25/01/2005
Les entretiens de la Mission Agrobiosciences.

Bertrand Hervieu (1) : "Sans doute faut-il que l’agronomie et les agronomes acceptent d’abord de terminer une histoire avant d’en commencer une autre"

Bertrand Hervieu

Invité à faire office de grand témoin pour conclure les derniers « Entretiens du Pradel » (2) qui se sont tenus en Ardèche du 8 au 10 septembre 2004 sur le thème « Agronomes et Innovations », Bertrand Hervieu a choisi de développer la question du devenir de l’agronomie devant un public d’agronomes et de responsables nationaux d’organismes académiques et professionnels.
Compte-rendu rédigé par Jean-Marie Guilloux. Mission Agrobiosciences.

N’hésitant pas à bousculer son auditoire et à partir des discussions auxquelles il avait assisté, il a élaboré six interrogations en s’appuyant sur six mots clé qu’il a en partie déconstruits. Mots clé choisis à partir des éléments exprimés durant cette manifestation nationale de l’agronomie : l’Interdisciplinarité ; la Culture de la complexité ; le triptyque Recherche/Formation/Développement ; La Responsabilité scientifique ; l’Incertitude et l’Identité.

Bertrand Hervieu (1) : « Sans doute faut-il que l’agronomie et les agronomes acceptent d’abord de terminer une histoire avant d’en commencer une autre ».

Interdisciplinarité :
« La finitude de chaque discipline ne peut pas être opposée à une prétendue plénitude interdisciplinaire ! »

Si Bertrand Hervieu reconnaît le besoin d’interdisciplinarité exprimé lors de ces rencontres, en rappelant que la discipline agronomique pose par nature cette nécessité, il propose de se réinterroger sur ce qu’il nomme « l’incantation interdisciplinaire ». Certes, et Bertrand Hervieu l’affirme « Nous n’avons aucun problème de nature intellectuelle pour nous poser des questions et nous avons raison de vouloir sortir de nos champs disciplinaires pour que l’agronomie soit bousculée », mais c’est pour ajouter aussitôt que le sentiment de « finitude de chaque discipline ne peut pas être opposé à une prétendue plénitude interdisciplinaire ». En clair, il invite les agronomes à ne pas tout confondre et à garder en tête « la Discipline » au sens étymologique du terme : la formation de l’esprit et la compréhension des limites des outils et des connaissances.

Et de donner en guise d’exemple celui d’une répercussion et d’un contexte politiques : le débat actuel sur les OGM. « Depuis 7 ans que ce débat est en cours, il n’a pas avancé d’un millimètre » car, selon Bertrand Hervieu, nous avons eu tort d’accepter qu’il puisse continuer à être raisonné dans la généralité. « Si nous avions « redisciplinarisé » ce débat, nous aurions avancé et aidé le débat public à en faire de même, au lieu de nous noyer dans un débat général sans disciplines ». Il ébauche les différents angles à aborder pleinement pour tenter de clarifier la problématique OGM : la génétique ; l’agronomie ; l’écologie ; l’économie ; le droit... « Car il est clair que le problème que pose le juriste sur le sujet n’a presque rien à voir avec la question que pose le généticien ». Bref, un problème qui ne saurait se raisonner avec une seule et même question, une seule et même réponse. « Ces points de vues partiels doivent abonder pour qu’il y ait une réponse politique quitte à ce qu’elle soit provisoire, encore insatisfaisante ». Selon Bertrand Hervieu, l’état du débat sur les OGM est exemplaire de ce qu’introduit dans le débat public ce qu’il nomme une « gribouille interdisciplinaire ». Une attitude qu’il qualifie à la fois de non-politique et non-scientifique en ajoutant qu’il « vaut mieux perdre son temps à reposer « Les » questions que posent les OGM plutôt que de continuer à en perdre ». Et d’ajouter que « la responsabilité intellectuelle et scientifique consiste toujours à aider la société à se comprendre elle-même ».

Culture de la complexité
« On ne peut pas débarquer d’entrée de jeu dans la complexité, il faut appréhender des socles, avant de plonger »

« Comment construire cette culture d’une réalité que nous percevons comme plus complexe ? ». Pour Bertrand Hervieu, il s’agit bien de cette articulation entre la limite de la connaissance et le réel. « Nous devons nous poser la question de savoir quel est le meilleur moyen de former des esprits à la complexité et de déjouer l’approche simplificatrice ». Mais il rappelle la première condition de cette posture : former à l’incertitude, voire à l’insatisfaction et forcément à l’inconfort. Là aussi, Bertrand Hervieu réaffirme la nécessité « disciplinaire » car cette posture suppose d’abord la maîtrise d’outils intellectuels. « Car on ne peut pas débarquer d’entrée de jeu dans la complexité, il faut appréhender des segments, des socles, avant de plonger ».
Parmi ces socles, Bertrand Hervieu revient un instant à l’histoire. Celle de la modernisation de l’enseignement agricole et agronomique, épopée à laquelle l’enseignement supérieur et l’Inra ont participé. « Cette magnifique cathédrale, ne l’oublions pas, a été un immense chantier de sueur, de bagarres... de suicides aussi ». Convenant qu’il est certes toujours un peu aberrant de se retourner vers l’histoire avec des yeux de 2004, il se veut tout de même complice avec son auditoire en affirmant que, à la lecture des textes et des programmes de l’époque, on peut accepter de remarquer qu’il y avait quand même de la naïveté politique et scientifique. Et de conclure pour mieux opérer une rupture « Nous ne devons pas avoir de nostalgie. C’était une épopée. Elle a été historique. Fermez le ban ».

Car, selon lui, les enjeux d’aujourd’hui appellent un tout autre regard et imposent de ne plus penser avec les mêmes outils. De ce point de vue, il réagit avec une provocation mesurée à la crainte, exprimée lors des débats, d’une possible disparition de la discipline agronomique. « Et s’il n’y avait plus d’agronomes en 2010, eh bien on ferait autrement.. ». Mais dans cette affaire du devenir de l’agronomie, Bertrand Hervieu développe les étapes nécessaires pour entrevoir une autre issue. Il convient, selon lui, d’admettre les moments de flottement même si cela demande d’avoir moins peur du vide. « Sans doute faut-il que l’agronomie et les agronomes acceptent d’abord de terminer une histoire avant d’en commencer une autre ».

Le triptyque recherche/formation/développement
« Quand on ne veut pas sortir d’une innovation sociale ancienne, elle devient un tombeau social »

Revenant sur le fameux triptyque Recherche/formation/développement sur lequel, selon Bertrand Hervieu, se sont constitués les discours et les actions dès le début des années 80, il affirme que ce triptyque a vécu, qu’il n’y a plus de continuum entre la recherche, la formation et les applications de recherche. Notamment parce qu’il n’y a plus osmose entre les acteurs. « C’est fini. Quand on regarde les développements, les transformations et les réorientations actuelles de l’agriculture, nous sommes aujourd’hui dans d’autres injonctions radicalement neuves : les exigences du débat de la société, une mondialisation plus ou moins médiée par l’OMC, une PAC qui tourne radicalement le dos aux grands principes qui avaient été définis lors de sa création à la sortie de la guerre mondiale puis à la conférence de Stresa (3) ... Nous sommes aujourd’hui face à une montée en puissance extraordinaire des groupes financiers qui sont présents derrière des entreprises multinationales agro-alimentaires ». Et ce, ajoute Bertrand Hervieu, avec des acteurs -les firmes- qui ne sont plus des agronomes mais des chimistes, et avec des agriculteurs dont l’assise est fragile et dont les intérêts sont de plus en plus disparates. Passer des coopératives locales aux firmes multinationales change radicalement la nature du développement.

Selon lui, vouloir garder l’agronomie dans sa posture des années 70, serait l’empêcher d’analyser la question de la maîtrise du changement et donc de ses propres changements. « On pense généralement que c’est une affaire professionnelle, alors même que c’est aussi une affaire sociétale, financière, diplomatique et politique ». Et de conclure sur ce point « Quand on ne veut pas sortir d’une innovation sociale ancienne, elle devient un tombeau social ».

La responsabilité.
« Nous sommes forcément dans une multi-factorialité de la responsabilité »

Bertrand Hervieu signale que, concernant la responsabilité du scientifique, « la responsabilité politique est évidente » en ajoutant que la science se retrouve forcément dans une multi-factorialité de la responsabilité. « Il convient toujours de clarifier le débat pour assumer et prendre sa part de responsabilité. Notre responsabilité de scientifique , d’agronome, c’est d’abord de ne pas nuire. Et la définition de ce métier, l’agronomie, par rapport à d’autres métiers de la recherche, c’est qu’il se caractérise, non pas par sa posture interdisciplinaire mais par sa posture pratique qui est une dialectique de l’invention et de l’application ».

Incertitude
« Il nous faut défendre une connaissance qui conduit à un désir de nouvelles connaissances et non pas à une clôture de la connaissance »

Plutôt que de parler de nécessité de construire de l’incertitude, Bertrand Hervieu préfère parler de désir d’incertitude. Comment reconstruire une curiosité à la recherche, à l’invention et comment déjouer cette injonction « on ne veut pas des questions mais des réponses » ?. « Car s’il nous arrive, fort heureusement, de faire des réponses, c’est pour immédiatement les bousculer, les triturer... car nous savons que ce ne sont que des réponses provisoires, partielles ». Bertrand Hervieu invite les agronomes à s’interroger fortement sur cette intimidation « pas de réponses, pas de crédits ! ». Selon lui, il y a quelque chose à faire sur ce retournement, en réaffirmant une dynamique ouverte de la connaissance : « Il nous faut défendre une connaissance qui conduit à un désir de nouvelles connaissances et non pas à une clôture de la connaissance ». (4)

Identité
« Pensons modeste car les professions qui se pensent comme pleines sont des professions qui se pensent comme messianiques »

En guise de mot clé pour conclure et à la fois ouvrir les termes d’un avenir à l’agronomie, Bertrand Hervieu a choisi l’identité. Et de revenir à l’histoire : « Nous avons compris depuis la taylorisation que l’identité au travail était constitutive du positionnement de chacun ». C’est, selon lui, par cette adhésion à cela que s’est opéré le développement. Et d’ajouter aussitôt : « Nous en avons aussi compris les limites ! ». Ne serait-ce que lorsque cette valorisation du travail s’est heurtée à l’absence de travail. « Le jour où le travail vient à manquer, vous n’existez plus ». Et de poser la question : comment sortir de la partialité de l’identité au travail ? Question qu’il se pose à propos de l’agronome : comment sortir de cette ambition de penser des professions « pleines » qui rassembleraient à la fois le concept et sa gestion, le marché et le territoire, le local et le global... Comment sortir de ces professions « emblèmes des dernières professions dont la vocation serait oubliée dans la société ? ». Et de préciser plus son propos : « Je dis « en sortir » car, de mon point de vue, les professions qui se pensent comme pleines sont des professions qui se pensent comme messianiques ». Bertrand Hervieu propose de ne plus chercher à repenser cette plénitude identitaire autour de l’identité au travail, mais, au contraire de « considérer que, pour chacun d’entre-nous, et quelque soit notre profession, notre identité au travail est une identité parmi d’autres ». Selon lui, ce qui fait la plénitude des personnalités, c’est la variété des appartenances et non l’unité d’une appartenance. « Bref, pensons modestes, fiers certes, mais modestes ». Pour lui, et pour mieux revenir au thème du devenir de l’agronomie, mieux vaut penser qu’il en va de ces identités comme des disciplines : « Pensons la multiplicité et la mobilité des appartenances plutôt que la maîtrise d’une profession. Pensons l’unité de la personne, la mobilité de sa trajectoire ainsi que celle de sa discipline et la multiplicité des liens que cela propose. Ce qu’il résume comme une définition du « bonheur de vivre ».
Et plutôt que la peur en l’avenir incertain, il conclut ainsi : « Cette plénitude du vide et de l’incertitude, c’est celle que je vous souhaite à tous ».

Compte rendu effectué par Jean-Marie Guilloux. Mission Agrobiosciences.

Si vous souhaitez réagir à cet article-

Intervention de Bertrand Hervieu lors des Entretiens du Pradel, 8 au 10 septembre 2004. Compte-rendu par Jean-Marie Guilloux, Mission Agrobiosciences

(1)- Bertrand Hervieu est Secrétaire général du Centre International des Hautes Etudes Agronomiques Méditerranéennes (CIHEAM). Lire le portrait de Bertrand Hervieu ainsi que ses interventions dans le cadre des manifestations organisées par la Mission Agrobiosciences : Bertrand Hervieu

(2)- Renseignement sur les « Entretiens du Pradel » : article 258

(3)- En Juillet 1958, la Conférence de Stresa avait défini les grand principes de la PAC : Unicité des marchés, Préférence communautaire, Solidarité financière... Accéder à une synthèse de l’histoire de la PAC sur le site du Ministère de l’Agriculture, l’Alimentation, la Pêche et les Affaires Rurales : http://www.agriculture.gouv.fr/spip...

(4)- Sur ce point, le propos de Bertrand Hervieu rejoint les arguments de l’Université des Lycéens, créée par la Mission Agrobiosciences en partenariat avec le Cercle scientifique Pierre de Fermat et le Rectorat de Toulouse, afin de contribuer au « désir de connaissance », en regard de l’actuelle désaffection des jeunes pour les carrières scientifiques . Accéder au projet et au programme de l’Université des Lycéens. Université des lycéens

Lire les nombreux articles et publications originales sur le thème "OGM"- édités par le Magazine Web de la Mission Agrobiosciences

Lire l’actualité et les publications concernant le thème « OGM » sur le site de l’Inra-

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