10/06/2015
Monde rural & Société. Contribution aux 21èmes Controverses européennes de Marciac (juin 2015)

Entretien avec Aurélie Trouvé, ingénieur agronome, coprésidente du Conseil scientifique d’Attac France, autour de son ouvrage Le business est dans le pré, Fayard éditeur.

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Souvenons-nous de la ferme du grand père : trois oies dans la cour, le chant du coq au petit matin et des vaches dans un coin de l’étable, sans oublier le chien qui aboie. le bonheur était bien dans le pré et la France était rurale. La terre ne mentait pas. Mais aujourd’hui : quel avenir pour l’agriculture ? Des fermes-usines rassemblant des milliers de vaches ou de poulets ? Une participation massive des banques et fonds de pension dans le financement de l’agriculture ? Une dérégulation des marchés et une augmentation des importations ? Aurélie Trouvé, ingénieur agronome, maître de conférences en économie et spécialiste des questions agricoles et alimentaires qui vient de publier Le business est dans le pré aux éditions Fayard, dresse le bilan des dérives de notre modèle agricole. Au cours d’un entretien pour le site de la Mission agrobiosciences elle a bien voulu nous préciser son analyse. Un entretien en guise de contribution aux 21èmes Controverses de Marciac, consacrées au thème de la coexistence.

Quel est l’objet de ce livre ?

Ces dix dernières années, l’emprise des marchés et de la finance s’est renforcée dans le secteur agricole. Une mainmise portée non pas par une vague entité qui plane au-dessus de nos têtes. Mais une action portée par de grands détenteurs de capitaux. Cet « agrobusiness » fait des activités reliées à l’agriculture et l’alimentation des objets de profits financiers, au détriment de notre alimentation, de nos paysages et des ressources naturelles. Prendre conscience de cette brutalité faite au monde agricole est le premier pas pour construire des alternatives. C’est le projet de ce livre, qui tente de s’adresser à un public le plus large possible.

Depuis quand et de quelle manière l’agrobusiness a imposé sa mainmise sur l’alimentation ?

Cette main mise est très ancienne mais s’accentue au cours du temps. Elle a pu se déployer plus nettement depuis 30 ou 40 ans, avec la nouvelle domination de la pensée néolibérale dans le champ économique et politique. En a découlé une dérégulation des marchés agricoles et financiers, permettant une mise en concurrence des agricultures à l’échelle internationale, au détriment des normes sociales et environnementales, au détriment de l’agriculture paysanne et des petites et moyennes entreprises.

En particulier, les entreprises agroalimentaires se concentrent, les PME disparaissent au profit des plus grandes, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus que quelques-unes qui contrôlent l’essentiel du marché. C’est ainsi que Bigard a mis la main sur une bonne partie de la transformation de la viande en France et que dans le monde, quelques multinationales contrôlent l’essentiel des échanges internationaux : pour le sucre, Tate and Lyle, Cargill et Louis Dreyfuss, pour les céréales, ADM, Barry-Callebaut et à nouveau Cargill et Louis Dreyffus…Ces multinationales accaparent également peu à peu la production agricole et se lancent dans des exploitations géantes. A leurs côtés, quelques autres multinationales se sont appropriées le maillon suivant de la chaîne alimentaire, la distribution.

Les multinationales ont déjà mis la main sur l’essentiel de la transformation, de la distribution et du négoce. Il en est de même de la fourniture en pesticides et engrais et de la production agricole. Elles détiennent un pouvoir déterminant sur la qualité des aliments, leurs échanges, leurs prix, sur les façons de les produire et de les consommer. Elles accaparent toujours davantage une grande partie de la valeur créée, pour nourrir les profits des actionnaires. Elles contrôlent enfin un maillon essentiel de la chaîne alimentaire : les semences et avec elles, le contrôle du travail de sélection et d’amélioration des plantes.

Est-ce que cela signifie qu’il n’y a pas d’ « alternative » comme le proclamait Margaret Thatcher ?

Bien entendu si. Dans l’agriculture et l’alimentation, une multitude d’alternatives se dessinent. Retours aux circuits courts, au bio et aux terroirs, signes de qualité, luttes contre les expropriations des paysans et réappropriation collective des terres, contre la brevetabilité des semences et contre les OGM ou forums pour la souveraineté alimentaire : les luttes et pratiques locales se multiplient, au Sud comme au Nord, comme autant d’alternatives concrètes à l’agro-business et à la mainmise des marchés.

Mais ces alternatives locales, en France du moins, restent bien souvent marginales, alors que l’agrobusiness progresse. Pour qu’elles puissent servir à transformer l’ensemble de nos façons de produire, de consommer et d’échanger, il faut qu’elles s’accompagnent de politiques en leur faveur. Il faut que la Politique agricole commune, les Etats et les collectivités territoriales soutiennent avant tout l’emploi, la préservation de l’environnement et la relocalisation des activités agricoles.

Quels sont les risques que fait courir l’agrobusiness dans les campagnes ?

L’agrobusiness ponctionne toujours plus la richesse créée par les agriculteurs, afin de nourrir les profits financiers. Pour par exemple pouvoir vendre davantage de machines ou de produits phytosanitaires, et parce qu’il pressure les prix payés aux producteurs vers le bas, il favorise un modèle d’agriculture productiviste, ponctionnant toujours plus de ressources naturelles et fossiles - qu’il faudrait épargner – et détruisant l’emploi - qu’il faudrait développer -. Prenons l’exemple de la « ferme des 1000 vaches », en réalité 1750 bovins qui étaient prévus en Picardie, non loin de la Baie de Somme. L’actionnaire majoritaire est M. Ramery, un grand patron du BTP. Dans la « ferme des 1000 vaches », la production de 8 millions de litres fera vivre 18 salariés : la production de la ferme usine sera trois fois moins créatrice qu’en moyenne dans les exploitations laitières françaises. Les 3000 hectares auraient pu servir à installer plusieurs dizaines d’agriculteurs.

Outre les conséquences du zéro pâturage des vaches, il faudra parer à des risques d’épidémie plus importants, dans cet immense élevage confiné. En conséquence, les frais vétérinaires risquent d’être plus élevés, tout comme ceux liés à l’alimentation animale, aux machines, aux bâtiments… Ces façons de produire vont totalement à l’encontre de l’autonomie des élevages. Elles impliquent de forts coûts d’investissement et de fonctionnement par litre de lait produit. Pour rentabiliser l’affaire, elles nécessitent de produire le plus possible par vache et par travailleur, quels que soient les prix du lait – et ce d’autant plus que le méthaniseur qui l’accompagne sera rentable, grâce à un prix de rachat de l’électricité élevé -. Les litres de lait produits viendront engorger un peu plus les marchés et pressurer les prix vers le bas. Tout cela avec des centaines de milliers d’euros de la Politique agricole commune, versés en aides directes sur les milliers d’hectares agricoles concernés.

Comment aller vers un modèle qui corresponde aux attentes des citoyens ? Est-il uniformément possible ? Comment produire mieux et manger mieux ? Le bio coûte cher et tout le monde ne peut pas y accéder.

Manger bio ne revient pas forcément plus cher : bien souvent, les consommateurs de produits bio achètent davantage de produits de saison, un peu moins de viande, moins de produits transformés… Ce qui in fine revient moins cher. Mais ça demande de changer ses façons de cuisiner et de manger.

Quelles sont les alternatives aujourd’hui ?

Les systèmes de production devraient pouvoir reposer sur des exploitations familiales de petite et moyenne taille, plus facilement transmissibles et donc plus propices à l’installation de nouveaux paysans, moins exigeantes en capital mais davantage en travail. Ces exploitations, plus respectueuses des ressources naturelles, peuvent créer plus de richesses et moins s’endetter, parce qu’elles sont plus économes et plus autonomes. Les agriculteurs peuvent également s’organiser pour mieux maîtriser leurs façons de produire, la collecte et la transformation. Dans mon livre, je donne ainsi l’exemple de la filière Comté.

De nombreux acteurs se mobilisent pour de telles alternatives. Des syndicats comme la Confédération paysanne ou des organisations de producteurs en bio refusent l’agro-industrie. Des centres de conseil, de formation, d’expérimentation comme le réseau des CIVAM se montent pour diffuser d’autres façons de produire. L’agriculture devient également l’affaire des citoyens. Dans les négociations européennes sur la PAC, plusieurs réseaux d’organisations se sont constitués pour peser sur les décisions prises, à l’image d’ARC 2020 ou de la plate-forme européenne sur la souveraineté alimentaire. Bien d’autres initiatives émergent, en France et en Europe, pour fédérer les innombrables initiatives locales. En 2011 était lancé à Krems, en Autriche, un forum européen pour la souveraineté alimentaire. A Berlin, chaque année en janvier, des dizaines de milliers de personnes manifestent pour l’agriculture paysanne, en marge du salon de l’agriculture.

Que faut-il faire de la PAC ?

Aujourd’hui, les agriculteurs européens reçoivent des aides directes perçues par hectare avec un montant calculé selon les versements historiques. Montant qui dépend donc de la surface et qui reste identique quel que soit ce qu’on produit. Ces « aides découplées » ont été inventées par les partisans du libre jeu des marchés, pour ne pas qu’elles interfèrent avec les prix et avec les décisions des producteurs. Censées donc ne pas créer de « distorsion de marché », ces aides substantielles à l’hectare n’en sont pas moins des subventions en fonction du capital - la terre -, au lieu de soutenir l’emploi et les services environnementaux rendus par les agriculteurs. Les prix européens fluctuent quant à eux au gré des prix internationaux : en découle une instabilité accrue des marchés, des variations de prix du lait, de la viande ou des céréales sans commune mesure avec ce qu’il en coûte de les produire. Quand les prix sont au plus bas, les agriculteurs ne peuvent subsister sans la perfusion d’aides très importantes. A l’inverse, quand les prix sont hauts, ces aides constituent des rentes indues versées à certains producteurs, puisqu’elles viennent s’ajouter à leurs bénéfices déjà élevés.

Est-il juste que les agriculteurs aient à compter sur les aides publiques pour bénéficier de revenus décents ? Leur travail ne doit-il pas correspondre à des prix raisonnables, qui puissent couvrir à minima leurs coûts de production ? Dans ce cas, il faudrait en revenir à la PAC d’avant 1992, avec des prix européens déconnectés des prix internationaux et des stocks alimentaires. Mais pour ne pas replonger dans les surproductions de l’époque, il faudrait à nouveau réguler les volumes de production en restaurant par exemple les quotas laitiers, tout en tenant compte des limites du passé : des volumes maximum pourraient être alloués à chaque région en fonction d’un juste équilibre entre les potentialités agricoles et les besoins alimentaires de la population. L’objectif serait bien de tendre vers plus d’autonomie alimentaire et de diversification de l’agriculture de chaque région et de contrer la spécialisation et la concentration des activités dans les zones les plus productives. D’autres mesures permettraient d’éviter des surproductions chroniques et dans le même temps, de mieux protéger les ressources naturelles : réduction du nombre maximum d’animaux par hectare, renforcement de la directive nitrates, plafonds de rendements en vigne et en arboriculture…

Il semble cependant difficile à court terme d’envisager cette solution à moins d’un profond bouleversement. Une autre option consisterait à verser des aides en fonction des revenus des agriculteurs, donc en fonction des prix, tout en imposant des règles strictes pour contenir les volumes de production. Pour en faire de réels soutiens à l’emploi, il faudrait que ces aides soient distribuées par actif agricole et non par hectare. Leur montant devrait être plafonné par exploitation et par actif pour contrer la concentration des exploitations. Surtout, pour toucher ces aides, les contraintes appliquées aux pratiques agricoles devraient être renforcées à l’échelle européenne (et non à l’échelle des Etats-membres). Des aides plus importantes devraient être également versées dans les zones défavorisées, là où les coûts de production sont plus élevés, à l’agriculture biologique, aux systèmes agricoles autonomes, aux prairies, aux cultures oléo-protéagineuses afin d’atteindre une indépendance protéique, mais aussi aux filières sous signe de qualité, à la vente directe, aux circuits courts, aux coopératives locales… Elles existent aujourd’hui dans le cadre du « deuxième pilier » de la PAC mais ne sont pas assez incitatives. Enfin, l’approvisionnement par les circuits courts ou en produits biologiques dans toute la restauration collective (éducation nationale, hôpitaux…) pourrait être bien davantage favorisé : c’est le meilleur moyen aujourd’hui pour donner l’accès à tous à une alimentation saine et locale.

Les mouvements de citoyens et la pensée critique suffiront-ils à inverser la tendance ?

En France comme ailleurs, des alternatives locales et concrètes se dessinent un peu partout, autour du désir d’agriculture paysanne, de relocalisation et de circuits courts alimentaires. Des mobilisations (contre les « fermes-usines », contre le barrage de Sivens…) montrent que beaucoup de citoyens s’opposent fermement à l’agro-industrie. Mais une question subsiste : ces alternatives locales et concrètes, ces quelques victoires, sans doute déterminantes pour la suite, peuvent-elles déboucher sur un changement décisif des rapports de force, sur de nouvelles politiques qui inversent le cours des choses ? Comment faire en sorte que ça ne reste pas cantonné à une petite partie de la population, bien informée et qui baigne dans un milieu socioculturel qui favorise ces démarches ? Rendre cette « alter-consommation » accessible à chacun demande de « politiser » cette démarche, au sens noble du terme : y associer des revendications globales, converger avec d’autres initiatives pour changer le rapport de force face à l’agro-industrie. Car seule une transformation de la PAC, de la politique commerciale et de tout un ensemble de politiques pourra permettre à ces alternatives de passer d’une agriculture et une alimentation de niche à un modèle dominant.

CONTRIBUEZ VOUS AUSSI EN AMONT AUX CONTROVERSES DE MARCIAC, jusqu’au 20 juillet 2015

Retrouvez les contributions filmées sur AgrobiosciencesTV

Sur le thème « Nouveaux résidents et agriculteurs : la grande brouille ?

  • "On évite de travailler le week-end", par Roger Beziat. Cet agriculteur met en évidence la nécessité du dialogue et du partage pour redéfinir un espace commun, au sein duquel chacun trouve son compte.
  • Une coexistence de tranchée, par Michèle Gascoin, agricultrice et ancien maire de Cobonne (Drôme).
  • Sur le thème : Afrique, Le modèle paysan survivra-t-il à l’agribusiness ?Jean-Christophe DEBAR, Farm.

Et les contributions écrites :

Lire également sur le magazine Web de la Mission Agrobiosciences (publications originales accessibles gratuitement)


Propos recueillis par Jacques Rochefort, Mission Agrobiosciences

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