09/05/2006
Note de lecture

Les mensonges de l’économie de J.K. Galbraith

L’économiste américian d’origine canadienne John Kenneth Galbraith est décédé le 29 avril 2006 à l’âge de 97 ans. Il y a deux ans, le célèbre économiste, dont le livre le plus connu "L’ère de l’opulence" (1958) fut un best-seller, publiait son dernier ouvrage "Les mensonges de l’économie" (1). Malgré son grand âge, notre homme n’avait rien perdu de sa vigueur, avec ce petit pamphlet qui tranche avec le discours ambiant.
En mars 2005, Lucien Bourgeois (2), chargé des études économiques à l’APCA, avait écrit, pour la Revue Paysans, un article sur cet essai, lui rendant un bel hommage : "Un pur joyau offert par un Prix Nobel d’économie de 96 ans !"
La Mission Agrobiosciences publie ici, et avec son autorisation, le texte de Lucien Bourgeois.

Dans le célèbre film de Kurosawa, « les 7 samouraïs », on vient consulter l’ancien maire qui vit retiré dans une maison à l’extérieur du village. Il est la mémoire mais en même temps il ne veut pas influencer par sa présence. On croyait J.K. Galbraith, le célèbre Prix Nobel d’économie retiré du monde depuis longtemps. C’était une erreur. Il vient de publier un petit opuscule de 90 pages qu’il faut se procurer d’urgence. On peut le lire en deux heures. C’est clair, facile à comprendre et plein de bon sens. Néanmoins, il fallait probablement avoir son expérience, son âge et son courage pour dire en si peu de pages l’essentiel à savoir pour éviter de se faire piéger par les idées à la mode. « Il faut comprendre qu’il existe un décalage permanent entre les idées admises - ce que j’ai appelé ailleurs la sagesse conventionnelle - et la réalité » (p9).

Cet ouvrage démontre que l’on peut être presque centenaire sans que cela ne diminue en rien la faculté d’analyse et la perspicacité de l’auteur. C’est tout le contraire en l’occurrence. J. K. Galbraith n’a rien à prouver dans son domaine scientifique. Il n’a pas de carrière à gérer. Il délivre un message clair et précis comme seuls les « anciens » savent le faire. Il a la rudesse indispensable à ceux qui veulent faire court et aller à l’essentiel mais cela ne tourne pas au règlement de compte.

Son livre commence par un avertissement pour les étudiants en économie : « Cet essai se propose de montrer comment, sur la base des pressions financières et politiques et des modes du moment, la théorie et les systèmes économiques et politiques en général cultivent leur propre version de la vérité. Une version qui n’entretient aucune relation nécessaire avec le réel. »(p11) Le pire dans cette affaire, c’est que tous ces mensonges sur l’économie sont souvent proférés sans engendrer « aucun sentiment de culpabilité ni de responsabilité ».

Le premier mensonge concerne la dénomination du système économique. On utilise aujourd’hui le terme « économie de marché », « L’expression est creuse, fausse, insipide et mièvre... En réalité, le marché est habilement géré dans tous ses aspects » (p24). En fait le mot qui convient le mieux à la réalité est toujours le terme de « capitalisme ». Il a été abandonné car il avait mauvaise presse à cause en particulier de l’échec qu’a constitué la grande crise de 1929. De plus « les amis et bénéficiaires du système ne tiennent nullement à désigner l’entreprise comme lieu de l’autorité suprême. Mieux vaut la référence incolore et insignifiante au marché. »(p24)

Le deuxième mensonge concerne « la souveraineté du consommateur » professée aussi bien « dans les cours d’économie que dans les discours d‘apologie du système économique » (p28). Et pourtant tous les cours donnés en école de commerce montrent comment il faut influencer le consommateur pour pouvoir vendre.

Le troisième mensonge concerne le travail. On fait semblant de croire que c’est la même chose pour chacun alors qu’il est épanouissement pour certains et asservissement pour d’autres.

Le quatrième mensonge concerne le management des entreprises. On fait encore semblant de croire au mythe du petit entrepreneur alors que le monde est dirigé par de très grandes entreprises gouvernées par des bureaucraties. « La célébration persistante, dans le discours politique et social, des PME et de l’agriculture familiale est un aimable mensonge. » (p42) La meilleure preuve de l’existence de cette bureaucratie est que cette dernière a réussi à prendre le pouvoir même par rapport aux actionnaires. Ce sont désormais les directeurs qui fixent eux-mêmes leur rémunération à des niveaux exorbitants !

Le cinquième mensonge concerne le mythe des deux secteurs ; le secteur privé et le secteur public. L’auteur montre qu’aux Etats-Unis il y a interpénétration des deux par le biais des commandes d’armement. « En usant de son pouvoir d’influence et de son autorité, l’industrie d’armement octroie à ceux qui la soutiennent des postes convoités, des rémunérations de directeurs et des profits, et elle constitue indirectement une source privilégiée de financement politique » (p53). Mais est-ce que cette dérive n’existe qu’aux Etats-Unis ?

Mais arrêtons nous là. Sinon ce sera moins long de lire le livre que son commentaire ! Terminons sur « Le mot de la fin ». J.K. Galbraith insiste sur « le rôle dominant que jouent les grandes entreprises privées dans l’économie moderne » (p81), « La mainmise du secteur privé sur l’action et l’autorité publiques est un triste spectacle en matière d’environnement et un grand danger en politique militaire et étrangère. »
« Les problèmes économiques et sociaux peuvent être réglés par la réflexion et l’action. Ils l’ont déjà été. La guerre reste l’échec humain décisif. » (p87)

Décidément ces Prix Nobel américains nous surprendront toujours ! Ils sont plus critiques que les altermondialistes. Cette convergence d’analyse devrait éveiller notre vigilance !

Lucien Bourgeois

(1) « Les mensonges de l’économie » de J.K. Galbraith aux éditions Grasset, 2004, 90 pages, 9 euros.

(2) Lucien Bourgeois est l’un des conférenciers du Café-débat du 9 mars 2006 à Marciac "Faut-il supprimer la PAC ?"

proposée par Lucien Bourgeois, chargé des études économiques à l’APCA

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