29/05/2008
Le billet de la Mission Agrobiosciences, Avril 2008
Nature du document: Chroniques
Mots-clés: Climat , Energie , Faim , Plantes

La SAGA des bio-agro carburants. Tirer le fil de l’histoire !

© verts-europe-sinople.net

A l’origine, des prémices prometteuses, puis des décisions politiques tardives, avant d’arriver à des mises en cause radicales. Comment en est-on arrivé là ? Y-a-t-il des issues pour les agrocarburants ? C’est tout l’objet de ce nouveau billet de la Mission Agrobiosciences...

Des signes d’intérêt
Tout d’abord le principe de la « Chimie verte » propose une Valorisation Non Alimentaire (VANA) de l’ensemble des molécules d’une plante (Lire la conférence d’Antoine Gaset, dans le cadre de l’Université des Lycéens). Puis la mise en culture des surfaces en jachères à des fins de production énergétique, demandée par les agriculteurs. Nous sommes au début des années 90.
Des réticences se manifestent cependant vis-à-vis de ces "nouveautés". Ainsi, les industriels des carburants et des moteurs traînent les pieds : ils mettent en cause la possibilité d’utiliser les biocarburants avec la même fiabilité que les produits de la pétrochimie. Les défenseurs de l’environnement, quant à eux, craignent que le développement de nouvelles cultures intensives accroisse encore la pollution des eaux en nitrates qu’ils dénoncent depuis des années (Lire la conférence de Jean-Claude Lefeuvre, dans le cadre des cafés-débats de Marciac). Sans oublier que les décideurs politiques considèrent que les biocarburants ne peuvent être rentables que si les cours du pétrole sont nettement plus élevés, au moins 80-90 $ le baril et, qu’en conséquence, il faudrait les soutenir par des exemptions fiscales.

Et des décisions politiques favorables
Des dirigeants agricoles font le lien avec les industriels, les chercheurs et les décideurs politiques, dont particulièrement Jean-Claude Sabin à la tête de l’organisme interprofessionnel des oléagineux (Sofiproteol). Leur ténacité emporte la décision : en 2003, l’Europe prend l’option d’inclure dans les carburants 5,75% de biocarburants à horizon 2010. (Directive 2003/30/CE). Les arguments retenus concernent la limitation de l’émission des gaz à effet de serre ainsi que la diversification des sources d’approvisionnement en énergie.
Le gouvernement Raffarin transpose en 2005 la Directive dans les textes réglementaires français, avec le souci de rattraper le retard pris par rapport à des pays comme l’Allemagne et l’Espagne. Un délégué interministériel aux bioénergies, Claude Roy, est nommé afin de stimuler l’intérêt des différents acteurs, de coordonner leurs initiatives, de préparer l’opinion aussi à vivre un futur sans pétrole à l’horizon de 2050 (Lire le texte de Claude Roy). Il reste à faire le choix des sites industriels : la moitié nord de la France tire son épingle du jeu sous l’influence des producteurs de betterave, de céréales et de colza. Signe de l’engagement public, le Pôle de Compétitivité de Champagne Ardennes, dédié à la recherche sur les biocarburants, reçoit le label « à vocation mondiale ».

Des oppositions inédites
Tout est bien qui finit bien ? Eh non ! Car, alors que se met en place courant 2007 tout un dispositif - aides de l’Etat, investissements, pédagogie et communication - des réactions inédites et critiques se manifestent. D’abord, une contestation sur le nom : désormais il faut dire agro carburants et non plus bio carburants, pour désigner ces carburants d’origine agricole, au-delà de la polémique sur la protection du suffixe bio à réserver à l’agriculture biologique.
Plus sérieuse est la controverse qui se développe sur le rendement énergétique de la production de ces désormais agrocarburants : leurs avantages en économie d’énergie fossile ne seraient pas aussi déterminants que ce que le discours politique avance. Pas si « verte » que ça cette chimie des plantes ! Explication : il y a des différences d’approche sur le choix des paramètres à prendre en compte et sur les modes de calcul. (Lire la note de l’INRA-ESR).
Cette polémique révèle aussi des écarts insoupçonnés de rendements énergétiques entre les différents agrocarburants : l’huile pure pour certains types de moteurs (à partir du colza et du tournesol), le diester (ou biodiesel) issu d’une réaction méthylique avec ces huiles, et le bioéthanol sur la base de la fermentation alcoolique appliquée aux betteraves, aux céréales et à la canne à sucre. En outre, le choix du « tout industriel » fait par le Gouvernement français est également contesté alors que l’huile pure a le meilleur rendement énergétique : sa commercialisation directe après production « à la ferme » est revendiquée par certains agriculteurs à l’exemple de l’Allemagne qui, là encore, apparaît en pointe.
Autre basculement : les jachères. Leur existence était vue comme un scandale en regard des besoins alimentaires du monde (Lire les Etats Généraux de l’Alimentation en 2000). Or elles se voient depuis peu parées du plus grand intérêt, désormais valorisées en tant que milieu riche de « biodiversité », une valeur qui progresse aux yeux de la société et qui n’était que marginale encore au cours des années 90 ! Du coup, la perspective de les voir disparaître au profit de cultures suscite de vives critiques de la part des défenseurs de l’environnement - ainsi que des apiculteurs - et au sein de l’opinion.

Le surgissement d’un débat : « Rouler ou manger ? »
Pour compliquer les choses, un retournement de la conjoncture mondiale remet en cause les bases mêmes du calcul économique. Certes, les cours du pétrole s’envolent au-delà du seuil de rentabilité des agrocarburants à partir de 2004, ce qui justifie d’abord l’investissement public sur les agrocarburants. Mais la hausse inédite des prix des produits agricoles qui s’amorce à partir de 2006-2007 pour la première fois depuis plusieurs décennies, annule cet avantage, y compris pour les agriculteurs qui ont investi dans la production d’huile pure. Un changement soudain des paramètres économiques (pétrole et matières premières agricoles) qui modifie les bases du raisonnement et met en cause le principe même des agrocarburants. Pire, ceux-ci sont accusés d’être la cause d’une pénurie alimentaire mondiale, alors même qu’il y a d’autres explications : des conditions climatiques défavorables qui expliquent la baisse des stocks et la spéculation qui pousse à la hausse des prix ! Quoiqu’il en soit, l’agriculture est sommée de revenir à sa fonction vivrière : l’alimentation, rien que l’alimentation ! Il faudra choisir : « Rouler ou manger ? » soulignait-on déjà en octobre 2005 lors du Colloque des Agros à Rouen.

Quelles issues pour les agrocarburants ?
Alors, enterrés les agrocarburants ? Non, car nous ne sommes pas encore au bout de l’histoire... D’autres voies se dessinent. Ainsi, le bureau d’études Solagro propose qu’au lieu de fabriquer du carburant biodiesel à partir de cultures oléagineuses dont les tourteaux sont les sous-produits pour l’alimentation des bétails, on adopte la stratégie inverse : cultiver colza et luzerne en plus grande quantité pour satisfaire les besoins de nos élevages en protéines végétales pour ne plus dépendre d’importations du Brésil et des USA, et considérer l’huile et le biodiesel comme des sous-produits de ces cultures (Lire l’intervention de
Philippe Pointereau
, de Solagro, dans le cadre de la Conversation).
D’ailleurs le rendement énergétique du biodiesel (issu des plantes oléagineuses) est meilleur que celui du bioéthanol (issu des céréales, de la betterave et de la canne à sucre). Du coup, la boucle est bouclée car, à l’origine de l’idée des agrocarburants, se trouve le projet de développer en France la culture des oléagineux lors de la crise du soja des années 70. Mais, question, qu’allait-on faire de l’huile ? Jean-Claude Sabin répondait alors : des biocarburants ! (Lire son intervention lors de la Table Ronde de la Fondation Pierre Sarazin).
Autre approche, revenir à l’idée première d’Antoine Gaset : valoriser les molécules de toutes les parties de la plante. C’est l’optique des agrocarburants de « 2ème génération », produits à partir de la biomasse, c’est-à-dire des feuilles et des tiges des plantes agricoles et non plus des grains. Mais ce « découplage » entre alimentaire et non alimentaire ne résout pas tout, car d’autres compétitions vont surgir : avec les besoins de production d’« agromatériaux » qui mobilisent les mêmes parties des plantes, mais aussi avec les nécessaires restitutions de matière organique pour maintenir la fertilité des sols.

Peut-on conclure ? Non, car il est évident que l’histoire des « bio-agrocarburants » n’est probablement pas terminée. Quelles sont les leçons à tirer de cette première partie ? Des décisions sectorielles, focalisées sur le secteur particulier des agrocarburants a révélé l’existence d’un fil ténu qui les relient au « tout », qui met en relation nos problèmes d’approvisionnement en énergie avec des questions d’une autre nature : l’alimentation, la fertilité des sols, la biodiversité, la politique agricole, les modes de déplacement, etc. Il faut dérouler tout le fil de ces interactions ! C’est indispensable, face aux enjeux cruciaux de nos approvisionnements alimentaires comme de nos besoins énergétiques !

Pour la Mission Agrobiosciences, Jean-Claude Flamant, avril 2008

Lire le commentaire d’Antoine Gaset, de l’Unité de Chimie Agro Industrielle (UMR ENSIACET INRA), Toulouse, sur ce billet "Des fils pour l’histoire des biocarburants du futur"

Par Jean-Claude Flamant, pour la Mission Agrobiosciences

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