26/08/2016
Les notes de Lucien Bourgeois

BREXIT, enfin une occasion de se poser les bonnes questions sur l’Europe

Image : BBC

Dans les mieux agricoles et agro-alimentaires, qui ne connaît pas Lucien Bourgeois ? Cet économiste, membre de l’Académie d’Agriculture de France et qui a longtemps dirigé les études prospectives au sein de l’Assemblée Permanente des Chambres d’Agriculture (APCA) est non seulement un observateur vigilant de la conjoncture internationale, mais il aime aussi à prendre régulièrement la plume. C’est avec plaisir que nous lui ouvrons les pages web de la Mission Agrobiosciences-Inra, pour y accueillir ses articles.
Sujet de cette nouvelle note : le Brexit, ses conséquences pour l’agriculture française et les leçons que devrait en tirer l’Union européenne.
Le tout, sans langue de bois...mais sans illusion non plus.

"Le vote négatif du Royaume-Uni a fait l’effet d’une bombe, entraînant la sidération des élites politiques.
Il y avait pourtant eu un certain nombre de signes avant-coureurs dont le « non » des Français au référendum sur le Traité de Maastricht n’était pas l’un des moindres. Mais comme pour le traitement de la crise grecque, la seule réponse a été l’ignorance ou le mépris et la bonne conscience de ceux qui détiennent des certitudes.
Or depuis la chute du Mur de Berlin, la construction européenne semble avoir perdu son sens, sa boussole, ses repères. Comme le rappelle Hubert Védrine, le couple franco-allemand a volé en éclat au moment de la réunification. Nous avons laissé les Allemands assumer seuls cette énorme dépense en continuant à demander à ce pays d’être le principal pourvoyeur de fonds pour le budget européen.
Par ailleurs, dans l’illusion de ce que Fukuyama a nommé la "fin de l’histoire", il y a eu confusion entre mondialisation des échanges et construction européenne : la majorité des grandes entreprises ont fait un choix anti-européen, préférant nouer des alliances avec des entreprises américaines plutôt que de chercher des partenaires dans l’espace communautaire. On a alors pu avoir souvent l’impression que l’UE, loin d’être un rempart et une organisation collective pour affronter collectivement la mondialisation, était au contraire utilisée pour contourner les législations nationales jugées trop protectrices. Exemples emblématiques ? La course suicidaire des pays pour être le moins-disant fiscal, la directive pour le moins-disant social et la jurisprudence de la Direction de la concurrence pour empêcher les alliances entre groupes européens.

Ce n’est que sous la menace des USA dans les négociations du GATT devenu OMC, que nous nous sommes enfin décidés en 1992 à réformer la machine à créer des excédents qu’était devenue la PAC. Mais comme il semblait trop difficile d’imaginer un projet commun entre les intérêts apparemment divergents des pays européens, nous nous sommes contentés d’une pâle copie d’un modèle américain qui ne fonctionnait plus correctement. Tant pis. Les aides directes au revenu sont la négation même du métier d’agriculteur en le faisant apparaître comme incapable de se rémunérer par la vente de ses produits. Le découplage de ces aides est le stade suprême de la déconnexion avec la réalité économique. Quelque soit le prix payé et même si l’agriculteur ne produit rien, l’aide sera la même ! À cela s’ajoute un luxe d’interventions bureaucratiques sur de nombreuses normes au mépris du principe de subsidiarité cher à Jacques Delors. Cela fait les délices des populistes de tout poil. On peut y ajouter un parlement plein de bonne volonté mais inexistant sur les choix essentiels et des gouvernements habitués à utiliser "Bruxelles" comme bouc émissaire de leurs insuffisances.

La crise des réfugiés met en lumière les imperfections de la construction européenne actuelle. Nous n’avons pas de politique commune de police et de défense. Seule la France et le Royaume-Uni ont une force armée importante et la plupart des autres pays de l’UE se comportent en "passagers clandestins", laissant les dépenses militaires à la charge de ces deux pays. Il n’y a d’ailleurs pas de règle particulière pour exclure ces coûts des critères de déficits publics tolérables au titre de Traité de Maastricht. Mais cela ne suffira pas. Il faudra nécessairement se poser la question autrement que dans le cadre de l’OTAN. Les réfugiés ont plus de facilités à venir en Europe qu’aux USA. De façon très pragmatique, cette crise fait apparaître que nous n’avons pas non plus de police des frontières commune. Il est vrai que nous n’avions même pas de douaniers européens. Mais ce n’est pas la même chose de laisser rentrer des biens et services sans autre contrôle que celui du port d’importation que de contrôler des hommes à nos frontières. En laisser le soin à la Turquie après les événements actuels relève de l’irresponsabilité la plus totale.

Le départ du Royaume-Uni est loin d’être anodin en termes économiques. On a pu évacuer le problème grec en feignant de croire que c’était un problème mineur relevant du PIB. Mais rien de tel avec l’affaire du Brexit, qui concerne la 5ème puissance mondiale juste avant la France et après les USA, la Chine, le Japon et l’Allemagne. Ce sont 65 millions de personnes de moins avec un haut pouvoir d’achat. Certes, le Royaume-Uni n’était que le troisième contributeur net au budget européen grâce à la « ristourne » obtenue par Madame Thatcher. Cela va néanmoins grever le budget de 7 à 8 milliards d’€.

N’oublions pas en effet que l’entrée du Royaume-Uni dans l’UE en 1973 a été une opportunité pour les producteurs agricoles du continent. Ce pays avait choisi de sacrifier son agriculture nationale en 1846 en abolissant les taxes à l’importation sur les blés (Corn laws), devenant fortement déficitaire mais profitant des approvisionnements privilégiés en provenance de son empire colonial. Par la suite, il n’a pas su profiter de la PAC pour reconquérir son marche intérieur comme le fait l’Allemagne depuis quelques années. Les chiffres sont éloquents. Le déficit allemand des échanges de produits agroalimentaires se réduit, passant désormais sous la barre des 10 milliards €, alors que le déficit anglais dépasse les 25 milliards chaque année pour le plus grand bonheur des exportateurs français : l’excédent annuel des produits français est de 2,6 milliards € en 2014 et le Royaume-Uni est notre premier client pour les vins français.

Ainsi, l’enjeu du Brexit est de taille aussi bien pour l’économie européenne que pour la PAC. Cette dernière n’a cessé d’être une pomme de discorde depuis l’entrée dans l’UE du Royaume Uni, favorable à l’idée d’un marché commun ou d’une zone de libre échange mais farouchement opposé à ce qui fait l’originalité de la PAC : une protection extérieure commune certes de moins en moins réelle mais surtout un mécanisme budgétaire de solidarité. Sur ce point là, les Anglais ont fini par imposer leur point de vue. Depuis l’élargissement aux pays de l’Est européen, on assiste à une régression de cette même solidarité qui avait tant profité à l’Irlande, au Portugal et à l’Espagne. Sous les coups de boutoir des pays contributeurs nets dont fait partie la France, le budget européen à été limité strictement à 1% du PIB de l’UE avec pour effet de retarder la convergence des aides jusqu’à 2029. Sous la pression allemande, l’UE vient par ailleurs de supprimer l’essentiel du budget qui permettait d’apporter de l’aide alimentaire aux populations les plus démunies.
Il est clair que cette limite de 1% est parfaitement dérisoire en comparaison du chiffre de 20% consacré au budget fédéral américain. Mais il est tout aussi clair que les pays européens ne veulent pas d’une politique fédérale aussi intégrée qu’aux USA. Il n’empêche, l’afflux de réfugiés, le terrorisme, la montée des conflits et la compétition entre grandes puissances nécessitent une réponse plus collective des pays de l’UE. La sortie du Royaume Uni serait une occasion à saisir pour s’interroger sur les enjeux essentiels et les objectifs à atteindre dans les prochaines années. Comment les pays européens s’organisent-ils ensemble pour résister à la compétition internationale sans mettre en cause la cohésion interne par un excès d’inégalités ? Comment cet ensemble de pays assure la sécurité de près d’un demi-milliard de personnes sous tous ses aspects et en particulier alimentaire ? Voilà une noble ambition qui mérite meilleure réponse que la taille des cages à poules.
Nul doute que sur ces bases nouvelles, les Anglais ne manqueraient pas d’adhérer de nouveau à ce type de grand dessein."

Lucien Bourgeois. août 2016


août 2016

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