HABEAT, un projet européen pour mieux comprendre la formation des préférences alimentaires chez l’enfant
Une information issue du bulletin électronique de l’ambassade de France du 30 août 2011 [Accéder à l’article sur le site de l’Adit]
Les 12 et 13 avril derniers, les 11 partenaires du projet HABEAT [1], dont le Centre des Sciences du Goût et de l’Alimentation (CSGA), se sont réunis en Grèce pour dresser un bilan des études en cours. Rappelons que ce projet européen, lancé en janvier 2010 et labellisé par le pôle de compétitivité Vitagora, a pour objectif de mieux comprendre les périodes et les mécanismes clés dans la formation des préférences alimentaires chez l’enfant depuis la naissance jusqu’à l’âge de cinq ans. Un premier rapport sur les résultats déjà obtenus sera bientôt remis à la Commission Européenne. Enfin, le 3 novembre prochain, à Varsovie en Pologne, se tiendra une réunion ouverte à tous les utilisateurs potentiels des résultats de HabEat comme les pédiatres et les industriels. L’occasion de faire un point avec Sylvie Issanchou, Directrice de recherche Inra et coordinatrice de ce projet.
"HabEat est un projet ambitieux dans lequel sont impliquées 10 équipes scientifiques européennes complémentaires. Un tiers d’entre elles est axé sur l’épidémiologie, les deux autres faisant essentiellement de l’expérimentation", rappelle d’emblée Sylvie Issanchou. Concernant le volet épidémiologique, les chercheurs ont d’ores et déjà dressé un bilan de la littérature existante, constatant ainsi qu’il existe déjà beaucoup de questionnaires autour du comportement alimentaire du jeune enfant et des pratiques ou attitudes parentales qui peuvent l’influencer. Quelques manques ont pu être identifiés concernant en particulier l’attention des parents envers les signaux de faim et de satiété. "Aussi préparons-nous un questionnaire spécifique qui permettrait d’aborder cette question", précise-t-elle. Autre manque également observé, un outil qui permettrait d’évaluer les préférences alimentaires des enfants, mais via un questionnaire essayant de couvrir différentes caractéristiques sensorielles des aliments.
Parallèlement, des données existantes provenant de cohortes d’enfants de 4 pays européens ont pu faire l’objet d’une première série d’analyses. Il s’agit d’observer les effets de différents facteurs tels que la durée de l’allaitement maternel, l’âge d’introduction des aliments autres que le lait dans la diète des enfants (ce que l’on appelle le début de la "diversification"), l’âge d’introduction des fruits et légumes et le niveau d’éducation de la mère sur la consommation des fruits et légumes à l’âge de deux, trois ou quatre ans. "Les effets de ces différents facteurs ne sont pas significatifs pour toutes les cohortes et il semble qu’ils s’estompent avec le temps. Ceci peut être lié au fait que les durées d’allaitement, les âges de diversification et les niveaux de consommation de fruits mais surtout de légumes diffèrent d’un pays à l’autre. Néanmoins, quand la durée d’allaitement a un effet, cet effet est positif : plus les enfants ont été allaité longtemps, plus ils consomment de fruits et de légumes. Quand le niveau d’éducation de la mère a un effet, on observe que plus les mères sont éduquées plus les enfants consomment de fruits et de légumes", constate Sylvie Issanchou. De nouvelles analyses sont en cours pour comprendre l’origine des différences observées entre pays.
Deux légumes, artichaut et salsifis, au menu des enfants
Du côté du volet expérimental, deux études ont été lancées, en particulier à Dijon, études conduites en parallèle en Angleterre et au Danemark. "Nous avons en charge les enfants les plus jeunes, c’est-à-dire au moment de la diversification, alors que les Anglais et les Danois s’occupent des enfants entre un et trois ans ", explique la coordinatrice de HabEat. Pour chacune de ces deux études, il a fallu choisir un légume cible, qui soit à la fois peu consommé par les enfants des trois pays, pas forcément trop apprécié mais non plus totalement rejeté. C’est donc l’artichaut et le salsifis qui ont été choisis. Ainsi 3 groupes d’enfants ont consommé à domicile de l’artichaut, chacun sous la forme d’une recette différente : simple pour le premier groupe, associé à un peu de sucre pour le second, et avec un peu d’huile pour le dernier. "Les enfants étant en phase d’apprentissage, on espère que la composante positive, en l’occurrence le sucre ou l’huile, va être transférée à l’arôme et au goût du légume", précise-t-elle.
Une autre étude a été mise en place à Dijon auprès d’environ 70 enfants de 6 crèches, âgés de 2 à 3 ans, qui ont consommés des salsifis, là encore sous la forme de 3 recettes différentes : simple, associés à du sel, enfin accompagnés de muscade. Les chercheurs estiment en effet que la muscade peut compenser la diminution de sel et être ainsi appréciée. "C’est un gros travail qui a pu être réalisé grâce à la coopération que nous avons avec le Service de la petite enfance de la ville de Dijon. Chaque jour il faut se rendre dans les crèches, distribuer les aliments, peser ce qui est servi mais aussi les restes, puisque l’acceptabilité est évaluée à travers la quantité consommée, les enfants étant encore trop petits pour donner leur avis", rappelle Sylvie Issanchou. Et à chacune de ces "manips", ce sont des montagnes de données qui sont collectées et qu’il va falloir analyser. Ajouter à cela qu’une autre étude, menée auprès des enfants de 4 écoles de Dijon, est également en cours, l’objectif étant d’observer comment les enfants régulent leur prise alimentaire, soit quand on leur donne quelque chose à manger avant le repas, ou soit quand des produits attractifs sont à portée de leurs mains après le repas. Vous comprenez alors tout l’intérêt de financer un tel projet aux résultats attendus très prometteurs.
Rédacteur : ADIT - Jean-François Desessard
email : jfd@adit.fr
Pour en savoir plus : Centre des Sciences du Goût et de l’Alimentation (CSGA)
Sylvie Issanchou - email : sylvie.issanchou@dijon.inra.fr
Sur le thème de l’alimentation et des enfants, lire sur le site de la Mission Agrobiosciences :
“Goût y es-tu ? La construction du plaisir alimentaire chez les enfants », un entretien avec Natalie Rigal, psychologue chercheur (entretien original, novembre 2010)
« Ces enfants mal dans leur assiette, mal dans leur tête ?, un entretien avec Pascale Isnard, pédopsychiatre (entretien original, juin 2011)
Deux doigts coupe-faim ? Les enfants face aux messages sanitaires dans les publicités, un entretien avec Olivier Andrault, responsable agriculture, alimentation et nutrition à l’UFC-Que-Choisir (entretien original, octobre 2007).
Alimentations adolescentes : loin des clichés, des cultures alimentaires plurielles, un article original concernant les résultats publiés par l’Ocha, en 2009, sur le programme de recherche AlimAdos.
L’éducation alimentaire est une forme d’humanisme, Un entretien avec Jean-Pierre Corbeau, professeur de sociologie à l’Université François Rabelais de Tours (juin 2008) |