24/02/2015
Chronique Le sens des mots

Transition : la révolution sous sédatif

L’injonction est partout et commence à lasser. Il y a dans la transition un air de ventre-mou de la révolution, un appel au changement venu d’en haut, un brin édulcoré, lénifiant à souhait, qui semble n’avoir ni début ni fin et dont on ne songe plus à interroger les tenants et les aboutissants. Retour sur une notion ancienne qui connait aujourd’hui l’un de ses avatars les plus tiédasses.

Dans les années 70, quand on commençait à vous parler de transition, ce n’était pas vraiment bon signe… Pour toute une génération d’élèves, cela sonnait même carrément comme une menace. Si tu continues, tu vas finir en classe de transition… Une voie de garage qui, à partir de la 6ème, vous acheminait vers l’apprentissage que vous le vouliez ou non. C’était cela, la transition : une sanction, un aller simple dans le descenseur social.
Et voilà qu’aujourd’hui, invoquer la transition est devenu classe…

Brandie comme un impératif, elle est censée orienter vertueusement nos devoirs et obligations dans tous les domaines. Impossible d’y échapper. Energétique, écologique, numérique, alimentaire, démographique, citoyenne… elle est collée à toutes les sauces. Au point qu’elle fut sacrée mot de l’année 2014 par un jury présidé par Alain Rey (10ème Festival du mot), et que 2015 ne semble guère parti pour infléchir la tendance, tant la transition émaille les discours politiques et militants, inspire les colloques, suscite de nouveaux cursus, fait les beaux jours du management et donne même son nom à des lois.
Pourquoi un tel succès ? Car après tout, la notion n’est pas nouvelle et il y a belle lurette que les théories de la transition ont fleuri dans le domaine des sciences sociales, sans pour autant accéder à la popularité que le vocable connait actuellement. Dès les années 30, la sociologie s’est en effet emparée du concept de transition pour décrire le décalage entre la diffusion rapide des innovations techniques et la lenteur de la transformation des dispositifs culturels par ces dernières. Repris en 1945 par Franck Notestein, il s’est appliqué à un modèle démographique, pour rendre compte de l’évolution des taux de natalité et de mortalité lorsqu’on passe d’une société traditionnelle à une société moderne. Avec là aussi l’idée d’un décalage temporaire, entre la chute rapide du taux de mortalité et la relative inertie des taux de natalité. Sans oublier, du côté de Marx, cette autre théorie de la transition décrivant le passage progressif du capitalisme au socialisme.
Ce n’est pourtant que dans les années 2000 que la transition accède au rang de mot-valise.
En fait, pour en arriver là, il a fallu passer par la moulinette des écologistes, ainsi que le rappelle le philosophe Patrick Viveret, interviewé par Libération* ; Selon ce dernier, en politique, le mot « apparaît surtout avec le mouvement des bilans de transition en 2006, avant d’être repris dans le pacte écologique de Nicolas Hulot et par les 14 organisations qui se reconnaissent dans le Collectif pour une transition citoyenne ». Une transition souvent entendue comme un processus linéaire et progressif, presque une simple translation. Une rupture sans violence. Une mutation sans révolution. En ce sens, le mot flirte d’ailleurs souvent avec la résilience, en référence à l’adaptation de nos sociétés aux chocs à venir, que ce soit le changement climatique ou la raréfaction des ressources naturelles.
Bref, s’il est aussi prisé, c’est peut-être parce que ce terme laisse à penser que nous sommes en capacité de prévoir tous les chocs et de les absorber. Répété en boucle par les pouvoirs publics, les médias et un certain nombre d’acteurs, il paraît s’autosuffire : dites transition et celle-ci semble déjà en marche, tout effort gommé. L’invoquer, c’est comme acter que nous faisons au présent un pas dans le monde de demain. Nul besoin de réforme radicale, oubliés le décalage, le déséquilibre, la viscosité ou l’inertie dont la transition rend normalement compte. Seule reste l’idée de passage, dans la version du fondu-enchaîné.
Ce mot « est en effet moins fort que d’autres, c’est un concept intermédiaire », estime P. Viveret. En tout cas, pas forcément le meilleur pour qualifier ce moment que nous vivons, transitoire mais amené à durer, où toute transformation des systèmes et des organisations existantes demande une sacrée volonté et des reins solides, ne serait-ce que pour exister en marge des « modèles » économiques dominants. Pour s’en convaincre, il suffit d’écouter les agriculteurs témoignant de la transition agroécologique qu’ils expérimentent : c’est qu’il faut tenir bon face au regard critique des pairs et, surtout, passer le cap de la baisse des revenus lors des premières années.
Quel mot plus pertinent choisir, alors ? P. Viveret suggère le terme de « métamorphose » utilisé par Edgar Morin : « Il sous-tend une mutation radicale qu’il faut absolument intégrer dans le processus de transition ». C’est bien le problème… Pas sûr que la métamorphose connaisse le même succès médiatique, tant la transition a de vertus apaisantes. Dans cette vaste opération d’euphémisation, elle a comme un air de transit intestinal. Elle digère tous les défis, les contraintes, les obstacles, enrobe de sucs et de liants pour éviter les crampes et les crispations, trie ce qui encombre, assimile le meilleur, élimine les déchets de nos modèles éculés.
Seulement un passage, donc (bon ou mauvais, c’est à nous de jouer), mais au fait, un passage vers quoi, déjà ? A l’origine, trans ire, aller au-delà, conduisait tout droit au trépas. Et la transition eut un temps, pour les premiers Chrétiens, le sens de l’agonie.
V. Péan

* Cf l’article du 26 aout 2014 : « le mot transition est un terme imprécis et insuffisant »

A propos de cette notion de transition, visionner la mise au point du socio-anthropologue Jean-Pierre Poulain Transition : une notion en sur-régime

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