouer ?

Vieux débat lancinant que celui de l’information donnée au consommateur. Qu’il s’agisse de la composition des aliments, de leur qualité nutritionnelle, des modes de production ou de leur origine, la nature de l’information donnée suscite régulièrement débat. Les informations relatives à l’environnement n’y échappent pas. « Les entreprises ont souvent une approche trop technique alors qu’il faut avoir une vision holistique » explique Magali Sartre, du cabinet Positive Practice. « Le consommateur se demande si, en achetant tel ou tel produit, il va faire quelque chose de bien pour la planète. Si les entreprises ne sont pas capables de donner cette information, les applis vont le faire ! » prévient la spécialiste.
Faut-il en déduire que les acteurs privés ne font rien ? Pas vraiment. Corinne Mercadié, du groupe Casino retrace les actions menées par le groupe, pionnier dans le calcul de l’indice carbone. « Au début, nous avons eu un beau succès avec l’indice carbone. Le projet a même été repris au sein du Grenelle. Puis, à la demande du ministère de l’Environnement, nous avons travaillé à la mise en place d’un indice environnemental, plus transversal. Nous en sommes aujourd’hui à la 3ème méthodologie sans que l’on ait une visibilité sur ce que nous allons pouvoir en faire…  » Flous réglementaires, manque de données sur le cycle de vie, fiabilité des indicateurs, indice défavorable pour certains secteurs comme l’élevage, cette spécialiste égrène les heurts rencontrés par le système d’affichage environnemental.
Reste enfin cette difficulté : toutes ces initiatives, qu’elles émanent de coopératives, de distributeurs ou d’autres acteurs privés, possèdent leur propre label et cahier des charges. Autant de critères à respecter ou à intégrer pour les agriculteurs qui veulent s’inscrire dans ces démarches et bénéficier de ces circuits de commercialisation. On assiste à «  une multiplication des audits selon les débouchés  » révèle Pascal Ballé, agriculteur. Pourtant moteur d’une autre forme d’agriculture, ce professionnel ne cache pas que cette profusion constitue un réel «  problème ». A méditer…

Si le sujet vous intéresse, n’hésitez pas à télécharger le numéro 6 de la revue Sesame, pour consulter le dossier de Yann Kerveno "Climat et agriculture : il faudra toute une chaîne de transformation".

Télécharger SESAME #6 en cliquant ICI
Retour sur le colloque "Alimentation et changements climatiques"

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